Mon avis sur… Blue Lock T.7 à 9 de Muneyuki Kaneshiro et Yusuke Nomura

Blue Lock

Depuis le début, je trouve que Blue Lock est une série passionnante par son côté paradoxal. De la volonté des auteurs de proposer un titre qui tranche un peu avec le style habituel des mangas sportifs, via le concept fort du battle royale, découle une série fortement critiquée pour sa teneur idéologique, semblant mettre en avant l’égoïsme comme valeur cardinale. Or, la série me semble bien plus ambiguë que ça, du fait je pense d’un manque de conscience de cette fameuse idéologie. En abordant leur concept selon l’angle ludique et spectaculaire, les auteurs me semblent ainsi créer un paradoxe entre ce que leur série semble dire de prime abord, et les nécessités du genre et du magazine de prépublication qui créent un cadre malgré tout contraint, dans lequel leur propos se dilue, devenant finalement plutôt conventionnel et classique. Mais de la friction de ces deux aspects nait quelque chose d’intéressant et de porteur de sens selon moi.

Passons rapidement sur cet aspect, car je l’ai déjà plus longuement abordé dans un précédent article, je pense que le concept de Blue Lock a d’abord été pensé pour son potentiel spectaculaire que véritablement idéologique, et que la thématique de l’égoïsme et de l’individualité forcenée à été greffée dessus pour donner un tout cohérent. Mais peu importe finalement la façon dont les choses ont été pensées (ou n’ont pas été pensées du tout), ce qui compte c’est le résultat et comment on peut l’interpréter. Je sais que la série est désormais mise en avant comme un pur objet de droite, chose que je continue de réfuter au moins en partie (disons que je trouve qu’il n’est pas plus de droite que le commun des nekketsu).

Car si dès le début on nous explique que l’égoïsme est ce qui compte le plus, et que chacun ne doit penser qu’à lui pour écraser les autres et être le dernier dans le Blue Lock, le seul qui pourra ainsi prétendre à une carrière professionnelle, tout ce qui se déroule au fil des tomes ne fait que nous dire le contraire. Je dois d’ailleurs dire sur ce point qu’a ce stade, je ne crois pas un seul instant à l’honnêteté du marché proposé aux personnages, et je suis convaincu qu’un twist viendra changer tout cela (je vois bien par exemple une équipe complète se former bon an mal an et « gagner » la compétition ensemble).

La nouvelle phase dans la série engagée depuis quelques tomes va d’ailleurs dans ce sens. Les joueurs doivent faire des matchs d’abord en équipe de 3, et les vainqueurs « volent » un joueur aux perdants, et ainsi de suite, jusque combien ? On verra. Ce faisant, la question qui se pose constamment est « quel est le joueur qui se mariera le mieux avec notre style, pour créer une alchimie ? » Et de cette façon, si l’individualité de chacun est mise en avant, elle est toujours pensée au service du groupe.

C’est d’ailleurs tout le sens des confrontation entre Yoichi, le personnage principal, et Baro, qu’il va apprendre à dompter pour tirer partie de ses qualités au service du collectif. Car en jouant seul, malgré tout son talent, Baro se révélera totalement inutile, jusqu’à ce qu’il réussisse à mettre son individualité au service de l’équipe (pas sur cependant qu’il l’ait fait consciemment, histoire de garder une certaine ambiguïté idéologique).

Ainsi, on trouve finalement un discours classique du nekketsu, où chacun veut arriver à son plein potentiel, tout en ayant conscience que c’est aussi grâce au groupe qu’il avance. Sur ce point, je ne vois quasiment aucune différence conceptuelle avec les autres représentants du genre, si ce n’est qu’ici, les choses sont bien plus assumées. Je vois par exemple un discours bien plus violent dans Ao Ashi, où l’on romantise à fond l’idée de devenir un joueur professionnel (et donc gagner plein de fric, car c’est un enjeu central de Ao Ashi). Il faut vraiment aller vers les séries d’auteurs à la maturité bien plus affirmée pour trouver une remise en cause plus importante de ça. Et sur ce point, je n’ai pas encore trouvé mieux que le diptyque Slam Dunk / Real d’Inoue, où la lecture des deux séries donne encore plus de sens à chacune.

Mais du coup, si Blue Lock cherche toujours à s’affirmer comme une série sportive différente, mais ne l’est au final pas tant que ça, qu’est-ce qui fait sa sève ? Je pense personnellement que, au-delà de son concept et de son aspect résolument tourné vers le spectaculaire, c’est justement le fait de questionner, sûrement involontairement mais peu importe, le sens du genre et de ses tropes, et la vision du monde qu’ils charrient, qui est intéressant. Si Ao Ashi me gêne dans sa façon de traiter sans recul du rêve de gloire footballistique, j’aime au contraire avoir un Blue Lock qui nous dit sans le vouloir à quel point tout ceci craint et est bien plus critiquable que ce que les tropes habituels de dépassement de soi du genre cherchent à mettre en avant.

4 commentaires

  1. merci pour l’article ! J’avoue ne pas bien comprendre quand tu mentionnes qu Ao Ashi traite sans recul le rêve de gloire lié au football.

    Je n’ai pas la même lecture. Pour moi le clash entre nouveau et anciens joueurs formatés au centre de formation vient bien éclairer ce point et questionne les modes de fonctionnement de ces centres (foot et autres sports d’ailleurs, c’est devenu une norme).
    De nombreuses scènes et contextes dans Ao Ashi me semble à défaut d’une critique un questionnement clair du fonctionnement de ce sport.

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    • En fait, je dois avouer que j’ai arrêté Ao Ashi après 7 tomes, mais à ce stade, j’avais le sentiment d’un manga qui n’avait vraiment aucun recul en effet sur la question des success story sportives et que l’objectif était d’emblée de devenir joueur professionnel, notamment pour avoir plein d’argent et s’extirper de sa pauvreté, ce qui est un point qui me dérange personnellement.

      Pour prendre un exemple tout autre, j’apprécie particulièrement que Slam Dunk aborde à peine cette possibilité pour Sakuragi, restant dans une forme de « pureté des sentiments » vis à vis de son sport. Ça permet en plus une certaine universalité dans le propos, dans le sens où quasiment personne ne partagera la trajectoire de sportifs qui deviennent pro, par contre se découvrir une passion qui nous fait vibrer comme Sakuragi, ça me semble bien plus envisageable.

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  2. Pour Slam Dunk, je te rejoins mais c’est un manga complètement hors norme, un chef d’œuvre statut auquel à mon sens ni l’un ni l’autre des deux mangas que nous commentons n’est en mesure de prétendre.

    Par contre entre blue lock et Ao Ashi…

    Le premier est un superbe packaging on va avoir quelque chose de très différent attention les yeux. Bon personnellement je trouve que le souffle retombe ça redevient plus classique et j’imagine un gros twist d’ici quelques tomes pour s’en sortir.

    le second en revanche se présente comme un manga sportif classique. Avec son approche très sérieuse, très réaliste, sans jamais avoir la prétention de se clamer œuvre sociale il dépeint parfaitement le milieu du foot scolaire/professionnel au Japon.
    il donne je pense toutes les clés au lecteur, à lui de lire le manga comme un pur divertissement ou de se poser des questions et d’ouvrir.
    dans les premiers tomes que tu as lu et pour ne donner que quelques exemples : l’engagement financier des parents, la pression psychologique que cela impose forcément aux enfants, (le héro ne veut jamais devenir pro pour gagner de l’argent mais se sent redevable) le déracinement jeune pour aller à la ville sont autant de thèmes qui sont abordés des les premiers tomes et posent des questions sur nos systèmes d’éducation payant (moins en France), dans quelques grandes villes…

    comme blue lock, Le manga aborde depuis plusieurs tomes la question de la compétition entre joueur dans un sport co, du processus de sélection… sauf qu’il le fait sans le crier et se prétendre révolutionnaire, en seconde lecture.
    évidemment on est sur un pur nekketsu donc le héros avec son énergie positive va toujours finir par dépasser les questionnements et épreuves qu’on met fasse à lui.

    bref entre les deux, et c’est rare, j’ai une lecture complètement opposée à la tienne. Blue lock est au mieux en stagnation quand Ao Ashi est de plus en plus prenant !

    Ps : slam dunk est universel car il raconte la naissance d’une passion. Ao Ashi me semble tout aussi universel dans le sens où il raconte comment un jeune voit sa passion se fracasser sur la réalité et comment celui ci va réagir face à ces situations (le manga nous montrant aussi des personnages qui confrontés à ces situations ont perdu le fil)

    Aimé par 1 personne

    • Désolé, j’avais oublié ton commentaire dans la journée.

      Pour le coup, et pour être parfaitement honnête je pense qu’on est dans un cas où le rapport personnel à la chose influe sur la lecture qu’on en a, en tout cas me concernant.

      J’ai un rejet tellement fort du milieu du sport professionnel que, bien que j’aime beaucoup le genre du manga sportif, cela influe beaucoup sur la lecture que j’en fait.

      Et dans le cas de Ao Ashi, sur les 7 tomes lus, j’ai vraiment ressenti cette romantisation du milieu sportif en même temps que certaines grosses ficelles (je pense au joueur très très méchant dont l’écriture a ce stade m’avait vraiment insupporté).

      Mais c’est un peu compliqué de donner un point de vue global sur une série longue quand on en a lu une petite partie seulement au fond, et j’ai aussi conscience comme je l’ai dit que ma vision du monde du sport nourrit ma lecture de ces titres. Et que dans ce domaine, il faut bien un Inoue pour réussir à dépasser toutes ces considérations.

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