Mon avis sur… L’Attaque des Titans – Before the Fall – Édition Colossale T.1 de Satoshi Shiki et Ryo Suzukaze

Before the Fall colossale

Un succès phénoménal ne saurait rester sans suite. En effet, dans le régime médiatique actuel, toute fiction au très grand succès ancré dans une optique d’œuvre monde détient le potentiel de développements qui dépassent l’œuvre mère, visant deux objectifs : étoffer et densifier un univers de fiction apprécié, ceci dans le but de maximiser les sources de bénéfices. Selon le point de vue d’où l’on se place, on peut donc voir cela comme une opportunité d’approfondir une œuvre qui a déjà fait ses preuves, ou voir, plus cyniquement, l’occasion pour des ayants droits de ponctionner encore un peu plus les deniers de fans qui ne demandent pas mieux qu’avoir encore plus à se mettre sous la dent. C’est un phénomène que l’on retrouve dans la fiction dans sa globalité, aucun médium n’étant épargné (mieux encore, ils peuvent tous à un moment ou à un autre être mis à contribution). Le manga ne fait pas exception, bien au contraire. Le Japon étant depuis des décennies touché par le phénomène nommé « media-mix » là-bas (ici, on parle de « transmédia » ou « crossmédia » selon les cas), et tous les mangavores sont habitués au procédé. À partir du moment où une série atteint un certain succès, rien d’étonnant à ce qu’elle connaisse des dérivés de toutes parts.

Le cas qui nous intéresse ici est celui de L’Attaque des Titans, le manga phénomène de Hajime Isayama, avec ses plus de 110 millions de tomes imprimés, et un des plus gros succès éditoriaux de Pika en France (aux dernières nouvelles, la série était la seconde plus vendue de l’éditeur, derrière Fairy Tail, qui a pour lui d’avoir presque deux fois plus de tomes au compteur). Afin de fêter les 10 ans de la parution française de la série cette année, Pika propose une nouvelle édition de la préquelle de la série, Before the Fall, initialement parue en 18 tomes, dans un grand format spécifique à cette série, nommé Édition Colossale. Un format bien connu des fans puisque la série mère y a déjà eu droit, en parallèle à la parution au format poche. Ainsi, c’est aujourd’hui l’occasion de détailler un peu cette édition spécifique, tout en voyant de quel bois se chauffe cette préquelle.


Un grand merci à Pika pour l’envoi de ce premier volume. Vous pouvez consulter un extrait sur le site de l’éditeur via CE LIEN.


Les Éditions Colossales de L’Attaque des Titans

Avant d’aborder le cœur du sujet, il me semble intéressant de revenir sur les particularités de ces Éditions Colossales. D’un point de vue strictement personnel, c’est dans ce format que j’ai lu quasiment toute la série d’origine, l’ayant découverte après plusieurs années. Je me souviens encore avoir lancé un soir les premiers épisodes sur Netflix, par simple curiosité, et en avoir enchainé 8 dans la soirée. Très rapidement, je suis venu à bout des deux saisons disponibles alors sur la plateforme, et, désireux d’en connaitre la suite au plus vite, j’ai acheté tous les tomes de l’édition colossale qui étaient disponibles à ce moment-là. Je me souviens encore, il y en avait 7 volumes, correspondant aux tomes 1 à 21 (chaque édition colossale compilant 3 tomes), et le huitième, ô combien important compte tenu des événements qui s’y déroulent, était sur le point de sortir.

Et donc, les Éditions Colossales c’est quoi ? Il s’agit comme je l’ai dit d’éditions en grand format (vraiment grand pour le coup, plus grand que les Pika Graphic pour vous donner une idée), compilant à chaque fois trois tomes des format poche standard, sans augmentation de prix puisqu’elles étaient vendues à 19€95 à l’époque (la crise actuelle aidant, on est passé à 20€95). D’où le fait que je privilégiais ce format, malgré la nécessite de patienter davantage entre chaque volume. De plus, le papier glacé utilisé est vraiment d’excellente facture, avec un blanc plus prononcé et une impression au top. Tout ce qu’il faut pour profiter au maximum des compositions de Isayama, souvent critiquées, mais véritablement impactante. N’ayant lu la série que dans ce grand format, je n’imagine pas la lire autrement (encore que, sur la fin j’achetais les chapitres sur Izneo pour être à jour tellement je n’en pouvais plus).

Cette nouvelle édition de Before the Fall est exactement au même format, même si j’ai le sentiment que le papier a perdu en épaisseur. Toujours est-il que la grande taille est toujours aussi appréciable, tout comme le papier glacé et l’impression de qualité. On peut aussi noter que les pages couleurs sont bien là. Dernière précision qui a son importance : on parle de volumes triple (plus de 550 pages), en grand format, vous ne serez donc pas étonné si je vous dit que l’objet en lui-même pèse quand même son poids. Cela permet de muscler ses poignets, c’est toujours ça de pris. Plus sérieusement, il y a clairement une position à adopter pour lire ça confortablement, mais me concernant, comme je l’ai dit, je n’imagine pas lire cette série dans un autre format, tant le gain est important… Même si pour cette préquelle, on n’atteint clairement pas la virtuosité de Isayama.

Un point sur l’esthétique

Le style de Isayama a fait couler énormément d’encre, et continue d’en faire couler aujourd’hui encore. Si certains le qualifient de moche sans autre forme de procès, le trait particulier de l’auteur est souvent discuté, tout comme son travail sur les perspectives, jugé comme étant foireux en début de série, mais s’améliorant par la suite. Tout a déjà un peu été dit à ce sujet par ailleurs. Me concernant, j’avoue avoir feuilleté des tomes en librairie à l’époque où je ne connaissais que de nom (une époque où mes seules connaissances en manga étaient Dragon Ball, Naruto, Gunnm et Jiro Taniguchi), et à peine ouvert je me suis dit « c’est moche sa mère ! », et j’ai refermé sans chercher à en savoir plus. C’est encore une fois grâce à la médiation de l’anime que j’ai pu entrer dans l’œuvre, et finalement trouver le style de Isayama parfaitement abouti et impactant.

Pourquoi je précise cela ici ? Car comme pour tout titre dérivé d’une œuvre dont le style est très marqué, il y a un petit choc visuel lors du passage à un autre dessinateur. Ici, Satoshi Shiki essaie sporadiquement de faire du Isayama, mais n’est clairement pas au niveau du maitre. En résultent des character designs bien plus lambda, un trait manquant globalement de personnalité (c’est vraiment la direction artistique générale de l’univers, bien respectée, qui confère une identité au dessin), et surtout, un découpage dans l’action qui manque cruellement de clarté. Or, en terme de découpage et de mise en scène de l’action, Isayama est clairement une référence à mes yeux, L’Attaque des Titans étant peut-être avant tout un monument de manga d’action selon moi (c’est en tout cas ce qui a grandement contribué à mon intérêt en premier lieu, avant de révéler une profondeur folle).

Pour le dire plus simplement, ce n’est pas désagréable à l’oeil, mais c’est surtout très frustrant compte tenu du matériau d’origine. De la même façon – si on m’autorise un point Fairy Tail – que lorsque l’on passe de l’esthétique démente de Mashima à celle, tout à fait soignée mais pas à la hauteur, de Ueda sur 100 Years Quest. Cependant, il faut convenir qu’il n’est pas possible de demander à un mangaka de dessiner exactement comme un autre, chacun développant un style spécifique, et ayant des facilités ou des difficultés sur des points propres. Mais cela doit être souligné, à plus forte raison dans le cas d’une série au style si marqué et identifié. Ainsi, comme dans tous les cas de dérivés d’une série originelle, il faut rapidement se faire à l’idée que l’on n’arrivera pas à la hauteur de la série en question, et que ce n’est pas l’objectif. Ici, il s’agit surtout d’élargir notre vision de cet univers.

Ouvrir le monde de L’Attaque des Titans

L’univers que Hajime Isayama a mis en place dans L’Attaque des Titans est fascinant et représente un bel objet d’analyse sur plusieurs aspects. Si les renvois à l’histoire, la mythologie et autres ne sont pas nouveaux et sont toujours un moyen commode de densifier un monde de fiction, je trouve surtout intéressant de se pencher sur certains éléments au cœur de son univers qui contribuent à sa crédibilité narrative et, surtout, au fait de pouvoir le circonscrire au seul cadre de son récit. Qu’est-ce que j’entends par là ?

Simplement que certaines fictions arrivent à donner un sentiment de vie qui dépasse le cadre des seuls événements racontés, un « effet-monde » comme j’aime à dire (la formule n’est pas de moi, mais je ne sais plus où je l’ai lue la première fois). L’idée est de réussir à mettre en place de ci de là des éléments qui permettent de déduite des choses sur l’univers investi, qui ne sont pas liés à l’intrigue racontée, mais qui permettent de voir que l’on est face à un monde potentiellement infini. C’est toujours un exercice périlleux, et nombre d’œuvres, surtout en manga, arrivent très mal à cacher le fait que leur monde soit finalement « seulement » le support de l’histoire contée.

Dans le cas de L’Attaque des Titans, je trouve que Isayama a bien esquivé ce problème, en intégrant au récit le caractère resserré de son univers, mettant en scène frontière sur frontière (sur frontière). D’une part, on est d’emblée dans un endroit cloisonné, à l’intérieur des murs de Shiganshina (et comme un grand mur ne suffit pas, on en met trois), qui est un vrai enjeu du récit puisque sortir des murs représente un danger, et un objectif de nos héros. Mais on apprend surtout en cours de route que la mémoire de l’humanité (en tout cas celle qu’on connait) a été effacée, la mettant finalement dans une position de connaissance du monde équivalente à celle du lectorat.

Si la figure du héros qui ne connait pas le monde et va le découvrir, prêtant ses yeux au lectorat qui le découvre par son entremise, n’est pas nouvelle, ce que fait Isayama ici est pour moi très différent, en particulier en terme d’ « effet-monde ». Classiquement, on suit un personnage qui a au moins une connaissance « théorique » du monde, même s’il ne l’a pas parcouru, et qui va le découvrir pour de bon. Ou, au minimum, il ne connait rien du monde, mais il a des médiateurs autour de lui qui vont lui en expliquer un peu plus (Hagrid, Obi Wan, Gandalf…). Or, dans le cas de L’Attaque des Titans, les personnages dans leur ensemble ne connaissent pas le monde qui leur est extérieur (j’exagère un tout petit peu, puisque les antagonistes en savent un peu plus), et cette méconnaissance du monde devient un enjeu central du récit, tout en permettant de ne pas avoir un monde complètement cartographié et développé.

Ceci permet de conserver, jusqu’à la fin de l’histoire, une connaissance toute partielle de ce monde, ne donnant que les informations essentielles à la compréhension du récit, et évitant de développer les pans inutiles, mais qui donneraient de la consistance à tout cela. C’est en ça que, selon moi, Isayama a réussi à contourner le problème de la densification d’un univers qui n’en a pas forcément besoin. On peut cependant noter des éléments venant étoffer et donner davantage de profondeur à cet univers qui, selon moi, ne fonctionnent pas toujours bien. Je pense notamment à la question des asiatiques dans cette fiction, très rapidement mise en avant par le biais de Mikasa, qui me semble au final à peine effleurée, me donnant pour le coup ce fameux sentiment d’élément mis ici pour donner de la consistance à un élément qui n’en a pas tant que ça.

Mais, ceci étant dit, la batterie de spin-off et dérivés de la série viennent forcément apporter de la densité à son univers, et Before the Fall étant son plus important dérivé en terme de durée, il me semble que la question de son apport à l’univers global est centrale. Découvrant cette série avec l’édition colossale, je ne peux pas me prononcer sur ce qu’il en est sur la globalité, mais j’ai souvenir d’avoir toujours vu cette série vendue comme « les origines du bataillon d’exploration et de l’équipement de manœuvre tridimensionnelle », le fameux mode de combat contre les titans spécifique à la série, et si impressionnant visuellement (aussi bien dans le manga que dans l’anime par ailleurs).

Se déroulant environ 70 ans avant les événements de la série principale, elle se propose donc d’étoffer des éléments qui deviennent par la suite centraux dans le récit. Encore une fois, cet aspect sera à juger sur la globalité du titre en terme d’apport à l’univers général de L’Attaque des Titans. Voyons donc ici simplement ce que vaut ce premier volume (qui correspond à trois tomes de la série au format poche).

Mon avis sur ce premier tome

Je vais essayer d’être bref ici, ayant déjà pas mal développé certains des points dans les parties précédentes. Ce début de série nous propose de suivre le jeune Kyklo, surnommé « le fils de Titan », né d’une mère enceinte qui avait été avalée et recrachée par un titan. Le pauvre a grandi dans une geôle durant des années, battu et affamé, ne survivant que grâce à la fille de la famille riche qui le possédait. En effet, cette dernière, nommée Carla, a nourri et apprit à parler à Kyklo durant quelques années, se rendant compte qu’il n’avait rien d’un titan. Se prenant d’affection pour lui, et désireuse de regagner sa liberté comme lui (elle est contrainte à faire un mariage d’intérêt), elle va l’aider à se libérer de sa prison.

Bébé titan

Une fois libre, les deux vivront modestement mais libres au sein de Shiganshina, jusqu’au moment où Kyklo, trop curieux de connaitre les titans auxquels il est assimilé, décide de se cacher dans une caravane du bataillon d’exploration, afin de rencontrer un de ces fameux monstres à l’extérieur des murs. Ainsi, ce premier volume se divise en gros en une première moitié où l’on découvre notre jeune héros, et une seconde moitié entièrement tournée vers l’action, avec un premier affrontement contre un titan.

Ce qui est intéressant ici, c’est que l’on sent la volonté d’émuler certains questionnements de la série principale. En mettant en scène un héros très chargé d’un point de vue thématique, mais aussi la question d’un culte en lien avec les titans, et la soif de liberté de Kyklo et Carla, on se retrouve en terrain connu par rapport à la série de Isayama. C’est clairement un des bons points du titre, tout comme le respect de la direction artistique générale de la série. Enfin, le dernier point fort est clairement le fait que l’on soit face à une lecture très fluide et globalement très plaisante. Même en sentant très clairement le côté « softisé » de tous les aspects de L’Attaque des Titans, qui est une expérience de manga radicale dès son tout premier chapitre, le titre fonctionne globalement sur ce début.

Mais, comme je l’ai un peu dit précédemment, bien que cela fonctionne, Before the Fall souffre de l’ombre beaucoup trop écrasante de Isayama, et pas que de ça. J’ai déjà souligné des soucis de découpage de l’action, qui m’ont frustré plus d’une fois à la lecture (les pages où je ne comprenais pas grand chose à ce qui se passait ne manquent pas), et le lissage global de l’esthétique n’est pas pour le meilleur à mes yeux. On perd clairement de l’impact de la violence et de l’âpreté de la série ici, quand bien même les déchiquetages de soldats sont légion dès le premier affrontement.

Enfin, pour ce qui est de l’écriture globale, c’est encore trop tôt pour en juger. S’il y a des choses intéressantes mises en place, certaines situations m’ont quand même fait faire les gros yeux face à des facilités scénaristiques ou des raccourcis que je n’ai jamais vu dans la série d’Isayama. Encore une fois, pas de quoi gâcher le plaisir, mais on est quand même face à une accumulation d’éléments plus ou moins importants qui rappellent la nature de « produit dérivé » concernant cette série.

Tout ceci restera à juger sur la globalité, bien entendu, et pour tempérer un peu ce tableau qui peut sembler négatif, je trouve quand même que cette entrée en matière ne s’en sort pas si mal compte tenu de la figure imposante de Isayama. Car au-delà de la nature même d’élément dérivé qui fait que, comme toujours dans ce cas, on a un sentiment de titre de seconde zone, il y a aussi et surtout le fait que l’œuvre mère n’est pas n’importe quel manga. Ainsi, j’ai tendance à penser que tous les manques de Before the Fall contribuent aussi à rappeler à quel point L’Attaque des Titans de Hajime Isayama est un manga hors norme. Une œuvre qui a déjà fait école selon moi, et qui continuera de faire école. Et forcément, il est compliqué d’être au diapason d’une telle référence.

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4 commentaires

      • Développer un monde ayant sa propre histoire, c’est vieux comme l’art de raconter. Tout le monde sait que l’« Odyssée » se passe après l’« Illiade », mais cela ne représente que certains morceaux de l’univers dépeint dans le « Cycle troyen ».

        Cet univers raconte différentes choses selon une chronologie qui lui est propre. Dans l’ordre, ça donne : « Chants cypriens », « Iliade », « Éthiopide », « Petite Iliade », « Le Sac de Troie », « Retours », « Odyssée », « Télégonie »

        Ce qui montre combien l’envie de construire un grand ensemble narratif remonte à loin dans l’histoire dans l’histoire de l’humanité.

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  1. J’ai suivi la série lors de sa première sortie et t’es souvenir sont bon, la série était bien vendu comme racontant l’origine du bataillon d’exploration et de l’équipement de manœuvre tridimensionnelle (surtout ce dernier de mémoire). Et même si ce n’est pas un indispensable à lire, je me souviens que ça restait sympa mais traîner en longueur par moment (à voir si ce défaut sera moins présent dans l’édition colossale vue que t’a plusieurs tomes compiler en un seul).

    Concernant ton sentiment d’avoir à faire à un titre de seconde zone, je pense que c’est un peu le reproche qu’on peut faire à beaucoup d’œuvres. Les auteurs essayent de raconter quelque chose, mais ne peuvent pas aller trop loin pour éviter de créer une incohérence avec la série principale.

    Tu pointes la direction artistique et bien qu’il est vrai qu’on s’éloigne du style d’Isayama, je trouve que le design des personnages donne un certain style assez vieillot qu’on retrouve dans les mangas de fin année 90 débuts 2000 qui correspondent bien à la différence de temporalité avec le début de SNK.

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