Hideo Kojima – Aux frontières du jeu d’Erwan Desbois

Dans tous les domaines, il y a des artistes qui arrivent à s’imposer comme des figures incontournables, qui ont réussi à imposer une véritable vision dans leur travail. Dans le domaine du jeu vidéo, Hideo Kojima fait clairement partie des figures les plus importantes. De ce fait, son travail mérite d’être étudié et analysé, questionné, afin de saisir ce qu’il a su apporter à son médium. C’est ce que Erwan Desbois se propose de faire durant 160 pages au sein de son ouvrage Hideo Kojima – Aux frontières du jeu, à paraître le 3 septembre chez Playlist Society. L’éditeur m’ayant envoyé un exemplaire de l’ouvrage, je vous propose un petit retour dessus, en même temps qu’une présentation de la collection dans laquelle il paraît.

Playlist Society, qu’est ce que c’est ?

Que des ouvrages centrés sur des œuvres ou des auteurs importants à mes yeux, et plusieurs autres titres me font de l’œil dans la collection, notamment celui sur Propaganda (la société de production qui a lancé Fincher et Michael Bay, entre autres). Précisions d’ailleurs que le volume dont il est question dans cet article est de Erwan Desbois, qui avait déjà écrit celui sur le cinéma des Wachoswki, hasard intéressant tant je trouve des similitudes entre Matrix et Metal Gear Solid, les œuvres majeures des deux sœurs et de Kojima.

Playlist Society est une maison d’édition fondée par Benjamin Fogel, proposant des ouvrages documentaires dans le domaine de la culture au sens large, avec notamment beaucoup d’ouvrages sur le cinéma (mais aussi la musique ou le jeu vidéo, entre autres). J’ai notamment lu plusieurs titres de leur collection « Essais », ou chaque volume fait plus ou moins 150 pages pour 14 euros au format papier, et 7 euros en numérique. J’avais découvert la collection grâce au podcast C’est plus que de la SF de Lloyd Cherry, et notamment ses quelques épisodes centrés sur Mad Max. J’ai donc commencé la découverte de la collection par l’ouvrage dédié à cette saga (majeure), et j’ai ensuite enchaîne avec ceux sur Michael Mann, sur les Wachowski, et maintenant sur Hideo Kojima.

Tout cela pour dire qu’on a droit à une collection déjà riche, sur des sujets variés et intéressants, où l’accessibilité du langage et de l’analyse est le maître mot, étant toujours pensé pour être intéressant également pour un public qui ne connaît pas les sujets abordés. Le côté « essai » permet également d’éviter d’être trop jargonneux, justifiant des ouvrages relativement courts (toujours dans un souci d’accessibilité, à la fois en terme de lecture et d’un point de vue financier). C’est peut être le seul écueil de la collection, car quand on lit des textes de qualité sur des sujets passionnants, on a tendance à en vouloir plus. Ce qui sera d’ailleurs le cas concernant le présent ouvrage sur Kojima, pour lequel mon seul reproche serait que j’en aurai voulu encore davantage.

Qu’en est-il de cet ouvrage ?

Hideo Kojima – aux frontières du jeu se propose donc de revenir rapidement sur toute la carrière du game designer à partir du premier Metal Gear, en 1986, jusqu’à Death Stranding, son dernier titre paru en 2019. Une approche chronologique qui fait souvent sens quand il s’agit d’aborder l’œuvre d’un artiste, traçant implicitement une forme d’évolution et de continuité dans ce qu’il a proposé. La chose étant facilité à la fois par le fait que Kojima est totalement associé à la saga Metal Gear Solid, qui représente le plus gros de sa carrière, mais aussi parce que le jeu vidéo est un médium totalement axé sur l’aspect technologique, ce qui fait que l’approche chronologique tombe presque sous le sens selon moi.

Ainsi, l’ouvrage est divisé en plusieurs parties, commençant par les deux premiers Metal Gear (avant que le Solid n’y soit apposé), Snatcher et Policenauts, pour ensuite embrayer sur toute la saga Metal Gear Solid. Un petit interlude revient sur l’importance du cinéma chez Hideo Kojima, chose évidente pour quiconque à déjà joué à un de ses jeux (rappelons que Metal Gear Solid 4 détient le record de la plus longue cinématique de jeu vidéo, avec sa conclusion de 72 minutes). Enfin, la dernière partie revient sur Death Stranding, dernier jeu en date du créateur et surtout, première expérience en tant qu’independant après plus de 30 ans chez Konami.

De quoi dresser un beau portrait du game designer, de ses obsessions qui transparaissent dans ses œuvres. Au-delà du cinéma, Desbois évoque plus en détails le rapport au militarisme de Kojima, jusque dans ses contradictions, mais aussi l’importance de la figure de la bombe atomique, menace qui pèse sur toute l’œuvre du créateur, et dont il traite avec beaucoup d’intelligence au fil des jeux.

En faisant le choix de donner preque autant d’importance à Death Stranding seul qu’à toute la saga Metal Gear Solid (45 pages contre 50), Erwan Desbois permet de pousser la réflexion sur des éléments beaucoup moins discutés chez Kojima, puisque liés à un projet plus récent. En effet, Metal Gear Solid fait partie de ces sagas du jeu vidéo sur-analysées, car pionnières dans leur domaine et ayant véritablement contribué à faire grandir le médium (quand bien même les chiffres de ventes n’en feraient pas une série majeure d’un point de vue financier), il revient dans la partie qui y est dédiée sur des éléments qui sont parfois des lieux communs pour les fans (en apportant cependant parfois des éléments de réflexion nouveaux et pertinents, notamment concernant Metal Gear Solid 2 et V).

Et concernant Death Stranding, il propose des réflexions passionnantes, qui d’un point de vue personnel m’ont donné envie de redonner une chance au jeu et de relativiser la déception qu’il fut pour moi. J’en avais parlé dans un article dédié, ce nouveau jeu que j’attendais comme le messie m’avait fortement déçu, en partie car je trouvais ses mécaniques mal fichues, mais aussi parce que je trouvais que les différents éléments de récit s’imbriquaient mal et donnaient le sentiment d’un scénario tentant de concilier plusieurs projets en un. Mais en mettant en perspective ce que le jeu raconte avec des problématiques très actuelles, Erwan Desbois donne à revoir ce titre sous un autre angle, et réussit à retisser le lien que je faisais à l’époque entre le travail de Kojima et celui des Wachowski, comme si leurs trajectoires continuaient de converger dans le contexte d’évolutions radicales de leurs façons de concevoir leurs œuvres.

Car dans les deux cas, on se retrouve face à des œuvres mettent la question du lien au cœur des débats (Death Stranding et Sense8), et jouant plus sur l’aspect émotionnel que sur la précision chirurgicale qui avait fait la marque de fabrique des créateurs et créatrices en question. Desbois souligne ainsi un côté bien plus optimiste dans Death Stranding, qui s’achève sur une naissance là où Metal Gear Solid 4 (le dernier dans la chronologie de la diegese) se conclut sur la perspective de la mort.

En conclusion

Ainsi, Erwan Desbois nous propose dans cet ouvrage une réflexion teintée d’émotions sur l’évolution du travail de Hideo Kojima, de la même façon qu’il l’avait fait précédemment avec les Wachowski. Je ne sais pas s’il souscrirait à mon idée selon laquelle le duo a l’origine de Matrix et le papa de Metal Gear Solid se répondent à travers leurs œuvres, mais le fait qu’il ait écrit sur les deux sujets ne me semble pas totalement le fruit du hasard.

Mais surtout, en rappelant certains éléments maintes fois mis en avant concernant Metal Gear Solid (jusque dans la question du quatrième mur qui a tendance à me faire tiquer, mais on en parlera prochainement dans un article dédié !), en proposant de nouvelles pistes de réflexion, et en traçant le fil d’une carrière d’une cohérence sidérante, Erwan Desbois arrive à rappeler l’importance de Metal Gear Solid 2 dans l’histoire du jeu vidéo, tout en proposant une possible réconciliation avec Death Stranding. Ce dernier point sera à voir lors d’une redecouverte du jeu, mais ce qui est certain, cest que l’auteur du présent ouvrage a très bien capté en quoi Hideo Kojima est une voix précieuse dans le monde du jeu vidéo.

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