Mon avis sur… Blue Period T.9&10 de Tsubasa Yamaguchi

Avec ses 9e et surtout 10e tomes, Blue Period franchit un petit cap symbolique, celui des volumes à deux chiffres. Dans le même temps, son personnage principal franchit également un cap, puisqu’on le quitte alors qu’il achève sa première année de fac. La promesse d’un renouvellement du stress de la vie étudiante, qui est devenue le nouveau cadre de la série depuis quelques volumes, permettant à la mangaka de développer la question du fourmillement culturel, émotionnel et plus globalement de toutes les expériences que cette période charnière d’une vie permet de vivre. Ainsi, elle renvoie à un vécu de beaucoup de personnes, sur une période fugace mais ô combien marquante. On évoquera tout ça dans cet article, après quelques mots cependant sur la polémique autour de la mangaka Tsubasa Yamaguchi, qui a récemment éclaté (et qui finalement réactualise des questionnements éthiques récurrents en art).

Retour sur la polémique autour de Tsubasa Yamaguchi

Resituons un peu les choses. Il y a quelques jours, nous apprenions que la mangaka Tsubasa Yamaguchi avait pratiqué le Doujinshi, c’est à dire le manga amateur, d’un genre assez spécifique cependant. Si j’ai bien compris, elle avait dessiné une histoire érotique homosexuelle mettant en scène des adolescents de 14 et 17 ans. De plus, il semblerait que sur un site permettant le partage de Doujinshi, elle suivait beaucoup d’artistes amateurs mettant aussi en scène des histoires erotiques avec des personnages mineurs. De là on découlé des accusations d’incitation à la pedopornographie, mettant la mangaka dans le même panier que des agresseurs sexuels tels que les auteurs de Kenshin ou Act Age. En conséquence de quoi, certaines personnes se sont empressées de se positionner sur la question sur les réseaux, soit en signalant qu’ils continueraient quand même la série, d’autres expliquant que ce n’était pas acceptable de continuer à lire et surtout acheter cette série (car le manga a cette vertu qu’il existe des moyens illégaux qui deviennent pour certains plus moraux pour lire des mangas de qualité écrits par des personnes peu recommandables, on peut se demander si ce n’est pas simplement une façon de justifier sa pratique de lecture illégale, mais je n’irai pas m’égarer dans de tels procès d’intention).

Cela a forcément reposé une nouvelle fois la sempiternelle question de la séparation de l’homme et de l’artiste, de l’œuvre qui n’a rien demandé et ne mérite pas d’être mise au pilori (comme si c’était une entité vivante). Bref, un débat sans fin qui au final ne peut trouver qu’une réponse toute personnelle (et souvent hypocrite selon moi). De mon côté, je me questionne déjà sur la nature du crime, à savoir le fait d’avoir dessiné une histoire erotique de deux adolescents. Dans ce genre de cas, on cite souvent La Fille de la Plage de Inio Asano, qui représente aussi l’amour entre adolescents et qui ne semble pas poser de problème. On défend aussi la chose en évoquant les différences culturelles du Japon, chose avec laquelle j’ai le plus de mal, car selon moi, on a le droit de conserver notre prisme de lecture quand bien même on a conscience de cette différence culturelle.

Quoi qu’il en soit, je me dis (peut-être ai-je tort) qu’il y a une différence entre dessiner deux ados qui ont des relations sexuelles, et être soi-meme un prédateur sexuel comme certains mangakas. Mais même au-dela de ça, ma position sur la question, que je ne force évidemment personne à partager, est qu’il serait bien compliqué de sélectionner les œuvres en fonction de la moralité de ses créateurs.trices, notamment parce qu’on ne peut pas savoir tout sur tout le monde, et qu’on peut ignorer par exemple en toute bonne foi que Justin Timberlake et Charlie Chaplin sont des merdes humaines (pour le premier, c’est de toute façon le fait d’écouter sa musique qui est déjà un choix étrange). J’ai même tendance à penser que ne consommer que des œuvres de gens safe est impossible, tant ces milieux sont propices aux degueulasseries. J’ai même tendance à dire que si on se tient à ce mode de conduite, on peut dire adieu au cinema dans sa quasi totalité (n’oubliez pas ce qu’a dit Corey Feldman : « si on vire les pédophiles d’Hollywood, on fera plus beaucoup de films. »).

Ainsi, je pense surtout que c’est une question de sensibilité propre, qu’il est plus facile de boycotter des œuvres qu’on n’aime pas que de brûler ses tomes de Harry Potter, et qu’on devrait surtout arrêter de culpabiliser les gens, car absolument personne n’a de bibliothèque ou de DVDtheque 100% clean, même en essayant le plus sincèrement du monde de le faire. Je pense plutôt sur ce point que ce serait à ces milieux de s’assainir d’eux-même. Je ne reprocherai pas à quelqu’un de regarder des films de Woody Allen ou Polanski, puisqu’ils existent, mais je trouve anormal que le monde du cinéma s’en accommode si bien et continue de leur ouvrir toutes les portes.

Me concernant, je ne me sens pas spécialement choqué par ce qu’a fait Tsubasa Yamaguchi, et j’aime suffisamment Blue Period pour ne pas en tenir compte. Et surtout, je n’ai vraiment pas le sentiment que ce qu’elle ait fait soit grave. Surtout que, pour avoir lu des boy’s love, les « red flag » me semblent tellement frequents dans ce genre que j’en viens a tempérer certaines choses. Est-ce que c’est très grave ? Je ne pense pas, mais encore une fois, je n’affirmerai pas que j’ai raison. Tout ceci étant dit, parlons maintenant des tomes 9 et 10 de Blue Period, qui sont toujours brillants !

Capturer l’essence de la vie étudiante

Depuis le tome 7, Yatora est à la fac, et une réplique en particulier du tome 9 m’a permis de prendre conscience de la qualité de la description de la vie étudiante. En effet, un des amis de Yatora invite tout le petit groupe à une exposition à la dernière minute, expliquant que les étudiants et les chômeurs ont de toute façon le temps libre pour ça. Et mine de rien, ça m’a rappelé mon vécu d’étudiant dont je suis très nostalgique, ceci correspondant à une période de frénésie culturelle me concernant, d’autant plus que j’ai étudié le cinéma.

Au détour d’une exposition sur Velasquez, Yatora affine encore sa compréhension des choses en discutant avec ses amis de pourquoi ce peintre est si brillant. En faisant un effort de contextualisation, de mise en perspective et en créant du lien avec d’autres artistes, il prend de la hauteur et voit bien mieux l’apport de Velasquez. Cette façon d’aborder l’histoire de l’art est mise en exergue très intelligemment, rendant la complexité du cheminement intellectuel facile à appréhender.

Cet aspect de la vie étudiante passe aussi par le développement du personnage de Yotasuke en parallèle de celui de Yatora. Le jeune homme est très renfermé et n’a pas d’ami, et se demande s’il ne passe pas à côté de quelque chose de la vie étudiante. C’est ainsi qu’il finira par passer une nuit blanche festive à Shibuya avec Yatora pour faire l’expérience de cet aspect de la jeunesse. Si tout cet aspect est mêlé subtilement aux questionnements sur l’art qu’on trouve dans la série, cela permet surtout de mettre en exergue ce que représente cette période particulière de la vie de façon plus dense.

Et sur ce point, je pense que le vécu de la mangaka s’exprime pleinement, arrivant ainsi à capter quelque chose de très fort concernant l’importance de ces années dans la façon dont un individu se développe. Car je vois les années d’études comme un passage particulier dans la vie, où l’on effectue nos premiers choix de vie importants en choisissant notre orientation, où notre autonomie se développe (surtout si on ne vit plus avec les parents) et où on dispose de temps et, avec un peu de chance, d’un peu de moyens pour élargir nos horizons et expérimenter des choses. C’est tout cela que Tsubasa Yamaguchi met en scène dans ces tomes, en particulier dans le 9e (car le suivant est pas mal centré sur le dernier rush de fin d’année). Et dans le cadre d’une série mettant en avant l’art et une forme d’éveil culturel, cela parle forcément à l’ancien étudiant en cinéma que je suis (et qui a bien du mal à ne pas repenser à ces années si riches d’un point de vue intellectuel, quand bien même j’ai fini mes études depuis 10 ans).

Ainsi, les questionnements constants sur l’art que l’on retrouve depuis le premier tome de la série prennent encore de l’ampleur en étant mis en perspective avec des choses universelles, que beaucoup (mais pas tous) les jeunes adultes ont l’occasion d’expérimenter, lors de ces années charnière dans la vie où l’on tend à découvrir ce à quoi on aspire, ce qui nous fait vibrer, et où l’on affine notre vision des choses. Et si tout cela ne fait qu’évoluer au cours de la vie, il me semble que c’est bien durant cette vie étudiante que c’est le plus bouillonnant, et c’est ce que semble nous dire Tsubasa Yamaguchi dans ces volumes, qui ouvrent vers une nouvelle étape dans la vie étudiante de Yatora. Une étape qui sera sans nul doute passionnante, une fois de plus.

14 commentaires

  1. Ah bah je comprends mieux ! Ce n’est pas évident comme problématique en effet, il y a quelques années ça ne m’aurait pas choqué non plus mais je lisais beaucoup de BL sans avoir conscience que ça mettait parfois en scène des comportements problématiques. Aujourd’hui je ne sais pas trop. Beaucoup de jeunes de 14 ans ont une sexualité active (hélas) et ça reste avec un ado de sa tranche d’âge donc s’ils sont consentants et que c’est pas une relation toxique je ne vois pas trop la différence avec une romance au début du lycée hormis le sexe explicite 😅 et c’est juste se voiler la face de faire genre ça n’existe pas. C’est pas simple de se positionner et je crois que les gens s’emballent là dessus parce que la mangaka gagne en notoriété donc il faut forcément lui cracher dessus. En tout cas c’est pas un contenu qui m’intéresse personnellement donc je n’irais pas lire pour me faire une idée plus précise, je pense par contre qu’il y a d’autres personnes bien plus gravement problématiques à dégager de ces milieux artistiques avant elle…
    C’était ma petite contribution 🤷 sur Blue Period en lui même je n’ai rien à dire vu que je n’avais pas accroché dès le début 😅

    Aimé par 1 personne

    • Oui, je me souviens en effet que tu n’avais pas accroché au début de Blue Period, je ne tiens pas une liste des titres que je recommande qui t’ont déçu, mais j’arrive quand meme à les retenir 😉

      Pour ce qui est du fait de la boycotter sur cette base, je pense aussi qu’il y a sur les réseaux un côté « je dois montrer que je suis engagé » chez certains, qui vont parfois assez vite en besogne du coup. Car j’ai vu passer des tweets la qualifiant de pédophile suite à la révélation de cette histoire, et ça me semble être aller un peu loin. Je peux comprendre qu’en fonction de sa sensibilité, cela suffise à la boycotter, mais je pense qu’il faut garder en effet un peu de recul. Je me dis notamment la même chose que toi sur le fait que ce soit « normal » des relations entre deux ados, même avec 3 ans de différence. Après, n’ayant pas lu ce manga, je ne sais pas s’il y a quelque chose en plus, mais c’est vraiment le seul aspect mis en avant.

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  2. Super article et très intéressant ton point de vue sur la problématique récente qu’à connu l’auteur. Je suis d’accord avec toi sur plusieurs points, déjà la défense de la différence culturelles du Japon par rapport à la France (ou le reste du monde), certes ils sont plus souples sur certaines choses là-bas, et je te rejoins sur ce que tu as dit, ce qui est normal dans un pays (ou pour quelqu’un) ne l’est pas forcément pour un autre, chacun a le droit d’avoir son avis sur la question.
    J’ai vue aussi des gens dire qu’il n’allais pas continuer à acheter les volumes de la série, mais continuer quand même à les lires (paye ta logique), c’est pas parce qu’un auteur à dessiner une œuvre sujet à débat, qu’on retrouve ce genre de scène dans toutes ses autres séries. Et puis surtout, merde, son travail c’est le dessin, je ne comprends pas en quoi c’est choquant de le voir dessiner ou se renseigner sur d’autres styles. Tu peux essayer/suivre quelque chose ou quelqu’un sans forcément l’apprécier ou avoir un avis neutre voir négatif sur la question (rien qu’à voir les nombres de personnes qui suivent des artistes(musique ou acteur par exemple)/ influenceurs alors qu’ils ne les aiment pas).
    Si on devrait jeter tous les livres de personne qui ne sont pas 100% clean ou qui n’ont jamais dessiner un zizi dans leur cahier d’école, je pense qu’on aurait tous une bibliothèque extrêmement vide.

    Pour revenir sur la série, j’aime bien le fait qu’on se concentre plus forcement sur Yatora. On vois bien qu’il est dans une phase de transition ou ils essayent de trouvé ce qui lui plait vraiment dans l’art tout en essayant de se formater à ce qu’on attend de lui. C’est le genre de choses qui prend du temps, et les étudiants ont encore de nombreuse année pour se construire et devenir des artiste. La première année sera finalement passé assez vite (5 tomes). J’ai hâte de voir ce que nous réserve le suite

    Aimé par 1 personne

    • Oui, j’ai aussi été surpris que la première année passe si vite, mais en même temps, si elle fait 10 tomes par année d’étude, on a pas fini 🤣

      Je pense que tu as tout dit et qu’on se rejoint totalement sur la polémique qui a eu lieu. Je reste pour que chacun fasse comme il/elle l’entend selon sa sensibilité, mais quoi qu’il arrive on ne pourra jamais avoir avoir bibliothèque 100% clean, ne serait-ce parce qu’on ne sait pas tout sur tout le monde.
      J’ai des noms d’artistes en tête qui restent très appréciés en ayant de belles casseroles, y compris chez certains considérés comme d’une bonté extrême.

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      • C’est une évidence. Mais malgré tout, selon la sensibilité, je comprends qu’on puisse rejeter l’œuvre à cause de ca.
        Par contre j’ai plus de mal avec le fait de changer d’avis rétrospectivement sur une œuvre comme c’est le cas actuellement avec Harry Potter chez certains qui aujourd’hui y voient des messages néfastes que personne n’aurait jamais soulevé avant.

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