Hunter X Hunter : l’arc des Kimera Ants

Kimera Ants

Après avoir passé en revue les arcs précédents, nous arrivons enfin à celui qui est certainement l’arc narratif qui a fait le plus parler dans Hunter X Hunter. L’arc des Kimera Ants est à ce jour le plus long du manga, avec un rythme de publication particulièrement chaotique, et sûrement le plus ambitieux. De ce fait, préparez-vous bien, prenez de quoi vous restaurer, car ça va être long de traiter en détails de tout ! Quand je dis de tout, j’exagère, car comme pour les précédents arcs, je vais surtout revenir sur les événements les plus intéressants à mes yeux, et sur certains points qui me semblent utile d’aborder.

De même, il faut faire preuve d’un peu de modestie de temps en temps, et admettre quand la complexité d’une œuvre est telle que l’on est pas certain d’être en mesure d’en comprendre et d’en interpréter chaque élément. De ce fait, s’il y a des choses importantes que je n’évoque pas, cela peut tout simplement être car je ne suis pas certain d’avoir bien saisi toute la subtilité de la chose, ou alors que je n’arrive pas à réellement exprimer ce que je ressens.

Avant de commencer, je vais d’ailleurs préciser tout de suite que cet arc est mon préféré de Hunter X Hunter, comme pour beaucoup de fans (même si certains le trouvent trop long, ou trop confus). On y assiste à la séquence la plus forte de la série pour moi, et on a droit à de véritables moments de grâce aussi bien visuels que narratifs de la part de Togashi. Pour toutes ces raisons et bien d’autres encore, cet arc est un moment de lecture majeur dans mon parcours, qui me marquera pour longtemps. C’est également avec cet arc que Hunter X Hunter est devenu mon nekketsu préféré devant Naruto et Dragon Ball (je suis loin d’avoir lu tous les nekketsu du monde, donc ce top 3 pourrait encore évoluer). Cela étant dit, commençons notre exploration de cet arc si complexe, en débutant par la question du rythme de publication !

Un arc au long cours, qui a connu de nombreux remous

Comme je l’ai dit, cet arc est le plus long de Hunter X Hunter, puisqu’il commence à la fin du tome 18 pour s’achever vers la fin du tome 30, soit environ 12 tomes ce qui est quand même assez énorme compte tenu du fait que jusqu’à présent, les arcs duraient de 2 à 5 tomes. Et la durée de publication a été on ne peut plus anarchique puisqu’en France, la parution de l’arc s’est étalée sur 8 ans ! La faute à des pauses de l’auteur qui sont devenues sa marque de fabrique (pour rappel, il n’a pas sorti un chapitre en 2019). Cela vaut donc le coup de faire le point sur les pauses qu’a subit le récit durant cette période, et qui a eu un impact sur la réception de l’arc (beaucoup de gens qui l’ont suivi en direct à l’époque désespéraient d’en voir le bout).

Pour rappel, la publication du manga est sensée être hebdomadaire puisqu’il est publié dans le Weekly Shonen Jump. Et déjà auparavant, Togashi avait fait quelques pauses dans son récit, mais cela restait raisonnable. Avant d’aller plus loin, je tiens quand même à préciser qu’à aucun moment je ne reproche à l’auteur les pauses qu’il prend, je me doute qu’il ne fait pas ça de gaieté de cœur, et selon les bruits répandus, cela viendrait de gros problèmes de dos. Quoi qu’il en soit, le métier de mangaka est épuisant et exigeant, et donc je ne trouve pas normal de reprocher à un auteur de prendre des pauses s’il en a besoin, c’est au contraire plutôt bien qu’il puisse souffler.

Hiatus HxH
J’ai trouvé ce tableau très bien fait qui synthétise bien les périodes de pause dans la parution du manga depuis le début. Chaque case étant une semaine. Source : hiatus-hiatus

Quoi qu’il en soit reprenons sur les pauses du récit, qui ont commencé dès 2004, avec plusieurs interruptions de 3 à 6 semaines. Ça reste plutôt correct, Togashi a pu maintenir un bon rythme sans que ce soit trop problématique pour les lecteurs je pense.
En 2005, tout semble normal, il y a parfois une semaine sans chapitre (tout le monde a droit à des vacances), deux pauses de deux semaines et une de trois semaines. Là encore, on tient un bon rythme mais c’est en 2006 que tout se gâte.
En effet, cette année là, Togashi n’a sorti que 4 chapitres, soit même pas la moitié d’un tome, et 2007 n’aura pas été franchement meilleure puisqu’il n’aura sorti que 8 chapitres en toute fin d’année. Ce qui donne une pause de 16 mois. Et là, ça devient difficile à tenir.
Tout cela se traduit concrètement par des délais de parution, y compris en France de plus en plus étalés, avec parfois plus d’un an entre deux tomes. Et cela est d’autant plus compliqué qu’à partir du tome 25, on attaque l’assaut des Hunters sur la base des Kimera Ants, et Togashi développe un storytelling ultra ambitieux et complexe (on y reviendra) qui nécessite de bien avoir en tête tous les événements pour être apprécié. Ayant lu tout l’arc d’une traite, c’est un véritable tour de force narratif et un moment de grâce pur étendu sur plusieurs tomes auquel j’ai assisté, sauf que si on se retrouve avec un volume par an (il y a même eu 2 ans entre la sortie française des tomes 27 et 28). Cela créée donc attente, frustration, et rythme de lecture particulier (je suppose que les fans devaient se relire tous les tomes de l’arc entre chaque parution pour être au top à chaque nouveau volume).

Mais ce rythme de parution compliqué contribue au caractère exceptionnel de cet arc selon moi. Encore une fois, je parle en tant que personne qui a pu lire l’arc dans sa globalité d’une seule traite, mais je me dis que ça a contribué à faire de la publication de l’arc un événement assez singulier dans le monde du manga, et qu’au final on se retrouve avec ceux qui l’ont vécu en direct, et qui en garderont un souvenir, peut-être douloureux, mais qui malgré tout contribuera à forger leur vision de l’arc. Et cela pour le meilleur et le pire.

Quoi qu’il en soit, c’est selon moi quelque chose de suffisamment important pour mériter d’être mentionné ici. Cela étant maintenant précisé, on va pouvoir se focaliser uniquement sur le contenu de l’arc, c’est à dire ce qui est raconté et dessiné, et il y en a des choses à dire ! Comme d’habitude, je vais partir du principe que vous avez lu/vu cet arc, et je ne vais donc pas resituer tous les événements, ce serait trop fastidieux, pas forcément intéressant à lire pour vous et surtout, je suis très mauvais pour résumer, et l’arc étant très complexe, ce serait un carnage. Mais c’est encore une fois une force narrative de Togashi : il développe des intrigues compliquées que je serai incapable de résumer de façon intelligible, mais quand on est dedans, on n’est pas perdu.

Une idée narrative forte est parfaitement maîtrisée

Je l’ai dit, cet arc est long, complexe, mettant en scène de nombreux personnages et de nombreuses actions en parallèle. La mise en place prend déjà un certain temps, mais quand l’assaut est lancé, Togashi ne peut plus faire marche arrière et doit gérer toutes ses actions et ses enjeux en parallèle. Pour réussir ce tour de force, il a une idée narrative forte, mais très complexe à rendre, qui perdurera plusieurs tomes à partir du 25.

Chaque personnage a des motivations spécifiques, mais aussi des croyances, des doutes, et une évolution de son mode de pensée au cours de ces affrontements. Il y a aussi un plan que suivent nos héros afin de mener à bien leur mission, et les antagonismes s’expriment pleinement. Enfin, l’idée la plus ambitieuse et la plus complexe de l’arc, faire une évolution progressive et en miroir des personnages, mais aussi des deux camps qui s’affrontent, afin d’aller vers un final déchirant. Cela fait plusieurs niveaux narratifs complexes qu’il faut entremêler et qui se nourrissent les uns les autres. Un défi de taille pour n’importe quel auteur.

Et Togashi a une idée d’une simplicité folle pour gérer ça, tellement simple qu’il faut vraiment être un conteur brillant pour la mener à bien tant elle est en réalité complexe dans l’exécution. Il va tout simplement introduire un narrateur omniscient et surtout omniprésent, qui va à la fois expliciter ce qui se passe, parfois avec un vocabulaire très ampoulé (mais qui fonctionne totalement), expliciter l’évolution des pensées des personnages et l’évolution de l’assaut. Ce premier niveau narratif va être complété par les pensées des différents personnages, qui nous viennent au moment où elles émergent en eux, ainsi que des dialogues, somme toutes assez classiques, mais qui enrichissent encore la narration. Tout ceci rend ces séquences d’action extrèmement bavardes, mais absolument hypnotiques tant j’étais scotché à chaque bulle, chaque case, chaque mot.

J’avoue que j’ai même eu l’impression que le narrateur omniscient était une matérialisation du Nen, qui s’adressait directement au lecteur afin de lui faire ressentir ce qui se jouait dans ces séquences, des choses qui dépassaient ce que l’on peut percevoir normalement. Ceci nous mettant presque dans la peau d’un Hunter, qui verrait tout ça de loin, mais dans l’incapacité d’agir tant les forces en présence sont énormes. Et en l’occurrence, quelques personnages sont dans cette position durant cet arc, incapables qu’ils sont de rivaliser avec les monstres de puissance face à eux.

Et cette narration renforce au final la densité de ce qui est raconté, rend intelligible des actions complexes (je l’ai déjà dit, mais l’auteur fait preuve d’une originalité et d’une créativité sans limite en ce qui concerne les pouvoirs des personnages), et surtout augmente la portée émotionnelle de tout ce qui se passe, tout en fluidifiant le récit. Et à ce niveau, c’est du génie pur à mes yeux !

Le Paroxysme de la mise en scène à la Togashi ?

On attaque là un sujet sensible. Le storytelling dans tous les arts visuels, dont le manga fait partie, passe aussi par l’image. Et Togashi est un mangaka très critiqué sur ce point. Beaucoup considèrent notamment qu’il y a de très grosses disparités dans son dessin, allant jusqu’à atteindre parfois des sommets de mocheté, comme s’il avait la flemme et crayonnait des choses dégueulasses.

Et sur ce point, je dois avouer que je ne partage pas cet avis. Avant d’aller plus loin, clairement, je ne sais même pas moi-même si ça vient du fait que j’aime tellement son manga que j’arrive sans m’en rendre compte à faire abstraction de la laideur de certaines planches, ou si c’est parce que j’ai l’impression que passer d’un style très travaillé à un style brouillon fait sens dans mon esprit (mais quel sens ? C’est pas toujours clair, mais j’ai toujours l’impression d’y voir une logique), toujours est-il qu’à aucun moment les dessins peu travaillés voire faits à la va-vite ne m’ont dérangé.

Est-ce moche

Et je pense quand même qu’il y a un peu de vrai quand je dis que les variations de style et de « qualité » dans son dessin ont une raison d’être, car il fait ça de façon ultra récurrente, et même dans les cas des dessins travaillés, on voit des registres visuels vraiment très divers qui donnent parfois l’impression qu’on voit le travail de différents mangakas. Et c’est sûrement dans cet arc que ces grands écarts stylistiques sont le plus visibles, mais aussi, selon moi, que son style atteint sa plus grande virtuosité. Par exemple, je suis incapable de me dire que la page que j’ai mis en exemple à droite soit juste brouillonne, et que Togashi et ses éditeurs se soient dit « bon tant pis, ça passe », il s’agit d’un moment tellement fondamental pour l’évolution psychologique du héros que j’ai plutôt le sentiment que ces dessins particuliers sont là pour épouser l’état émotionnel de Gon en cet instant. Bien entendu, on reste dans le domaine de l’interprétation, mais je pense qu’il y a au moins un peu de ça par moments. Et dans tous les cas, comme je l’ai dit, j’ai toujours été tellement happé par le storytelling que je n’ai jamais été dérangé par la qualité des illustrations de l’auteur.

Et comme je l’ai dit, il y a de tels moments de grâce visuels qu’ils compensent aussi aisément les moments moins réussis à mes yeux. Que ce soit l’affrontement entre Gon et Pito, entre Netero et Meruemu ou encore d’autres moments clés de l’arc, les planches somptueuses ne manquent pas. On aura l’occasion de revenir sur certaines lorsque j’évoquerai les séquences les plus marquantes de l’arc.

L’ambiguïté morale de la série à son paroxysme

Je l’ai dit plusieurs fois, Togashi aime beaucoup mettre en place une certaine forme d’ambiguïté morale dans Hunter X Hunter, et c’est selon moi dans cet arc que ce point est le plus prononcé. Celle-ci est présente durant tout l’arc, rien qu’avec l’évolution de certaines fourmis qui deviennent des alliés, mais elle est rendue encore plus évidente par certaines éléments que je vais donc approfondir. Pour bien rendre compte de tout cela, je vais faire plusieurs sous partie pour évoquer différents points qui mettent en avant cette idée.

Les fourmis chimères : des entités disparates

Je l’ai dit rapidement, les fourmis chimères sont loin d’être une espèce totalement belliqueuse et néfaste. Il y a au contraire au fil de l’arc de fortes disparités dans leurs rangs, venant notamment du fait que certaines aient conservé des souvenirs de leur humanité, qui reviennent au fur et à mesure. Ainsi, l’arc raconte un certain nombre de destins croisés, avec des adversaires qui finissent par devenir des alliés et des figures positives, et des créatures qui finalement, découvrent leur humanité et leur bonté.

Reina
Et même celles qui restent durant tout l’arc des antagonistes ont des évolutions parfois étonnantes, comme c’est le cas par exemple avec Yupi, une chimère surpuissante et terrifiante qui finit par témoigner du respect et de la clémence pour les hunters qu’il a vaincu, refusant notamment de les tuer. Et la découverte (ou redécouverte) de cette humanité par les fourmis est parfaitement symbolisée par la conclusion du parcours de Reina, qui finit par retrouver sa mère qui la reconnaît malgré sa nouvelle apparence.

De là à dire que l’on nous raconte comment des monstres deviennent plus humains que les humains, je n’en suis pas certain. Déjà parce que ces fourmis étaient des humains avant d’être transformés, ce qui change pas mal les choses, mais aussi parce qu’il y a toujours beaucoup d’ambiguïtés sur certains points. Je pense surtout que Togashi souhaite mettre en avant la diversité des comportements humains, dans ce qu’ils ont de bons et de mauvais. Car dans le cas de certaines fourmis, on a des aperçus de leurs souvenirs humains qui laissent déjà transparaître toute cette complexité. Cette idée est selon moi renforcée par l’histoire de Jairo, qui montre comment le cadre dans lequel on évolue influe sur la personne que l’on devient, en positif comme en négatif.

Toujours est-il que, si l’on entend souvent concernant cet arc qu’il montre les fourmis se découvrir une forme d’humanité, j’y vois davantage une continuité entre les deux qui viendrait plutôt témoigner des failles des hommes, mais aussi de leurs qualités. Je pense que les deux interprétations ont du vrai, mais j’aurai du mal à être totalement tranché sur ces points.

Le parallèle entre Gon et Meruemu

Parmi les idées géniales de Togashi en terme d’écriture, il y a le fait que les deux personnages principaux de l’arc ne se rencontrent jamais, mais suivent une évolution en miroir. En effet, Gon ne sera à aucun moment confronté à Meruemu. Il va d’ailleurs passer la quasi-totalité de l’assaut face à Neferupito, ordonnant à ce dernier de soigner Kaito, une des personnes les plus importantes pour Gon, qu’il a tué en tout début d’arc et a transformé en pantin.

L’idée est que les deux personnages vont suivre une évolution émotionnelle et morale qui vont les faire passer chacun aux deux extrêmes du spectre : Gon, totalement empreint de bonté et d’empathie va se laisser consumer par sa rage, alors que Meruemu, qui n’avait aucune forme de respect pour la vie (y compris celle de sa mère qu’il a tué en venant au monde) va prendre conscience de certaines choses qui transcendent tout ceci, finissant par mourir dans une forme de paix.

Et pour prendre la pleine mesure de ce parallèle, il convient d’évoquer les deux affrontements majeurs de l’arc : celui entre Netero et Meruemu, qui fera considérablement vaciller une figure positive, et celui entre Gon et Neferupito, sans doute le moment le plus déchirant du manga à mes yeux.

Netero VS Meruemu

Le combat entre Netero et Meruemu est passionnant pour plusieurs raisons. Tout d’abord, ça fait forcément son petit effet de voir le président des Hunter affronter la plus grosse menace que la série ait connu à ce jour, nous permettant enfin de voir ce que les deux valent en action. Et le moins que l’on puisse dire c’est que Togashi se lâche et se fait plaisir sur les planches de toute beauté et les pouvoirs monstrueusement impressionnants. Mais surtout, une vraie évolution se ressent durant le combat, en particulier concernant Netero qui devient de plus en plus effrayant, le tout culminant dans sa dernière attaque proprement terrifiante. Pour dire les choses simplement, Netero, totalement détruit par le combat (il a perdu des membres et n’est plus en état d’affronter Meruemu) se fait sauter dans une explosion qui est trop similaire à une bombe nucléaire pour être une coïncidence.

Netero

Je trouve cette dernière image de Netero avant son attaque finale glaçante, impossible à ce moment de se dire qu’il est du côté du bien. Et sa réplique est aussi très étonnante. Précisons que la traduction varie en fonction des langues. Dans la VF du manga, Netero dit que Meruemu n’a pas conscience de la malveillance infinie des humains. Là au moins c’est clair, avant de mourir il annonce la couleur. Mais dans d’autres traductions, il dit que le potentiel d’évolution de l’homme est sans limite, ce qui est bien plus ambigu. Car si on recherche une évolution dans cet arc, elle vient très clairement de Meruemu. Mais surtout, dire que le potentiel d’évolution de l’homme est sans limite au moment de déclencher une explosion destructrice,

Rose miniature
qui va en plus répandre un poison affectant les survivants dans un rayon immense (encore une fois, ça sonne quand même très bombe nucléaire) est effrayant. Et la forme et le nom de la bombe (la « Rose des pauvres », dont on précise qu’elle est appréciée des dictatures) contribuent à cette ambiguïté, mêlant le beau et le monstrueux tout en dressant un parallèle entre armement de Hunter et armement de dictateur (cette évocation n’est pas anodine puisque Meruemu, en tant que Roi qui a envahi le Goruto Est est présenté comme une figure de dictateur). On assiste clairement là à un basculement de valeur entre les deux personnages, et cela vient grandement bouleverser la façon dont on se représente le président des Hunters avant sa mort. D’autant plus que Togashi va un peu forcer l’empathie envers Meruemu en nous dévoilant l’état de son corps après, et le déchirement qu’il suscite chez Pufu et Yupi, ses bras droits. Car on voit leurs visages déformés par la tristesse, et la mise en scène donne plus l’impression qu’on voit des héros perdre un de leurs amis que des vilains.

Et Togashi, dans un élan lyrique, convoque même une imagerie religieuse avec des personnages angéliques et une figure de madone pour accompagner le retour de Meruemu dans une nouvelle naissance sous le signe de l’amour inconditionnel. Un choix étonnant, audacieux, et qui contribue à renforcer le renversement de valeurs auquel on a assisté durant ce combat. D’autant plus que le destin de Meruemu renverra une dernière fois à l’imagerie religieuse.

La colère de Gon

C’est assez destabilisant de voir que pendant la grande majorité de l’arc, Gon est finalement passif, restant aux côtés de Pito pendant que celle-ci soigne Komugi, blessée durant l’assaut. Car notre héros croit encore qu’il est possible de sauver Kaito, et veut imposer à Pito de le faire. Cependant, ce dernier a bel et bien tué Kaito, mais fait croire à Gon qu’il est possible de le sauver afin du gagner du temps pour protéger Meruemu et Komugi. Lorsque la vérité va être révélée à Gon, il va entrer dans une fureur telle qu’il va passer un pacte afin que son corps évolue jusqu’à l’amener à l’âge nécessaire pour que celui-ci soit en mesure de détruire Pito. Il se retrouve ainsi avec un corps d’homme de 30 ans, et va pulvériser son ennemi. Cette séquence est déchirante pour plusieurs raisons.

Gon adulte

Tout d’abord, Togashi a souvent mis en place une forme d’ambiguïté morale vis-à-vis de Gon, donnant l’impression que cet enfant ne se pose pas les questions du bien et du mal, mais qu’il ne fait le bien que parce qu’il est comme ça, sans avoir réellement de repère moral suffisamment précis pour le justifier. Mais il faut bien admettre que, même si la possibilité que Gon vrille soit évoquée, on a l’impression de quelqu’un de particulièrement bon depuis le début, défendant tout le monde, y compris les personnes les plus mauvaises pour lesquelles il trouve toujours des excuses. C’est d’ailleurs cette bonté qui est à l’origine de l’admiration que Kirua a pour lui, venant d’une famille de tueurs, il est attaché à cette pureté.

Or, on va assister à la fin de cette pureté, Gon étant brisé à la fois face à ce que Kaito a vécu, et face au mensonge de Pito. L’impact émotionnel de la séquence vient donc du fait qu’elle ait été préparé longtemps en avance, par le biais de la relation Gon/Kirua (ce n’est d’ailleurs pas étonnant que ce dernier assiste à la transformation, permettant d’étffer l’impact de la séquence du fait qu’on partage son point de vue), mais aussi par rapport à ce que Gon ressent en voyant l’état de Kaito. Enfin, le long intervalle de temps durant lequel Gon est face à Pito et attend rend le tout encore plus déchirant, d’autant plus qu’il ne comprend pas tout de suite qu’il a été trompé, et est dans le déni jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il va lui aussi mourir s’il ne fait rien.

Et si la séquence est émotionnellement déchirante, l’aspect symbolique vient également s’en nourrir. J’ai expliqué précédemment que Meruemu devenait de plus en plus humain au fil de l’arc, et au contraire, Gon va suivre la trajectoire inverse. Alors qu’il ne tuait pas ses adversaires, il va au contraire ici détruire Pito avec une violence inimaginable, sous les yeux impuissants de Kirua, sacrifiant ici ce qui faisait de lui une figure héroïque, ses larmes témoignant de sa souffrance, mais aussi de la conscience qu’il a d’avoir perdu toute forme de repère. Il ne s’attend même pas à ce que son corps survive à ce déchaînement de violence, mais n’y accorde même plus d’importance.

Larmes de Gon
En témoigne le moment où il se fait arracher son bras, mais ne le sent même pas et se sent au contraire heureux de pouvoir ressembler à Kaito (il s’était fait arracher le bras par Pito lorsqu’il a tenté de protéger Gon et Kirua en début d’arc).

Et pour mettre en valeur l’intensité et la portée émotionnelle de cette séquence, Togashi va y apposer un traitement visuel d’une grande richesse. Je l’ai déjà évoqué précédemment, et j’ai bien conscience que le style de Togashi et les variations de qualité visuelles sont très critiquées, et que beaucoup crient au foutage de gueule. Et si parfois j’ai le sentiment de dessin faits effectivement à la va-vite (il y a même certaines fois où il remplit ses pages de textes pour dessiner au minimum), à aucun moment je n’ai le sentiment qu’il a bâclé ce passage. Certes, il y a des grands écarts visuels, mais je suis intimement convaincu qu’ils sont là pour épouser le trouble de l’esprit de Gon à cet instant. Je me trompe peut-être, mais cela me semble quand même coller. D’autant plus que je ne vois pas un auteur soigner autant l’arrivée d’une séquence clé de son récit pour au final la bâcler.

La mort de Meruemu

Je n’ai quasiment pas parlé de Komugi jusqu’à présent, alors qu’elle est un personnage essentiel dans l’évolution de Meruemu. Il s’agit d’une championne de gungi, un jeu proche des échecs, aveugle, la morve pendante, bref, une personne qui n’a pas grand chose pour elle et qui considère elle-même n’avoir aucune valeur. Or, Meruemu n’arrivera jamais à la battre à ce jeu alors même qu’il la considère avec un certain mépris. Si bien que la vie de la jeune fille va finir par avoir une valeur de plus en plus importante, au point d’être la chose la plus importante pour Meruemu, si bien que ce dernier choisira de passer ses derniers instants à jouer avec elle. Je dois avouer que j’ai eu un peu de mal à saisir la portée de toute cette partie de l’intrigue, ce qui ne m’a pas empêché d’y trouver une forme de beauté et de force émotionnelle. Je pense que c’est un trait caractéristique de certains récits de qualité, qu’on y trouve une grande satisfaction au-delà d’éléments qui pourraient nous échapper.

Komugi

Pour saisir un peu plus tout ça, j’ai dû effectuer quelques recherches sur Internet (sachant que pour l’intégralité de cet article, je me suis référé à des articles et vidéos, que je cite en fin d’article). Je ne vais pas reprendre mot à mot ce que j’ai lu, il suffit d’aller voir dans les sources (même s’il y a des choses en anglais, désolé). L’idée est que la façon dont Meruemu voit Komugi va évoluer au fil de l’arc, alors qu’au départ il veut la battre pour prouver sa supériorité et ensuite la tuer, il va au fil du temps, sans en avoir conscience devenir protecteur envers elle, s’inquiéter pour elle et ressentir une sensation de vide sans elle. De là découle un sentiment qu’on pourrait qualifier d’amour entre les deux personnages, chacun ayant envie d’être avec l’autre plus que tout. Et c’est là que la bascule se fait chez Meruemu, choisissant de passer ses derniers instants avec elle.

Derniers échanges
Combien de mangakas se permettraient 9 pages sans illustrations, et arriveraient à émouvoir de la sorte ?

Et je trouve la façon dont est gérée la mort de Meruemu très intéressante. Togashi enchaine neuf pages noires avec uniquement quelques bulles de texte, dans lequelles Meruemu répète régulièrement la même quesiton à Komugi : « tu es là ? ». Loin d’être de la paresse de la part de l’auteur, on partage le point de vue des deux personnages, la jeune fille habituée à la cécité, et Meruemu qui ne voit plus durant ses derniers instants. Et la seule chose qui compte pour lui est finalement de rester aux côtés de Komugi. Je trouve cette idée bouleversante, et après 9 pages de noir, Togashi nous achève avec une double page de toute beauté convoquant encore une figure religieuse, la figure bien connue de la Pieta.

Meruemu mort
La Pieta, une figure artistique et religieuse célèbre.

La Pieta est une figure artistique et religieuse bien connue, notamment grâce à la sculpture du même nom de Michel Ange, et qui est reprise dans un nombre incalculable de fiction, si bien qu’on l’a tous déjà vue sans forcément le savoir (il y a 95% de chances que vous l’ayez vu dans Avatar, lorsque Neytiri tient dans ses bras Jake Sully dans son corps d’homme en toute fin de film après l’avoir sauvé). À l’origine, il s’agit d’une représentation de la vierge Marie qui tient le corps sans vie du Christ avant sa mise au tombeau et sa resurrection. Analyser la symbolique derrière le recours à cette figure religieuse peut être compliqué tant il est facile de tomber dans la surinterprétation. Ce qui est certain, c’est qu’on y retrouve l’idée d’une mort paisible et d’une forme de transcendance qu’on avait déjà précédemment dans le destin de Meruemu. Cependant, là où on utilise souvent cette figure pour évoquer la resurrection (encore une fois, c’est le cas dans Avatar), Togashi semble inverser cette figure, puisque la resurrection a eu lieu avant pour Meruemu. Il est possible cependant qu’il veuille évoquer en ayant recours à cette figure le fait qu’il était passé à un stade supérieur d’existence avant de mourir. Enfin, il ne faut pas éluder la possibilité qu’il ait simplement eu recours à cette figure dans un soucis esthétique et émotionnel, mais l’idée qu’il y ait une symbolique plus forte me plait.

En conclusion : un arc qui synthétise tout le génie de Togashi ?

Me voilà enfin arrivé à la fin de mon développement, et je dois dire que cet article fut très long à écrire. Et le pire est que j’ai éludé de très nombreux éléments, que je n’ai pas relu l’arc dans sa totalité afin d’en proposer une analyse globale, mais que je me suis uniquement arrêté sur les points qui m’avaient le plus marqué. Comme je l’ai dit, j’ai du faire également un certain nombre de recherches pour éclairer des choses nébuleuses, ou en tout cas qui dépassaient mes capacités d’analyse et intellectuelles.

Et c’est pour moi une des grosses forces de cet arc, et de Hunter X Hunter en général. Si j’aime les récits qui ne cherchent pas à réinventer la roue mais veulent simplement réutiliser intelligemment et consciencieusement des codes qui ont fait leur preuves, j’aime aussi avoir des histoires qui mettent leur audiance à l’épreuve. Togashi l’a fait de toutes les façons avec cet arc, mettant d’abord la patience des lecteurs et lectrices à l’épreuve avec toutes ces pauses. Mais il a aussi demandé un investissement intellectuel et émotionnel qui était jusque là inédit dans sa série. Car s’il a toujours aimé les structures et les enjeux complexes, créant toujours des règles capilotractées difficiles à appréhender, il a joué dans l’arc des Kimera Ants sur plusieurs niveaux symboliques, narratifs et visuels pour imposer ce qui est pour moi un sommet qualitatif en terme d’arc de manga. Très souvent, je vois des débats sur « quel est le meilleur arc tout manga confondu ? » et celui-ci fait partie de ceux qui reviennent le plus souvent avec l’âge d’or dans Berserk. Pour moi, ce n’est pas anodin. Car malgré le rejet qu’il a suscité auprès d’une partie des fans, cet arc est à mes yeux la représentation la plus parfaite du génie de Togashi, réussissant à mener à bien un récit incroyablement ambitieux tout en cherchant à nous élever en tant que lecteurs, et ce en nous touchant au coeur également. En ça, j’ai le sentiment que notre expérience de lecture est un reflet du parcours de Meruemu au sein de cet arc, définitivement hors norme au sein d’un manga qui l’est tout autant.


Les sources qui m’ont aidé dans l’interprétation de cet arc monstrueux :

Arc Kimera Ants – Komorebi

Plus qu’un simple combat : Gon laisse exploser sa rage – Esprit Otaku

The True meaning behind Meruem and Komugi’s final Gungi game – Guy Bruh

Till death do us part – Meruem and Komugi analysis – lomaymi


Lien vers les autres arcs :

Examen Hunter

La Tour céleste

York Shin City

Greed Island

Kimera Ants

13 commentaires

      • Pr Berserk je crois que l’on avait attendu un certain temps lorsque la série était dans les tomes 30 et compagnie. Tellement d’attente que je les ai revendu car je pensais qu’elle avait été abandonnée et naturellement de nouveaux tomes sont sortis…Pr Hunter X Hunter je ne sais plus où je me suis arrêter , je crois au combat entre le chef des insectes et le vieux maître, mais ça date…Va falloir que je me reprenne ces deux séries aussi…😂😁

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      • Ce combat là se termine au tome 29, et on en est à 36. Sachant que Togashi n’a pas écrit un chapitre depuis au moins 1 an et demie.
        Pour Berserk on en est à 40 tomes et ça a bien avancé, mais c’est pareil, Miura ne dessine pas beaucoup en ce moment, et en plus il va lancer une nouvelle série !

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      • Ah oui ça doit être ca, j’ai du m’arrêter vers le 25 ou 26 je ne sais plus. Pr Berserk, je ne sais plus trop. C’est vraiment dommage qu’ils fassent ça, car bcp de lecteurs abandonnent car trop d’attente, un peu comme avec Game Of Thrones !!

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  1. J’ai enfin pris le temps de lire cet article entre deux grosses journées.
    Merci beaucoup pour le lien, d’autant plus en tant qu’une des sources pour l’écriture.

    Et donc, cet article est vraiment complet et représente un très bon dossier sur ce magnifique arc pour lequel on ressent bien tout ton amour. Et merci d’avoir redonné ses lettres de noblesse au narrateur qui était bien boudé sur babelio si je me souviens bien.
    Felicitations pour cet article !

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    • J’ai l’impression que le coup du narrateur omniscient a en effet divisé, mais je dois avouer que quand j’ai lu le tome 25 j’étais en mode « mon Dieu mais c’est quoi ce truc de fou ? » tant c’était maîtrisé !
      De rien pour le lien, c’est toujours un plaisir de partager, d’autant plus que certains points que tu as évoqué m’ont fait réfléchir et ont enrichi mon interprétation.

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      • Bah très clairement, heureusement qu’il est là quoi. En plus, il ajoute un peu de mystique, un peu d’Historique (plutôt drôle pour un affrontement dont on ne parle pas trop dans l’univers d’Hunter x hunter après).

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  2. Wha .. Ton article est impressionnant ! Très intéressant et vraiment pertinent ! J’avais lus les 5 premiers tomes du mangas quand j’étais au collège mais n’avait pas continué. L’année dernière avec mon conjoint, on s’est fait l’animé disponible sur Netflix. Et tu as raison en disant que cet arc est long mais tellement puissant que ce soit émotionnellement, stratégiquement, scénaristiquement, etc. J’en suis resté sur le cul (excuse moi des mots). Cela m’a donner envie de savoir la suite et depuis, j’ai mis le manga dans ma P.A.L. En tout cas, bravo encore une fois pour cet article démentiel ! 😉

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    • Merci à toi, c’est l’article le plus long et sur lequel j’ai passé le plus de temps, donc ça me fait très plaisir.
      Et malgré tout ce temps passé, je n’ai évoqué qu’une partie de la richesse de cet arc.
      Il fait que je me remette un peu dans le bain car j’ai encore deux arcs sur lesquels je n’ai pas écrit du coup.

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