Mon avis sur… Le Signe des rêves de Naoki Urasawa

Le signe des rêves

Vous le savez peut-être (ou peut-être pas), mais Le Louvre et Futuropolis ont créé une collection de bandes-dessinées se déroulant dans le musée en question, et signées d’auteurs prestigieux, parmi lesquels quelques mangakas. Nous comptons notamment Les Gardiens du Louvre de Jiro Taniguchi, Rohan au Louvre de Hirohiko Araki, Les Chats du Louvre de Taiyo Matsumoto, et Le Signe des rêves de Naoki Urasawa qui nous intéresse ici. Le but est que chaque auteur s’approprie le musée et écrive une histoire qui correspond à son style. De ce point de vue, il ne s’agit pas exactement de travaux de commande car il y a une liberté totale de ton, permettant à la collection d’être très éclectique (d’autant plus que plusieurs nationalités sont représentées). Concernant Le Signe des rêves, Urasawa a pu visiter le Louvre de fond en comble pendant une semaine en 2017 afin d’accoucher de cette histoire, qui a été publiée en deux volumes luxueux en 2018 en France (et pré-publiée dans un magazine au Japon). Mais c’est en ce mois de juin qu’une édition en format manga a vu le jour, permettant de découvrir l’oeuvre à un tarif plus attractif de 15 euros (contre 20 euros pour chacun des deux volumes de l’édition originale). C’est d’ailleurs de cette édition que je vais vous parler, qui malgré son bas prix est très réussie, un peu plus grande qu’un manga classique pour un total de 272 pages.

Gérant naïf et falot d’une petite manufacture d’objets en caoutchouc, Takashi Kamoda se voit placer sous séquestre pour fraude fiscale. Il perd son entreprise et sa femme le quitte.
Les dettes accumulées, il reste seul avec sa fille, et un désespoir grandissant. Épuisé et découragé, il erre en ville avec sa petite Kasumi. À deux doigts de céder à l’irréparable, il trouve sur sa route un étrange “signe des rêves”, envoyé par Iyami, mystérieux dandy au sourire affable, qui se prétend ami de Sylvie Vartan et de François Mitterrand, et qui veut lui confier une mission qui le conduira à… Paris, au musée du Louvre !
Il accepte, contre l’avis de sa fille, contrainte de le suivre dans l’aventure. Les voilà embarqués dans une série de manigances improbables autour de la Dentellière, le chef-d’œuvre de Vermeer, dans les dédales du Louvre.

Contrairement à ce que le résumé et la nature du projet peuvent laisser penser, on passera finalement assez peu de temps dans le musée, ce qui n’est vraiment pas un soucis en soi. Le cœur du récit étant clairement dans le personnage de Iyami, mystérieux et séduisant malgré sa dentition étrange. La postface du manga explique que le personnage d’Iyami est important dans la culture japonaise en général, et j’avoue que je ne le connaissais pas du tout. Je vous recommanderai de lire le petit texte qu’on trouve en fin d’ouvrage après lecture de l’histoire car il est très intéressant, et éclaire tout en épaississant à la fois le mystère autour du personnage. En effet, si Iyami profite de la détresse de Takashi et sa fille pour les embarquer dans une histoire rocambolesque autour de la Dentellière, nous ne serons jamais vraiment certains des motivations autour de son opération. De même, le personnage est du début à la fin du manga très mystérieux, tout comme le fameux Signe des rêves qui donne son titre à l’histoire. Et c’est justement ça qui m’a beaucoup plu.

L’histoire tourne autour d’une sorte de casse savamment préparé par Iyami, mais il semblerait que celui-ci ne soit qu’un trompe l’œil, tout comme un autre élément thématique et scénaristique du manga : la charge politique contre Donald Trump. Très tôt dans l’histoire, on nous parle d’une personnalité politique qui a remporté la présidence des États-Unis dont la ressemblance avec Trump est frappante, quand bien même elle est une femme. Cette ressemblance est accentuée par l’évocation du désir de la présidente d’ériger un grand mur pour séparer les États-Unis du Mexique. Urasawa reviendra plusieurs fois sur cet élément, qui donne au récit une teneur politique évidente, et assez peu subtile finalement. Mais je pense que c’est volontaire de la part de l’auteur car comme je l’ai dit, elle me semble être présente ici pour masquer quelque chose de bien plus fin. Je n’en dirai pas davantage pour ne pas dévoiler l’implication de cet élément dans l’intrigue globale cependant.

Pour en revenir au cœur de l’histoire, c’est-à-dire le personnage d’Iyami et le Signe des rêves, ils sont des éléments comme je l’ai dit très mystérieux, et la fin du récit ne nous donne pas un éclairage réel sur leur véritable nature. Ou plutôt, on nous donne plusieurs pistes d’interprétations possibles. Et c’est selon moi la qualité majeure de ce récit. Dans la postface, Urasawa explique qu’il trouve le qualificatif de neuvième art pour la BD à la fois flatteur et un peu triste, dans le sens où toutes les formes d’expression artistiques se valent selon lui (ce avec quoi je suis tout à fait d’accord par ailleurs). Cet élément a contribué à éclairer mon interprétation de l’œuvre, qui semble dresser un parallèle entre Iyami/le Signe des rêves et le manga que l’on tient en main (ainsi que plus généralement, les œuvres que l’on est amené à contempler, quelles qu’elles soient). En tout cas, c’est ainsi que j’ai interprété cette histoire : chaque œuvre dit finalement ce que l’on souhaite y voir, même s’il peut y avoir des signes qui orientent notre vision des choses. Ainsi, Takashi, la petite Kasumi, Iyami, mais également Michel (un pompier parisien très important dans l’histoire) voient une chose différente dans le Signe des rêves, mais cette chose reste toujours fondamentale pour chacun d’entre eux. Et cet élément qui est selon moi le cœur du récit se trouve rattrapé par l’aspect politique avec la représentation iconographique de Trump, qui est à la fois un élément central de l’histoire, une représentation politique en trompe l’œil et la mise en abîme de cette représentation. Dit comme ça, c’est peut-être très nébuleux, mais retenez simplement qu’Urasawa parle avec une grande intelligence de l’aspect symbolique des œuvres et donne à cet aspect symbolique un rôle central à son histoire. Et faire tout cela en seulement 272 pages relève pour moi du tour de force pur et simple, mais je mentirai si je disais que je suis étonné de voir quelque chose d’aussi brillant de la part de l’auteur de Monster et Pluto.

En résumé, sous des airs de projet de commande dont le cadre pourrait brider la créativité et le talent de l’auteur, Le Signe des rêves se révèle au contraire être une œuvre d’une intelligence folle, réussissant à mêler harmonieusement différents niveaux de récits à un propos pointu sur l’art et l’interprétation des œuvres, tout en intégrant son propos à l’intrigue même. SI l’on ajoute à ça la virtuosité caractéristique de Naoki Urasawa en terme de dessin et de caractérisation des personnages, on se retrouve au final face à une petite pépite qui dépasse largement le cadre du simple exercice de style pour toucher à la grâce pure. Je m’attendais à une curiosité en lisant ce manga, j’en ressors avec un petit chef d’œuvre qui rend totalement honneur au Louvre, lieu qui par essence accueille les chefs d’œuvres.

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