Mon avis sur… Dans l’abîme du temps de Gou Tanabe

Dans l'abime du temps

Howard Phillips Lovecraft fait clairement partie des auteurs absolument intouchables de l’histoire de la littérature. Des artistes dont l’œuvre ont eu un impact tel que la fiction dans sa globalité en serait modifiée si elle n’avait pas existé. Que ce soit par l’influence exercée sur ceux qui les ont suivi, ou par des éléments mis en place qui, encore aujourd’hui semblent des sommets indépassables. Cependant, je dois avouer que je connais très peu Lovecraft, n’ayant lu que le recueil L’Appel de Cthulhu. Mais même sans connaître ses œuvres, j’ai bien conscience de l’impact de celles-ci sur l’imaginaire collectif et sur des artistes s’exprimant dans des domaines variés. Me concernant, j’ai surtout eu à de nombreuses reprises l’occasion de constater son impact sur le cinéma, en particulier chez des cinéastes tels que Guillermo Del Toro ou John Carpenter. Ainsi, je ressent pour son œuvre une familiarité mêlée d’étrangeté, qui semble finalement très bien caractériser la lecture que fut cette adaptation de Dans l’abîme du temps, par Gou Tanabe.

Car si vous êtes féru de manga, vous n’avez sans doute pas pu passer à côté de la collection Les Chefs d’œuvre de Lovecraft, lancée par Ki-oon avec Les Montagnes Hallucinées, du même Gou Tanabe, disponible en deux volumes (et qui va d’ailleurs connaître un coffret pour les fêtes de fin d’année, une bonne occasion pour craquer). L’histoire dont il est question dans cet article étant la deuxième proposée dans la collection, et qui sera enrichie début 2020 par une nouvelle adaptation de Tanabe avec La Couleur venue du ciel (une histoire courte figurant dans le recueil que j’ai lu). Ainsi, on peut clairement dire que Lovecraft permet à Tanabe de faire une grande œuvre en plusieurs parties qui, au vu de la qualité de Dans l’abîme du temps, risque de valoir le détour. Je m’en vais vous expliquer pourquoi après le traditionnel résumé.

En 1935, au fin fond de l’Australie, le Pr Nathaniel Peaslee recherche avec frénésie les traces d’une civilisation inconnue. Il ne comprend pas pourquoi, mais il connaît ces lieux, comme si un autre avait implanté des souvenirs en lui. Il sait que quelque chose d’aussi mystérieux que terrifiant se tapit, là, dans les profondeurs du sable du désert…
Son monde a été chamboulé près de 30 ans plus tôt. À l’époque, il enseigne à la prestigieuse université de Miskatonic. Il mène une vie paisible, entouré de sa femme et de ses enfants… jusqu’au jour où il s’effondre en plein cours. À son réveil, personne ne le reconnaît. Il a toujours la même apparence, mais semble avoir perdu la raison ! Il parle un dialecte inconnu et se comporte comme un étranger. Pire, il se prend de passion pour les sciences occultes, allant même jusqu’à se plonger dans l’étude du Necronomicon, ouvrage maudit entre tous…

Comme je l’ai dit dans ma longue introduction, cette histoire dégage une forme de familiarité teintée d’étrangeté, en même temps qu’une sorte de fascination mêlée de répulsion. Je pense que ces émotions contradictoires viennent du travail sur le point de vue du personnage principal que l’on est amené à partagé, qui est brillamment retranscrit.

Comme l’explique le résumé, notre personnage se retrouve avec un trou d’environ cinq ans dans sa mémoire, attribué à une amnésie qui s’apparente davantage à un voyage à travers l’espace et le temps, dans le corps d’une créature étrange d’une espèce inconnue (et très probablement extra-terrestre). Le retour dans son corps va déclencher chez lui un comportement obsessionnel afin de comprendre la signification des événements vus (et peut-être vécus) durant ces années, tout comme les rêves qui l’assaillent chaque nuit depuis son retour. Une obsession qui le mènera à effectuer des recherches dans des sources documentaires assez exotiques, notamment dans le Necronomicon, le fameux magnum opus fictif qui, il me semble, émaille toute l’œuvre de Lovecraft.

Et de ce point de vue, Tanabe fait un travail remarquable. De par mon unique lecture Lovecraftienne, mais aussi par le biais de conversations que j’ai pu avoir concernant son œuvre, j’ai le sentiment que le fait d’adapter cet auteur est très compliqué, ne serait-ce que parce que les choses qu’il décrit sont assez difficiles à s’imaginer. Et dans le cas de cette histoire, un des intérêts vient du fait que le personnage principal a toutes les difficultés à comprendre ce que signifie ce qu’il voit. L’ambiguïté concernant la réalité ou non de ces visions est d’ailleurs un des ressors principaux de l’histoire, et un des éléments qui contribue grandement à l’ambiance du récit.

Ainsi, Tanabe ne va cesser tout au long du récit d’alterner entre les visions et la réalité, offrant un travail visuel saisissant parfaitement mis en valeur par une édition de grande qualité. Que ce soit le format plus grand, la couverture avec un effet cuir et l’impression de qualité, tout met parfaitement en valeur le travail visuel de l’auteur, et contribue à donner à cette œuvre une véritable singularité jusque dans la place qu’elle occupe au sein d’une mangathèque. Car le volume se démarquera sans peine parmi les formats plus classiques avec des jaquettes toutes simples. C’était déjà le cas avec Les Montagnes Hallucinées, et on peut supposer qu’il en sera de même avec La Couleur tombée du ciel, l’édition que propose Ki-oon est à saluer !

Cet aspect étant évoqué, nous pouvons revenir sur le récit en lui-même. Comme je l’ai dit, l’esthétique est particulièrement importante, tant le travail de transcription visuel de l’imaginaire Lovecraftien est un exercice casse-gueule, dans lequel Tanabe arrive pourtant à exceller. Les créatures ainsi que les environnements peuplant les rêves du professeur Peaslee ont cet aspect à la fois fascinant et dérangeant, contribuant à nous faire épouser le point de vue du héros. De plus, le mystère est parfaitement entretenu durant l’intégralité de l’histoire, et la résolution nous invite à l’interprétation mais surtout, à la réflexion, nous demandant si ce voyage nous amène dans l’abîme du temps, ou bien dans l’abîme de la folie. La folie étant un élément majeur de l’œuvre de l’auteur. Ainsi, on referme le volume avec un sentiment étrange et fort, de même que son personnage principal une fois arrivé au terme de son entreprise…

En résumé, Dans l’abîme du temps est un manga vraiment puissant, nous faisant partager une vision d’auteur originale tout en ayant une forme de familiarité. Un travail esthétique, d’écriture et d’ambiance de qualité parfaitement mis en valeur par un travail éditorial à saluer. Il s’agit de mon premier essai dans la collection Les chefs d’œuvre de Lovecraft, et il me donne clairement envie de poursuivre la découverte !

8 commentaires

  1. Pour moi c’est un peu meilleur que les Montagnes hallucinées dont le format double et irait un peu la tension. Je suis loin d’être fan des dessins de Tanabe et pourtant je reconnais sa grande qualité dans la représentation de l' »indicible »…

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  2. Je n’y arrive pas avec cette collection. Je suis trop attaché à la plume et à la représentation que mon imagination a fait des ses histoires, du coup, même si les dessins sont superbes, ils ne correspondent pas à ce que j’avais imaginé. 😅
    Mais pour ceux qui ne connaissent pas, c’est une bonne entrée en matière 😉

    Aimé par 1 personne

    • Oui, je trouve qu’en terme d’adaptation, c’est un travail bien plus réussi que Voyage au centre de la Terre par exemple (même si j’avais aimé le manga, je trouvais qu’il n’apportait rien par rapport au roman).

      Concernant Lovecraft, comme je l’ai dit, je connais peu l’auteur, mais je connais bien mieux son impact et l’influence qu’il a eu. Et pour le coup, je trouve que Tanabe fait vraiment un très beau travail pour retranscrire un style compliqué à mettre sous forme visuelle.

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      • Ah moi, j’ai préféré Voyage au centre de la Terre, mais je n’ai jamais lu les romans de Jules Verne ^^

        C’est marrant, on s’aperçoit que suivant l’affect qu’on a avec un auteur, on est plus ou moins réceptifs aux diverses adaptations xD

        Aimé par 1 personne

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