Ma Mangathèque Idéale #5 : Family Compo

F.Compo

Dans la longue carrière de Tsukasa Hojo, une grande place est occupée par ce qu’on pourrait nommer le City Hunter-verse, comprenant la série centrale City Hunter, mais également ses « suites » Angel Hearts saison 1 et 2, et d’autres histoires se déroulant dans cet univers (notamment Cats Eye). Cet univers extrêmement dense en viendrait presque à éclipser ses autres travaux, et pourtant, ils ne déméritent pas, bien au contraire. Car dans ma découverte de ce mangaka incontournable, Family Compo a croisé ma route et est clairement un morceau de choix. Je ne peux pas affirmer que c’est le chef d’œuvre d’Hojo, car je ne connais pas encore toute sa bibliographie, mais c’est au minimum UN chef d’œuvre, et clairement ma série préférée de l’auteur pour le moment. Je vais donc tenter de vous expliquer en quoi cette série est si précieuse.

Avant de commencer, je tiens à rappeler que j’ai déjà écrit un article « Premier contact avec Family Compo » après ma lecture des trois premiers tomes. Il y aura un peu de redite par rapport à cet article, mais aussi beaucoup de choses qui n’avaient pas été évoquées, puisqu’à ce moment-là, je n’en étais qu’à trois tomes sur les 12 que compte la série dans son édition Deluxe. Ceci étant précisé, resituons un peu la série.

Family Compo est un seinen prépublié de 1996 à 2000 dans le magazine Manga Allman de Shueisha. C’est une comédie tranche de vie, centrée sur les notions d’identité de genre et de famille. En France, la série a d’abord été publiée chez Tonkam de 1999 à 2002, avant que les droits soient récupérés par Panini (qui édite la grande majorité des œuvres d’Hojo en France), qui l’a réédité en grand format Deluxe agrémenté de pages couleurs de 2010 à 2012. Cette édition a été longtemps en rupture jusqu’à ce que Panini, dans son plan de relance débuté fin 2019, ne décide de ressortir l’intégralité de la série en janvier 2020. Ainsi, tous les tomes sont actuellement trouvables neuf sans le moindre soucis. Ceci étant dit, de quoi parle cette série ?

Une histoire de famille avant tout

Le premier élément thématique qui interpelle dans Family Compo est la notion de transidentité, puisque l’on suit le parcours de Masahiko, jeune homme dont les parents sont décédés et qui se retrouve contraint de vivre chez son oncle et sa tante… qui ont « inversé les rôles » si l’on peut dire, puisque son oncle est né femme, alors que sa tante est née homme. Et au fil de l’histoire, la question du genre sera évoquée très fréquemment puisqu’autour de Masahiko et des Wakanae (sa nouvelle famille) gravitent énormément de personnages dont le sexe biologique ne correspond pas à leur genre, à commencer par les assistantes de Sora Wakanae, le père de famille mangaka. Un élément central de l’histoire étant d’ailleurs l’ambiguïté sexuelle que cultive Shion, la cousine de Masahiko.

Mais pourquoi dis-je que c’est une histoire de famille avant tout si la transidentité est à ce point mise en avant ? Tout simplement car on trouve finalement totalement naturel la façon dont chacun et chacune se définit, et que la cellule familiale et le bien être de chacun semble beaucoup plus important que le fait de savoir si telle ou telle personne est un homme ou une femme. De cet aspect ressort une chaleur humaine incroyable qui participe grandement à la qualité de l’œuvre et à son côté enveloppant et bienveillant. Car s’il y a un élément que je retiens, c’est que la lecture de ce manga fait énormément de bien ! En questionnant la notion de famille et surtout en nous faisant vivre aux côtés des Wakanae, nous partageons toute la bienveillance et la douceur qui règne dans ce foyer, et qu’ils partagent volontiers avec ceux qui les entourent.

ShionDe ce point de vue, la structure Hojoesque classique de petites histoires indépendantes se déroulant sur quelques chapitres mais créant un tout dans lequel les personnages vont et viennent au gré des péripéties fait des merveilles. Car il n’y a pas de réel fil conducteur, mais plutôt un liant dans tout cela : la famille Wakanae (et notamment la relation entre Masahiko et Shion). Et de ce liant découlent plusieurs éléments filés par le récit, toujours en lien avec Masahiko. Je pense en particulier à l’évolution de sa relation avec sa petite amie Yoko (très beau personnage), mais aussi et surtout, l’ambiguïté sexuelle autour de sa cousine Shion. Car une des grosses questions du manga est : Shion est-elle bel et bien une fille ? Un élément qui contribue au comique des situations, car on est avant tout dans une comédie.

J’en profites pour revenir un instant sur Masahiko, souvent considéré comme très fade en tant que personnage principal. Si il semble de prime abord avoir effectivement moins de caractère que sa cousine ou même que d’autres personnages de l’histoire, je le trouve très intéressant en tant qu’alter égo des lecteurs/lectrices au sein de la fiction. Il représente en effet la personne qui n’est pas au fait des questions de transidentité et qui découvre ces questions au fur et à mesure. Il est également la personne qui arrive au sein d’un foyer qu’il ne connaissait pas. Mais il est surtout celui que la famille Wakanae voit grandir, celui qui découvre les premiers émois amoureux et autres expériences de la vie. En ça il est très intéressant car il est celui qui reçoit les conseils, l’amour et la bienveillance de cette famille. Une posture très intéressante car elle nous permet de nous imprégner davantage de l’ambiance du foyer, tout en partageant les questionnements du personnage sur le caractère particulier de sa situation.

L’ambiguïté sexuelle, un élément comique ?

Il n’est pas possible de parler de Family Compo sans évoquer la question de l’ambiguïté sexuelle, qui peut tout aussi bien être traitée de façon sérieuse que comique dans le manga. Et sur ce point, plusieurs craintes peuvent être légitimes. Le comique pourrait être lourd, et surtout, il pourrait être l’occasion de véhiculer des clichés de mauvais goût. Mais grâce à un travail d’écriture subtil et intelligent de la part d’Hojo, ce n’est jamais le cas !

TravestissementJe dois avouer concernant la question de la lourdeur ne pas être le plus grand adepte de l’humour d’Hojo dans un manga comme City Hunter, trouvant justement que dans la majorité des cas, il sombre dans une forme de lourdeur en plus d’être très répétitif (je pense aux « mokori » à répétition qui ne m’amusent pas du tout). De ce fait, j’ai été très agréablement surpris de voir que l’humour de Family Compo était bien plus subtil, et jouait beaucoup plus intelligemment sur les rapports hommes/femmes (un des éléments au cœur de l’œuvre de l’auteur). Ainsi, que ce soit par le biais de personnages transgenre, ou par le travestissement (très fréquent, notamment chez Masahiko), Hojo a souvent l’occasion de créer des quiproquos bien sentis, souvent drôles et toujours très intelligemment mis en scène.

Et surtout, comme je l’ai dit précédemment, la notion de transidentité est toujours traitée avec intelligence et bienveillance vis-à-vis des personnages, tout en élargissant la thématique sur la notion de sexualité (et d’homosexualité). Que ce soit via le couple Sora/Yukari ou avec certains personnages secondaires (les assistantes de Sora, monsieur Tatsumi), la question de la sexualité est plusieurs fois évoquée, que ce soit par rapport aux personnes transgenre ou à celles dont le sexe biologique correspond à leur genre. Et finalement, la question du genre et de la transidentité finit par se reconnecter à celle de la famille, le vrai cœur du manga. Que ce soit vis-à-vis de Sora et son père, ou de Tatsumi et Kaoru, les liens familiaux, qui peuvent être parfois compliqués, restent centraux. Car en définitive, Hojo nous raconte un chapitre dans la vie de tous ces personnages, qui se croisent, se côtoient, et avancent ensemble.

Accepter l’autre et l’accueillir

Si la famille Wakanae est le centre de l’histoire, c’est aussi car leur foyer est finalement un lieu accueillant, dans lequel toutes les personnes en difficulté que rencontre Masahiko sont les bienvenues. Kaoru finit par vivre avec eux du fait de la relation trop compliquée qu’elle vit avec ses parents, Tatsumi vient occasionnellement y recueillir aide et conseil, en plus d’une forme de chaleur humaine.

Et la chaleur humaine, c’est clairement ce que j’ai le plus ressenti dans ce manga. Au-delà de la comédie et des nombreux quiproquos, des situations absurdes, et de toute la richesse globale du titre, ce que j’en retiendrai sûrement le plus, c’est que Hojo arrive parfaitement à nous faire ressentir toute la chaleur que dégage les Wakanae, et nous fait également pénétrer dans leur foyer. Ainsi, l’absence de réel fil rouge à l’histoire sert le récit, dans le sens où comme dans la vie, on partage des petits moments avec ces gens, des moments qui nous apaisent et nous font du bien, à l’image par exemple d’un chapitre de Noël qui arrive à parfaitement retranscrire l’ambiance de partage et d’amour qu’il règne

Photo de familleCar le titre déborde d’amour, que ce soit un amour filial ou ce qu’on appelle un « sentiment amoureux ». On sent à tous les moments que chacun peut compter sur les autres, et que la famille avance unie afin que tout le monde y trouve sa place et s’épanouisse. Et nous, lecteurs, trouvons également tout naturellement notre place au sein de ce foyer, et vibrons avec cette famille qui nous accompagnera, à l’image de ce chapitre final très ouvert qui nous permet de quitter les Wakanae le cœur léger, pour mieux les retrouver lors d’une prochaine relecture.

Et finalement, lorsque l’on quitte cette famille haute en couleur et pleine d’amour, on se remet naturellement à penser à sa propre famille. Car c’est vraiment quelque chose qui me tient énormément à cœur. Personne ne vient de nulle part, même s’il y a des gens qui n’ont au final pas de famille. Et les structures familiales sont très diverses, que ce soit en fonction des cultures, des milieux sociaux ou autres. De ce fait, nous avons tous des rapports différents à la notion de famille.

Me concernant, le modèle familial qu’Hojo nous montre ici est certes idéalisé, mais permet justement de mettre en exergue l’importance de la générosité, de la bonté et de l’altruisme vis-à-vis des autres. J’ai insisté sur le fait que les Wakanae étaient très accueillants, car au-delà de leur famille « de sang », leur foyer est ouvert à tout le monde, et chacun et chacune y trouvera amour et chaleur. C’est de ce fait un très beau message de tolérance, d’acceptation et de bienveillance que transmet Hojo, en montrant que la cohabitation n’est pas toujours aisée, mais que si chacun y met du sien et accepte l’autre, les chances de s’épanouir et d’être heureux sont décuplées.

C’est un beau tour de force de rendre des personnages de fiction si vivants, si proches et si authentiques selon moi. Et lorsque cela fonctionne comme c’est le cas ici, on a le sentiment d’avoir côtoyé de vraies personnes, qui nous accompagneront, auquel on repensera de temps en temps. Car les instants de vie auxquels on a assisté permettent de réfléchir sur nos propres vies. Et ce genre de rapport à la fiction me fait personnellement beaucoup de bien.

8 commentaires

  1. Je trouve ce titre un peu à part dans la bibliographie de l’auteur. Il a une partie de l’humour de Cats Eyes et City Hunter mais avec un angle beaucoup plus sociétal rt réaliste dans un sens que les autres. J’ai très envie de le relire. 😁

    Aimé par 1 personne

    • Oui, je suis tour à fait d’accord.
      Malgré tout, les thématiques familiales et sur le genre et l’identité de genre se retrouvent aussi dans ses autres titres, mais avec un traitement différent.
      Et je pense que c’est cette différence qui fait que c’est mon Hojo préféré, et à mon avis il le restera même quand j’aurai tout lu de lui.
      J’ai surtout hâte de découvrir Angel Heart qui est apparemment plus sombre et dur que City Hunter.

      Aimé par 2 personnes

  2. Je ne connais pas grand chose à Hojo si ce n’est quelques épisodes de Nicky Larson le midi pendant le confinement et le film de Philippe Lacheau. Donc je ne peux pas dire grand chose sur Family Compo.
    Par contre, j’aime toujours fortement l’écriture et la construction de ce genre d’articles.

    Aimé par 1 personne

    • Merci à toi. Ils me prennent pas mal de temps, tu t’en doutes. Je réfléchis davantage sur ce que je veux écrire et je les fait plus longs car il faut marquer le coup. Enfin, tu sais ce que c’est, parce que finalement c’est un peu similaire à tes articles « Dans ma mangatheque » même si dans mon cas, je ne parle que de mes chefs-d’oeuvre.

      Aimé par 1 personne

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