Give my regards to Black Jack T.1 – Ausculter les errances du système de santé japonais

Black jack

Parmi mes très très grosses attentes de ce début d’année, le retour de Give my regards to Black Jack chez naBan était en bonne position. La raison en est simple, j’ai la conviction que les fictions ont ce devoir d’aller au-delà du simple divertissement pour, de temps en temps, pointer du doigt les choses qui ne vont pas dans notre monde, pour nous amener à les questionner et avancer. Ici, nous sommes face à un titre qui met en avant les errances du système de santé japonais et son traitement parfois inhumain des individus. Et comme je m’y attendais, c’est une lecture forte et une vision des choses qui fait froid dans le dos !

Resituons le titre

Comme d’habitude, prenons un petit moment pour resituer le titre avant de vous livrer mon avis, d’autant que c’est particulièrement important selon moi concernant ce manga spécifiquement. En effet, le titre a une vraie vocation à bousculer les choses, et il est donc important de rappeler qu’il n’est pas tout à fait contemporain. Give my regards to Black Jack (titre évoquant la série de Tezuka) est un titre qui date de 2002, dont les 13 tomes avaient déjà été publiés en France par Glénat entre 2004 et 2006 (sous le titre Say hello to Black Jack).

La série nous revient chez naBan en six volumes double, à 12 € par tome, incluant les pages couleur, dans une très belle qualité d’édition, malgré le format poche classique. Je tiens à le préciser car il s’agit de mon premier manga de chez naBan, un petit éditeur, et il convient de saluer le travail effectué, ainsi que de soutenir la maison qui nous propose ce manga. Sachez également que le titre a droit à une publication numérique dans le catalogue de Mangas.io. N’étant pas abonné, je ne peux pas donner d’avis sur la qualité de lecture numérique, mais c’est toujours utile de signaler la disponibilité. Quoi qu’il en soit, concernant la version papier, il n’y a rien à reprocher. L’impression est de qualité, tout comme le papier, et la traduction m’a semblé très fluide, si bien que la lecture est très plaisante.

Autre élément intéressant à noter, alors que la série a été un beau succès, dépassant les 10 millions de copies vendues, Shuho Sato a décidé de rendre son manga libre de droits pour une exploitation mercantile ou non, et ce afin de remettre en question le système de droits d’auteurs japonais si j’ai bien compris. Je ne sais pas si cet état de fait a eu une incidence ou non sur cette nouvelle édition française, mais il me semblait intéressant de le signaler.

Mais surtout, rappeler la date de parution du titre est d’autant plus important qu’il se situe dans un cadre spécifique, et une vingtaine d’années peuvent entraîner des changements d’importance dans le monde médical qui est dépeint ici. Il semblerait d’ailleurs que le manga et son succès ont contribué à une remise en question du modèle hospitalier japonais, qui aurait fait beaucoup de chemin depuis. Malheureusement, je n’ai pas trouvé de source précisant davantage cet aspect, qu’il serait intéressant d’approfondir. À la limite, ce serait peut-être le petit reproche que je ferai à cette réédition. Je suis assez friand des petits dossiers que l’on trouve parfois en fin d’ouvrage, en particulier quand il s’agit d’une nouvelle édition d’un titre qui a une certaine aura, et ce serait typiquement le genre de chose que j’aimerai avoir pour cette série.

Quoi qu’il en soit, vous aurez compris qu’on est face à un titre qui met le doigt sur quelque chose d’important, et même de fondamental, et que l’objet qu’on tient entre les mains traite avec soin cette oeuvre si importante. Voyons maintenant de quoi il en retourne, et pourquoi il s’agit selon moi d’un titre à lire !

Mais avant ça, je me permets de vous inviter à regarder la courte vidéo de la chaîne Mangavore.fr sur la série, qui en moins de 5 minutes donne des informations très intéressantes en plus de donne furieusement envie de lire !

Mon avis sur le tome 1

C’est quoi être médecin ? Voici la question à laquelle va devoir répondre Eijirô Satô, jeune interne de l’hôpital universitaire Eiroku. Bien décidé à se vouer corps et âme à sa profession, il va devoir faire face à la réalité des différents services qu’il va fréquenter et aux paradoxes d’un monde médical japonais qui montre souvent ses limites dans un pays pourtant extrêmement prospère.

Le résumé situe parfaitement l’idée principale de ce premier tome, et la charge très forte de l’auteur vis-à-vis du système de santé japonais : comment en effet dans un pays d’une grande prospérité peut-on avoir aussi peu de considération pour la vie humaine ?

Eijiro Sato est un jeune médecin idéaliste, qui commence son internat à l’hôpital universitaire Eiroku. On va rapidement le suivre durant sa première nuit de garde, durant laquelle il est dans un premier temps admiratif de ses aînés qui sauvent des vies à longueur de nuit. Il s’étonne de ne voir que des accidentés de la route arriver, mais un collègue va bien vite lui expliquer la raison. Les différents maux pris en charge représentent un certain « forfait » qui détermine leur rémunération, via un calcul du système de sécurité sociale. Or, les accidents de la route étant pris en charge par les assurances, ils rapportent en moyenne 4 fois plus aux médecins, d’où le fait de prendre en charge uniquement ces patients.

Une froide mécanique visant à maximiser les profits, qui est en total désaccord avec la façon dont Eijiro appréhende son métier… et qui n’est pas sans rappeler un certain Kenzo Tenma dans Monster, de Naoki Urasawa. À se demander si le maître du thriller ne souhaitait pas, au milieu de son formidable polar, alerter lui-aussi sur une situation qu’il jugeait inacceptable.

Quoi qu’il en soit, Eijiro va refuser de se laisser bouffer par ce milieu qui traite les patients en fonction des coûts et ne cherche pas à sauver les vies quel qu’en soit le prix. Entre le nombre trop faible de médecins, le refus de procéder à des interventions trop coûteuses pour des patients qui sont, soit disant, déjà condamnés, ou encore le système de caste au sein de l’hôpital, donnant les pleins pouvoirs à des médecins qui semblent vivre dans une tour d’ivoire, toute la mécanique inhumaine d’un système est passée au crible et fait froid dans le dos…

Et le fait d’autant plus que, en dévoilant cette image peu reluisante du système de santé, Sato semble en filigrane dresser un portrait plus général de notre monde, gangrené par le profit, le carriérisme, et dans lequel la peur de perdre sa place est telle que l’on ne cherche pas à le remettre en question, permettant ce faisant à ce monde déshumanisé de rester tel qu’il est, quand bien même on a parfaitement conscience que rien de tout ceci n’est acceptable.

Fort heureusement, au milieu de tout cela, nous avons Eijiro Sato, qui n’accepte pas ceci, et qui ne va pas hésiter à mettre en péril sa carrière pour faire ce qui est juste. Dans ce premier volume, on se focalise notamment longuement sur le cas d’un patient qui semble mourir à petit feu du fait de l’inaction des têtes pensantes. Et c’est Sato qui va réussir à convaincre le patient d’aller vers une solution plus sure pour lui, et ce faisant ira au devant de grosses réprimandes dans le travail. je n’en dirai pas plus pour ne pas trop en révéler, mais nous sommes face à la figure classique du David contre Goliath, qui malgré la pression et les risques encourus, fera ce qui est juste.

Et Sato est clairement une des grosses qualités de ce premier tome. On ressent la force de sa conviction, qui ne peut que nous toucher. Et le dessin met particulièrement cet aspect en valeur, travaillant particulièrement les expressions du visage du jeune interne pour rendre au mieux les émotions très fortes qui le tiraillent.

De la même façon, l’auteur sait se faire assez frontal concernant la représentation des interventions chirurgicales, que ce soit au niveau de la tension ressentie par les praticiens ou les corps malmenés par les opérations. Cela contribue à renforcer l’assise émotionnelle du titre, déjà particulièrement bien retranscrite par les ambiances générales qui rendent ce monde hospitalier particulier pesant. Tout ceci bien soutenu par un découpage incisif qui rend également parfaitement l’urgence des différentes situations.

En conclusion

Ainsi, vous l’aurez compris, ce premier tome a su me happer d’emblée par son traitement à la hauteur de son sujet. Si le manga peut être un magnifique moyen d’évasion, permettant de vivre de grandes aventures dans des mondes éloignés du notre, il est aussi, comme tous les moyens d’expression, un formidable outil pour mettre en avant des choses bien réelles, et nous faire réfléchir dessus.

Give my regards to Black Jack entre clairement dans cette catégorie, abordant de façon frontale les problématiques liées au milieu médical japonais. Ce faisant, le titre fait froid dans le dos, n’est pas toujours très agréable dans le sens où il met le doigt là où ça fait mal et nous rappelle le système déshumanisé dans lequel on est tous et toutes contraints de vivre.

Cependant, par le biais du personnage de Eijiro Sato, il apporte une note d’espoir, nous montrant qu’une voie est possible grâce à certaines personnes qui font passer le bien des individus avant tout le reste. Et heureusement, il n’est pas tout seul dans ce camp du bien. Et si son parcours va être des plus compliqué, on peut s’en douter, voir quelqu’un se démener quoi qu’il arrive pour les autres dans un monde si cruel fait du bien. Et dans tous les cas, même si les choses semblent avoir évolué depuis, il est toujours bon de mettre en avant ce qui ne va pas dans ce monde, et c’est aussi un des rôles de la fiction. Et Give my regards to Black Jack le réussit très bien dans ce premier tome.

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21 commentaires

  1. Si la couverture aurait tendance à me rebuter (ce qui est quelque peu futile, j’en conviens), la thématique abordée me semble importante. Et je trouve génial qu’un manga ait eu assez d’impact pour faire évoluer les chose ! D’ailleurs, je ne savais pas que le système de santé japonais, du moins il y a vingt ans, suivait à ce point la même logique mercantile que celui du système de santé américain.

    Aimé par 1 personne

  2. Je pense faire l’impasse. Je ne suis pas fan du graphisme (je trouve la couv affreuse) et pas fan du tout du milieu médical (j’ai des gros soucis avec ça 😅) et je n’ai jamais tenté Naban mais je n’aime pas trop leur positionnement sur les réseaux sociaux. Bref, je passe 😅

    Aimé par 1 personne

    • Ah, je me demande ce que tu entends par rapport à leur positionnement sur les réseaux, ça m’intrigue.
      Pour le reste, je peux tout à fait comprendre, simplement sur le graphisme, la couv est clairement pas vendeuse mais c’est bien mieux à l’intérieur.
      Quoi qu’il en soit, il y a bien d’autres poissons dansll l’océan donc je ne doute pas que tu trouves ton compre ailleurs.

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