Mon avis sur… Hiroki Endo – Histoires Courtes

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La sortie de Eden en Perfect Edition chez Panini en avril 2021 a remis un gros coup de projecteur sur le mangaka Hiroki Endo, que j’ai pour ma part découvert à cette occasion. Un artiste en activité depuis plus de 20 ans, qui semblait s’être attiré les faveurs d’une petite niche, sans jamais réussir à toucher un public plus large. Or, Eden semble avoir réussi cette fois-ci à trouver son public, possiblement aidé par une actualité mondiale qui le rend étrangement prophétique sur certains aspects. La réédition de ce magnum opus s’est achevée récemment, en même temps que la sortie de la nouvelle édition de son recueil d’histoires courtes, toujours chez Panini, et en parallèle à l’arrivée chez Pika de sa série MMA – Mixed Martial Artists (All Rounder Meguru en VO). Une grosse actualité pour l’auteur chez nous, permettant d’imposer pour de bon un artiste passionnant, au talent immense et aux obsessions particulièrement fertiles. Ce recueil d’histoires courtes étant, par bonheur, à l’image de son auteur.

Les débuts d’un mangaka brillant

Ce recueil, dans une édition strictement identique à celle de Eden (et des Perfect de Panini en général) propose de découvrir les premiers travaux de l’auteur, à savoir six histoires courtes publiées entre 1996 et 2000, qui avaient déjà été compilées en deux volumes séparés. Ainsi, nous avons plus de 450 pages de manga en grand format pour 17€, avec un rapport qualité/prix toujours très bon pour cette collection, avec des histoires dont la longueur va de 35 à 130 pages pour la plus longue. De quoi proposer des intrigues assez étoffées pour être vraiment marquantes pour certaines, tout en posant déjà les obsessions que Endo explorera dans sa série majeure, publiée de 1998 à 2008 au Japon. Précisons d’ailleurs que sa série All Rounder Meguru va pouvoir connaitre une parution complète sous le titre Mixed Martial Artists chez Pika, comme je l’ai dit en introduction et que Soft Metal Vampire est toujours intégralement disponible chez Casterman. Reste sa dernière série en date, achevée cette année en 8 tomes, et nous aurons toute l’œuvre du mangaka en France. Espérons donc que Panini ou Pika soit sur le coup.

Tout cela pour dire qu’avec ce recueil d’histoires courtes, nous avons un instantané des obsessions de Hiroki Endo, qu’on retrouvera en bien plus développés dans Eden. Il sera donc question ici de violence et de réflexion sur comment elle nait, se répand, et comment la mettre en scène, mais aussi de famille, d’amour (et de sexe, très explicite par ailleurs), de milieux mafieux et de civilisation. Il y a un vrai sentiment de continuité dans la réflexion au fil des histoires, qui s’ancrent totalement dans l’œuvre globale de l’auteur. J’insiste sur ce point car, en manga comme dans les autres médias, les auteurs ayant des thématiques et obsessions très marquées et les travaillant avec une vraie profondeur au fil des œuvres, créant une « grande œuvre globale » restent finalement rares. Et Hiroki Endo est clairement de ceux-ci, n’allant pas dans l’idée d’une production industrielle propice au prêt à penser. Au contraire, il aborde des questions vraiment fertiles, évitant les poncifs pour vraiment bousculer le lectorat.

Un condensé des obsessions de l’auteur

Il ne me semble pas forcément pertinent de revenir sur chaque histoire, tant, je l’ai déjà dit, il y a un vrai sentiment d’unité et de continuité dans le recueil. À la limite, l’histoire où Endo se met lui-même en scène dénote par rapport aux autres, à la fois par son humour un peu particulier et par son traitement thématique. Il semble se mettre en scène au présent, en tant que mangaka d’expérience un brin fantasque et je m’en foutiste, obsédé par les lycéennes, mais fait également plusieurs retours dans le temps, tendant à créer une figure qui se veut universelle du mangaka, caractérisé par des problématiques adolescentes avant de s’imposer en tant qu’artiste accompli. Je me demande effectivement si l’objectif de cette histoire n’est pas de dresser un portrait caricatural de ce qu’on se représente comme étant un mangaka « de base », un peu chelou et inadapté social et attiré par les lycéennes. Une histoire étrange et intrigante selon comment on souhaite l’interpréter.

Corbeaux la fille et le yakuzaMais en dehors de celle-ci, toutes renvoient à des questions similaires à savoir la famille, la violence, l’amour et le sexe, le tout bien souvent mêlé. Dès la première histoire, on retrouve la puissance formelle dans la mise en scène de la violence chez Endo, avec une mise à mort particulièrement crue et impactante, à l’image de ce qu’on avait pu lire dans Eden. Mais surtout, on a dans chaque histoire de vrais portraits de personnages, qui arrivent à totalement s’épanouir sur le format court. Avec cette obsession notamment des blessures familiales à l’origine de troubles et de violences chez les personnes, Endo creuse profondément des questions vraiment perturbantes.

Sur ce point, l’histoire qui suit une troupe de théâtre étudiante (une des deux plus longue, d’une centaine de pages) joue résolument la carte de la distanciation et de la réflexion, via le dispositif théâtral mis en scène. Une intrigue lourde, portée par des personnages profondément ambigus et marqués, propice à des questionnements extrêmement forts. Questionnements qui sont encore une fois filés dans d’autres histoires, notamment la dernière, la plus longue, qui suit un adolescent fils de Yakuza qui ne sait comment se positionner par rapport à sa famille (et dont le rapport à un peintre est également très fertile).

Au milieu de toutes ces histoires totalement ancrées dans le réel, une intrigue étonnante se démarque, dans un univers de science-fiction un peu particulier, où le monde (ou tout du moins une partie de celui-ci) semble supporté par d’énormes câbles, d’où le titre de l’histoire : Hang. On y suit un drôle de trio, composé d’un couple et du frère de la jeune femme, dont le corps humain est vraisemblablement décédé, ce qui fait que son « esprit » est dans une machine uniquement capable de parler et de filmer ce qui se passe sous ses yeux. Une relation très ambiguë se noue entre les trois personnages, matinée de sexe très explicite (absolument aucune censure sur ce point). Une histoire vraiment étonnante et intéressante, à la fin très cathartique par ailleurs.

En conclusion

Ainsi, c’est à un recueil très chargé que l’on a affaire, qui s’ancre selon moi dans la tradition des recueils d’histoires courtes en manga, qui nous arrivent en général concernant des auteurs et autrices installés, qui ont fait leurs preuves et ont cette aura d’ « auteurs purs », aux obsessions et thématiques caractéristiques. De ce fait, la parution de ce type d’ouvrage est très importante pour les fans d’un ou une artiste, puisque cela donne du grain à moudre en terme d’interprétation et d’analyse de la « grande œuvre » qui se construit au fil des histoires, tout en validant au niveau éditorial l’importance de l’auteur concerné. De ce fait, je me permets d’espérer que Panini ait à l’œil la dernière série de Hiroki, inédite pour le moment en France.

Quoi qu’il en soit, et j’espère avoir réussi à le retranscrire ici, ces histoires courtes permettent surtout de plonger plus profondément dans l’imaginaire extrêmement dense et profond d’un artiste très important, dans la continuité assumée de Eden (en tout cas au niveau éditorial, puisque ces histoires courtes ont été écrites avant ou en parallèle au magnum opus de Endo). Finalement, c’est le genre d’objet qui, selon moi, pose la question de ce que l’on recherche dans un manga. Et ici, il est clair que c’est un ouvrage de choix si on veut une expérience édifiante et riche, pas forcément simple d’accès (encore que), mais véritablement marquante.

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