Blue Lock T.4 à 6 – Ambiguïtés morales et vélléités spectaculaires

Blue Lock

Après 6 tomes, le concept original de battle royale du manga Blue Lock semble proposer une vision un peu schizophrène des choses, prônant l’individualisme et le collectif en même temps. Si j’y avais vu dans un premier temps un manga qui souhaitait tout à fait consciemment remettre en question les « valeurs positives du sport », je m’interroge bien plus sur cet aspect au fil des volumes.

Car si les œuvres de fiction sont toujours porteuses de sens et, de par le fait, chargées idéologiquement, le fait est qu’on n’a pas forcément le manuel pour décoder ce que les auteurs ont voulu dire. Et même sur ce point, rien ne nous dit que les idées que font passer les histoires sont véritablement conscientes chez ceux qui les écrivent. C’est le premier point qui me semble important avec Blue Lock, car si le titre me semble chargé de sens, je me questionne sur à quel point c’est conscient et voulu de la part des auteurs. Pour le dire simplement, est-ce que leur concept est vraiment dicté par une envie de dire quelque chose, ou plutôt par la volonté de poser une cadre ludique et original pour se démarquer du reste de la production sportive ?

Question d’autant plus légitime que le concept de battle royale proposé par Blue Lock semble surtout pensé en terme de charpente narrative, afin de permettre un enchaînement constant de matchs, de situations de jeu originales, et d’entraînements énervés, sans avoir à se coltiner des moments de vie quotidienne. On se retrouve ainsi avec une série sportive expurgée de certains éléments récurrents du genre, mettant de côté le réalisme pour finalement s’ancrer à fond dans les codes du manga de bagarre. Et si le manga sportif et celui de baston ont selon moi une parenté évidente, Blue Lock pousse le concept à fond en mettant l’accent sur l’acquisition rapides et dans l’expérience de nouvelles techniques, qui versent volontiers dans la surenchère. Au point où je serais presque tenté de voir davantage de similitude avec Naruto que Ao Ashi par exemple (quand bien même ces deux séries sportives semblent se répondre sur plusieurs points, notamment leur rapport à l’individualisme, très mis en avant dans les deux cas malgré un traitement très différent).

Blue Lock

Tout cela pour dire que le concept de Blue Lock me semble davantage pensé comme un moyen d’offrir à la série un ton proche du manga de bagarre, plutôt que comme le support d’une vision du monde et d’une idéologie. Remarque qui peut être, selon moi, élargie à une grosse partie de la production de shonen à succès. En tant que produits industriels par excellence, ils me semblent souvent assez lisses idéologiquement, mettant en avant des visions du monde simplistes et qui ne cherchent pas à remettre grand chose en question. Ce qui n’est pas un souci en soi selon moi, d’autant plus que, fort heureusement, certains auteurs arrivent fort bien à tirer partie de ce cadre industriel pour proposer des choses plus complexes et profondes (oui, je pense comme toujours à Togashi). Tout cela pour dire que je m’interroge sur le niveau de conscience qu’ont les mangakas œuvrant dans ces genre codifiés concernant la charge idéologique de leurs titres. Question que je me pose d’autant plus que j’ai le sentiment de voir des éléments idéologiquement douteux comme étant des codes classiques et valorisés de certains genres.

Et si j’utilise Blue Lock comme support de ma réflexion, c’est parce que cette série me semble épouser l’ambiguïté de tout ceci. Si le titre est souvent qualifié de « libéral » sur les réseaux du fait de sa mise en avant de l’individualité et de l’ego, il n’arrive cependant pas à se départir de certains éléments qui semblent au cœur de beaucoup de mangas sportifs, mais aussi de shonen de bagarre, prônant l’importance du groupe dans le processus d’affirmation de soi. Car si les premiers tomes de Blue Lock n’arrêtaient pas de nous dire que le plus important était de s’illustrer seul pour écraser les autres, le titre se trouve plus nuancé par la suite, n’arrêtant pas de mettre l’effort collectif au centre de tout, rappelant qu’on a toujours des équipiers en support.

C’est en cela que je parle de rapport schizophrène à son concept et à l’idéologie que le titre charrie. Alors que j’avais le sentiment de voir une remise en question d’une certaine vision du sport que je trouvais intéressante (j’avais le sentiment que le titre cherchait à montrer le monde du sport professionnel comme quelque chose de déshumanisant), j’ai un sentiment bien plus contrasté ici, la faute à l’intégration de codes classiques à un récit qui donnait le sentiment de vouloir les casser. Et de ce fait, j’ai au fil des volumes de plus en plus le sentiment d’un titre qui n’a vraiment pas conscience de la portée idéologique qu’il a, ou alors ne s’y intéresse pas fondamentalement.

Ainsi, je ne suis vraiment pas certain que Blue Lock soit un titre profondément libéral et de droite, ou en tout cas, pas plus que la moyenne des shonen de sport ou de bagarre. Je pense que c’est surtout, comme souvent avec le genre, un manga qui n’a pas tellement la conscience des idées qu’il charrie, ou tout du moins qui les exploite comme des ressorts dramaturgiques plus que des éléments chargés de sens. Comme je l’ai expliqué au cours de cet article, j’ai surtout le sentiment que le concept du manga est davantage là pour proposer une structure ludique propice à la mise en scène d’une forme d’excès dans la représentation du sport, totalement déconnectée de la réalité, dans un but purement spectaculaire.

Cela ne veut pas forcément dire qu’il faut mettre de côté le discours que le manga peut porter (j’insiste bien sur le « peut », car encore une fois, ce sont nous qui nourrissons nos lectures et y voyons ce qu’on a bien envie d’y voir), mais qu’il me semble dans le cas présent une considération bien secondaire dans le processus de création, passant après la volonté de faire un titre très spectaculaire porté sur les émotions esthétiques. Et sur ce point, Blue Lock reste une belle réussite selon moi.

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12 commentaires

  1. Article très intéressant même si je ne lis pas le manga ! Je pense qu’en fiction de manière générale, on analyse une oeuvre selon notre vécu et notre culture donc on y voit régulièrement des messages qui n’y sont peut être pas ou pas volontairement en tout cas de la part des auteurs. Je me souviens à l’unif en cours d’analyse textuelle j’avais du mal à croire que tout ce que le prof trouvait à dire avait été fait exprès par l’auteur 😅

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    • Ah mais totalement, quand à la fac un prof nous a expliqué que tous les films (mais ça marche pour toutes les fictions) étaient des co-constructions et que les créateurs faisaient la moitié du travail et nous l’autre moitié, ça a changé ma vie.
      C’est pour ça que je n’ai pas de souci avec la sur-interpretation car personnellement, je me dis qu’on n’a pas vraiment tort d’y voir ce qu’on y voit, jusqu’à une certaine limite (et encore).

      C’est aussi un point auquel je pensais mais que j’ai pas osé aborder avec Blue Lock, car c’est certainement un manga qui a une idéologie de droite inconsciemment, mais j’ai tendance à penser que les shonen de bagarre sont globalement dans cette situation du fait d’une formule fréquemment utilisée. Mais heureusement, aimer des œuvres qui ont un fond de droite ne fait pas de nous des gens de droite, en tout cas je l’espère 🤣

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  2. Ce qui me perturbe depuis le premier tome, c’est l’individualisme exacerbé et l’ego des personnages/joueurs. après j’essaie de le voir comme un manga de loisir, ce qu’il est ^^. Tout y est surjoué et ultra poussif aussi. Les gars qui voient la compétition comme une question de vie ou de mort par exemple, pour ma part ça me fait un peu lever les yeux au ciel.

    Il y a un côté Squid Games/ Hunger Games / Battle Royal etc. qui fait qu’il se démarque des autres mangas traitants du sport (oui bon, là j’ai Eyeshield 21 qui me vient en tête, ne me demande pas pourquoi ^^), mais sinon bah Blue Lock, je trouve ça drôle finalement. Non mais, les gars s’y croient vraiment XD

    C’est sûr qu’on est loin de Captain Tsubasa où le collectif et l’entraide sont primordiale pour gagner. Ici, c’est chacun pour sa peau et tant pis si je dois dégommer mon partenaire de jeu, l’important c’est le but… Mouais…

    Mais sinon, j’aime beaucoup le dessin et dans l’ensemble, ça fait passer le temps.

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    • De mon point de vue, cet aspect est surtout là dans un objectif ludique, créer un concept qui permet de mettre en scène des affrontements avec des règles parfois originales. Je le vois vraiment comme une transposition de certains aspects du manga de bagarre au manga sportif.

      On peut légitimement questionner du coup le discours du titre sur le sport de ce point de vue, mais je crois que c’est une considération secondaire pour les auteurs.

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  3. Cela me rappelle une réplique de l’épisode 1402 de « South Park » intitulé « L’Histoire de Scrotie McMorvoburnes » : « On a découvert que les gens cherchaient toujours des sens cachés dans les bouquins. Et bien souvent, même quand y’en a aucun, ils voient des sens qu’ils ont envie d’y voir. »

    À méditer.

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    • Je me souviens très très de cet épisode, sûrement parmi ceux qui m’ont le plus fait marer.

      Je ne suis pas sur de totalement souscrire à son discours par contre, mais je pense malgré tout qu’avec un peu deffort on peut trouver du sens dans n’importe quelle œuvre, et éventuellement le sens qui nous arrange, en effet.
      Je me dis d’autant plus ça que j’ai remarqué que bien souvent, les œuvres qui ont des messages qu’on (ce « on » étant vraiment general) juge problématiques sont étonnamment celles qu’on aime pas. Car quand on aime, on arrivera toujours à trouver un angle qui fait que ça passe.
      Personnellement, j’arrive à decoreler le plaisir esthétique d’une forme d’idéologie qui peut transparaître dans les œuvres que j’aime, tout du moins jusqu’à un certain point.

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  4. Je crois que c’était pour le film Bac Nord qui avait fait polémique sur l’image qu’il renvoyait des cités.

    J’avais lu un journaliste dire que dès qu’une œuvre est présentée au public, elle n’appartient plus à l’auteur et que les idées qu’il veut véhiculer ne sont pas forcément celles que le public percevra. Je suis plutôt d’accord avec lui.

    L’auteur pourra bien expliquer tout ce qu’il veut, si ce n’est pas ce que le public a compris, c’est qu’il s’est mal exprimé. Après en tant que lecteur, on a tendance à sur-analyser les œuvres qu’on lit et à voir ce qu’on a envie de voir donc ça ne doit pas être facile pour eux 😆

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    • J’avais justement pensé à Bac Nord et très envie de l’évoquer.
      Je n’ai pas vu le film mais j’ai suivi ces histoires, et honnêtement, je crois que le réalisateur est hors sol. Soit il est dans le déni, soit il assume pas sa position.
      Son film est quand même de partout taxé de film d’extrême droite, qui se l’est visaient approprié comme un étendard.
      Et il a rien trouvé de mieux à dire que « mais je fais pas de politique, il y a rien e politique dans mon film »… mais il fait un film sur un fait divers avec la BAC de Marseilles. Le simple sujet en fait un film politique à fond…

      Mais en effet, au delà de ça, je suis d’accord. On peut surinterpreter, mais c’est pas sur la base de rien, et le fait est que les œuvres retranscrivent consciemment ou non une vision du monde, même en faisant tous les efforts pour que ça ne soit pas le cas.

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  5. Faut voir aussi que ce manga est une « réaction » à la défaite de l’équipe japonaise à la coupe du monde 2018, après avoir fait trembler la Belgique. L’équipe joue beaucoup sur le collectif, mais manque d’attaquants de pointe, de renard des surfaces. C’est encore ce qui a manqué au Japon aux Jeux Olympiques 2021. Ici l’auteur explique de manière extrême qu’il faut un attaquant de pointe qui ne pense qu’à marquer lui-même.

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    • C’est fort possible, comme je ne m’intéresse vraiment à aucun sport ou événement sportif professionnel, je ne suis pas trop au courant de tout ça, et j’aborde souvent le manga sportif dans un cadre qui finalement dépasse le sport.

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