Saiyukiden de Katsuya Terada – La Légende du Roi Singe pour public averti !

Saiyukiden

En ce mois de janvier, un très bel objet nous est arrivé dans la collection Graphic de Pika. Un manga en grand format, tout en couleurs, à l’esthétique très soignée, réinterprétant la fameuse légende du Roi Singe connue sous le nom Le Pèlerinage en Occident (ou Le Voyage vers l’Ouest, ou plusieurs autres titres équivalents). Un conte bien connu en Asie, beaucoup moins chez nous. Une relecture radicale de l’histoire sous la plume de Katsuya Terada. Et qui dit « radicale » dit intéressante, mais pas forcément pour tout le monde comme nous allons le voir.


Avant de commencer, un grand merci à Pika pour l’envoi de ce très beau volume. Je vous invite comme d’habitude à jeter un œil à la fiche de l’ouvrage sur le site de l’éditeur (via ce lien) afin de vous faire une idée, sachant qu’il y a un extrait d’une quarantaine de pages.


Il convient quand on aborde un tel titre de revenir d’emblée sur l’objet en lui-même, tant il est remarquable. Pour 22€, vous avez droit à un grand format de 24 centimètres, habituel de la collection Graphic. Mais plus étonnant, la quasi totalité des 320 pages sont en couleurs. Seuls les deux chapitres bonus sont en noir et blanc. Pour le reste, la couleur permet de profiter au maximum de l’esthétique de l’auteur, point sur lequel je reviendrai. Et comme toujours avec cette collection, le papier est épais, l’impression est au top, élément d’autant plus important du fait de la couleur. Enfin, on a droit à plusieurs pages en début de volume qui introduisent un peu le projet et sa nature si particulière, ainsi qu’une interview croisée en fin d’ouvrage. Bref, on n’est clairement pas floués, c’est une fois de plus un très bon travail, qui était nécessaire pour apprécier à sa juste valeur le travail de Katsuya Terada.

Démon des eauxRevenons d’ailleurs un instant sur l’auteur, car il est aussi étonnant que son oeuvre. En effet Katsuya Terada est un artiste protéiforme, puisqu’il n’est pas mangaka à l’origine. Saiyukiden est d’ailleurs son seul manga, prépublié en 1998. Il est en effet character designer de formation, ayant travaillé notamment dans le jeu vidéo (Virtua Fighter 2) mais aussi l’animation et le comics (sur Iron Man et Hellboy entre autres). Il a cependant participé à quelques projets de manga ponctuellement, essentiellement des nouvelles parues dans des recueils. Ces expériences multiples ont nourri son esthétique, de même que ses influences variées. Si l’aspect comics du titre est évident, j’ai aussi trouvé une forte inspiration de la BD de science-fiction européenne, en particulier les publications des Humanoïdes Associés que je dévorais au lycée. Et je ne m’y suis pas trompé puisqu’il est en effet précisé dans l’interview qui clôture le volume que Moebius est une influence déterminante pour l’auteur. Et clairement, de L’Incal à Arzach, on ressent la parenté stylistique entre les deux.

Tout ceci permet de mieux cerner les contours d’un manga vraiment atypique, aussi bien dans son esthétique que dans sa narration. Pour ce qui est du visuel, j’ai déjà parlé suffisamment de cet aspect je pense, que ce soit le travail sur les couleurs parfaitement retranscrit par l’édition de Pika, ou les influences visuelles. Le mieux est de vous proposer quelques planches pour vous donner une idée de la chose.

WukongCette esthétique est radicale, et concoure au projet de l’auteur, qui me fait un peu penser à la première trilogie vidéoludique God of War. Une approche brutale d’une mythologie qui en souligne toute la violence, dans un bouillonnement de rage constant. Je me demande d’ailleurs si Kratos n’est pas inspiré de cette vision du Roi Singe. Cependant, là où le jeu vidéo était accessible sans connaissance préalable de la mythologie grecque, Katsuya Terada semble au contraire ne pas avoir voulu s’embarrasser de contextualisation, et cherche plutôt à capter l’essence brutale d’un monde sale. En résulte un titre qui ne plaira clairement pas à tout le monde, tant il est peu narratif. Les chapitres sont presque un enchaînement de temps forts et d’affrontements brutaux déconnectés les uns des autres, et autant de moments de grâce visuels que narrativement abstraits. Ce qui ne veut pas dire que le manga ne raconte rien. En étant avare de mots et de contexte, le titre semble justement vouloir nous proposer une vision du monde portée par la brutalité et la violence, où l’accent mis sur les sens est inverse au bonze Sanzang ligoté, bailloné, et aux yeux cachés.

Ainsi, si une personne connaissant parfaitement le mythe d’origine aura une lecture sans doute particulière de cette mise en image, je dois avouer connaitre assez peu le conte, de ce fait, je n’ai pu me baser que sur ce que Terada nous propose. Et la focale mise sur la brutalité et sur un monde sale et dépourvu de sens m’a finalement parlé. Surement du fait de mon affection pour le genre post-apocalyptique, qui semble avoir également influencé le titre. De même, je ne sais pas si sa vision du personnage du Roi Singe est fidèle, mais elle me semble porteuse de sens dans son approche violente et radicale.

En découle une expérience visuelle et sensorielle forte, portée entièrement par le dessin, mais qui, comme je l’ai signalé plusieurs fois, ne parlera pas à tout le monde. De mon côté, j’apprécie la proposition tout en voyant ses limites de mon point de vue. Cette volonté de ne faire aucun world building ou presque laisse quand même en partie extérieur au délire, de même que l’absence de causalité psychologique. Mais la brutalité globale et le parti pris esthétique permettent quand même de ressentir des choses assez fortes par moments, et de dépeindre par l’image et l’ambiance un monde qui n’est pas du tout esquissé dans le texte. À chacun de ce fait de voir s’il peut y trouver son plaisir. 

Perdu dans le Kalpa

30 commentaires

  1. Ne pas craquer, ne pas craquer, ne pas craquer…
    Mais je sais très bien que je vais franchir le pas. Je l’ai feuilleté en librairie et vraiment, rien que pour l’objet et cette patte graphique parfois proche du comics, c’est un must have !

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  2. Tu sembles malheureusement confirmer que cette relecture du mythe, qui m’intéresse sur le papier, n’est pas pour moi dans la forme. C’est trop brutal, trop inspiré des comics à première vue. Je passe mon tour.
    Merci pour ce retour décisif dans ma prise de décision 😉

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    • De rien, j’ai préféré souligner justement tous les points qui peuvent déranger en précisant bien que ce n’est pas une lecture pour tout le monde, car je préfère essayer de donner des indications fiables pour éviter des déceptions sur la base d’une légende connue, mais retranscrite dans un ouvrage difficile d’accès.

      On en avait déjà parlé mais du coup je pense en effet que si ces éléments sont un frein pour toi, il vaut peut-être mieux garder les 22 euros pour quelque chose qui te parlera davantage.

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      • C’est ce que j’apprécie chez toi, t’es toujours clair et honnête là-dessus donc ça m’aide bien.
        Après j’avoue que j’aimerais bien trouvé un titre sur le thème qui me soit accessible et me plaise. Peut-être viendra-t-il un jour ^^

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      • Je t’aiderai bien mais je ne connais pas.
        Meme le Tezuka « La Legende de Songoku » je ne suis pas sur que ce soit vraiment fidèle à l’histoire d’origine (et je ne suis pas sur non plus qu’il soit encore trouvable).

        Pour ce qui est de l’honnêteté, j’essaie surtout de décrire avec clarté ce que j’ai ressenti car comme tu l’as sûrement vu, j’ai tendance à être bon public et aimer beaucoup de choses, du coup j’espère surtout réussir à faire ressentir le degré d’amour dans mes articles, entre ce que je trouve sympa, excellent ou formidable. Et j’essaie aussi de rappeler que c’est un point de vue personnel et qu’il ne veut pas dire qu’on accrochera forcément.

        En gros j’ai pas envie qu’on investisse dans quelque chose qui n’est finalement pas à votre goût par ma faute 😄

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      • Exactement ce qu’il me semblait malheureusement mais je suis patiente ^^

        Tu le fais très bien. Oui, j’ai noté que tu étais plus bon public que moi lol Mais comme en général tu expliques les choses clairement, je tente de faire la part des choses et de voir ainsi si ça peut me plaire car en général tu expliques bien ce qui t’a tant plu et pourquoi, après libre à nous d’adhérer ou non mais on est prévenu.

        Moi aussi, je suis toujours gênée et je prie toujours que ne pas conseiller à tort ><

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  3. Ça me confirme que je ne vais pas le lire 😁 déjà les singes et moi c’est niet mais si en plus le parti pris narratif manque de clarté ça va vite me gonfler. J’aurai préféré en apprendre davantage sur ce mythe que je ne connais pas bien même si je conçois ce choix de l’auteur. Pour moi wukong c’est un perso de LOL donc bon 🤦‍♀️ même si je savais qu’il était inspiré d’une légende que je pensais chinoise pour tout dire.

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    • La légende d’origine est bien chinoise, mais si j’ai bien compris c’est quelque chose d’important dans beaucoup de pays asiatiques, notamment parce que ça a des liens avec le bouddhisme (je n’y connais rien, mais il me semble que c’est bien ça).

      Par contre oui, j’ai préféré être clair sur le parti pris du titre, qui a le mérite de réussir à faire passer des choses malgré son côté peu narratif. Mais je suis conscient que ça peut être rebutant pour beaucoup.

      Tiens d’ailleurs ça rejoint un questionnement que l’on peut se poser sur les SP. J’ai apprécié ce titre que j’ai reçu gratuitement. Si j’avais du payer 22 euros (prix qui se justifie par la qualité de fabrication comme je l’ai dit), pas sur que j’aurais considéré que j’en ai eu pour mon argent… c’est compliqué du coup cette question, et personnellement je suis de ceux qui considèrent que ça ne peut pas ne pas avoir d’impact sur notre jugement… mais bon, je sais que certains considéreraient ça comme un sacrilège car ça remet un tout petit peu en question la sincérité de nos avis. Mais pour moi c’est important de réfléchir là-dessus.

      Tout ça pour dire que si le titre ne te semble pas pour toi, je pense qu’il vaut mieux suivre ton instinct.
      Par contre les singes c’est super ! C’est mignon et tout. Une fois on a passé la journée dans un sanctuaire pour les singes et on pouvait leur donner des pop corn, j’étais trop heureux. Et ils doivent être quand même sacrément intelligents car il y en a un qui a fait semblant de me sauter dessus pour me faire peur (au dernier moment il a attrapé une branche pour m’éviter, c’est pas un humain qui saurait faire ça !).

      Bref, j’aime beaucoup les singes 😁

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      • Moi je suis pas loin d’une phobie des singes ^^’ Ils me mettent hyper mal à l’aise. Donc déjà rien que ça…

        C’est une très bonne question que tu poses ! Je pense que ça aurait mérité de figurer dans l’article parce que ce n’est pas sacrilège. Comme tu dis, l’objet livre vaut 22 euros mais si tu l’avais acheté toi même, vu la façon dont était tourné le titre, tu aurais probablement été déçu. C’est pas un mal de le dire, au contraire, ça permettrait peut être à d’autres de se poser la question 🙂 Y’a des éditeurs dont les livres sont plus chers que la moyenne, j’y réfléchis toujours à deux fois avant de les acheter et si je les reçois en SP je garde ça dans mon esprit au moment de rédiger mon avis.

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      • Tu as raison, après la question du prix est compliquée et est très variable à la fois d’une personne à une autre et d’un ouvrage à un autre.

        Je pense à un cas sur twitter où quelqu’un considérait inenvisageable d’acheter un titre en particulier car il coûtait 7 euros 50 pour 140 pages. Mais pour moi, personnellement, la question ne se pose pas en ces termes. La valeur d’un ouvrage ne se quantifie pas comme ça selon moi. Je n’ai pas de soucis à mettre les prix en concurrence mais pour moi la question est surtout de ce que je retire d’une œuvre. Je n’ai pas de soucis à payer plus de 8 euros pour un tome d’une pépite, quand 6 euros 60 pour un titre moyen me semble plus embêtant.

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  4. D’ailleurs, le fait qu’il n’y ait (peut-être) pas de bulles de dialogue dans ce one shot me permet de revenir sur un aspect important de la bande dessinée (qu’il s’agisse de BD européenne, de manga ou de comics) : les bulles et autres récitatifs prennent parfois trop de place au sein des images, ce qui risque d’embrouiller la lecture.

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    • Oui, ici il y en a un peu des dialogues, mais pas énormément et à vrai dire il y en a une bonne partie dont on pourrait se passer.

      Je pense aussi que les auteurs cherchent souvent à travailler cet aspect pour revenir aux spécificités du langage de la BD, afin d’éviter que les dialogues soient comme une béquille.
      Même si après on a des cas opposés comme Togashi qui parfois surcharge de dialogues des pages entière au point où il n’y a plus beaucoup de place pour le dessin. Ce qui peut aussi être un choix esthétique dans certains cas.

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      • Le pire, c’est Edgar P. Jacobs qui surchargeait « Blake et Mortimer » de récitatifs parfois largement dispensables. Y compris pour insister sur le moindre détail d’une scène en cours.

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  5. bonjour, comment vas tu? j’ai très envie de lire ce titre. tout d’abord, le thème me parle puisque mon manga numéro 1 est Gensomaden Saiyuki. je ne suis pas fan de comics en général, pourtant j’aime beaucoup des oeuvres comme Batman et les comics horrifiques (Les contes de la Crypte, Sabrina) j’ai décidé de me pencher un peu sur ce genre cette année. je suis en train de lire Wonder Woman Rebirth et je suis complètement perdue lol. ce manga m’aiderait peut etre à faire la transition? passe un bon jeudi et à bientôt!

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    • Pourquoi pas pour ce qui est de faire la transition ! Après, je lis un peu de comics et les titres que je lis sont plus accessibles que ce titre. Mais c’est vrai que dans les séries super-héroïques on peut se retrouver perdus facilement !

      Excellente journée à toi.

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  6. Je connais la légende de nom, et le fait de la découvrir à travers une adaptation graphique me plaît bien. Par contre, j’avoue que l’aspect comics ne m’inspire pas outre mesure et je ne suis pas certaine de supporter une ambiance aussi sombre sur 300 pages…

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  7. Au vu du soin apporté à ce titre, je serais heureux de voir débarquer les trois autres « Livres extraordinaires » * dans un même format.

    * On désigne sous ce nom quatre classiques de la littérature chinoise :
    • « Au bord de l’eau »
    • « Les Trois Royaumes »
    • « La Pérégrination vers l’Ouest »
    • « Le Rêve dans le pavillon rouge »

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