Gigantomachia de Kentaro Miura – Un miroir de Berserk ?

Gigantomachia

Je n’ai pas la prétention d’être une personne franchement originale. Ainsi, j’ai eu un réflexe qu’on voit très fréquemment suite à l’annonce de la mort tragique d’un artiste, qui est de me plonger dans son œuvre. Cela faisait un moment que je voulais voir ce que donnait le one shot Gigantomachia de Kentaro Miura, produit en parallèle de Berserk, et le décès de l’auteur il y a un an m’aura, pour je ne sais quelle raison, encouragé à me lancer pour de bon. L’occasion de découvrir un titre étonnant, à la résonance particulière si on connait le magnum opus de Miura.


Je tiens à préciser d’emblée que cet article risque d’être assez dense, et pourrait éventuellement spoiler certains éléments, même si je pense que ce n’est pas vraiment un récit qui peut être gâché de la sorte. Mais plutôt que donner un avis brut sur le titre qui ne me semble pas très pertinent, je vais tenter du mieux que je peux de prendre de la hauteur et de proposer une interprétation toute personnelle de cette lecture.

Je me le permets pour une raison simple : Kentaro Miura est un artiste et mangaka d’exception, et j’estime donc que par ce simple fait, la question de l’intérêt de l’investissement dans ce one shot à 6,90€ ne se pose pas. Cela peut sembler être un passe droit accordé à l’auteur, c’est d’ailleurs possible que ce soit le cas, mais quand on a atteint ce niveau dans son art, je pense qu’on l’a mérité. Ainsi, sur la question de savoir si l’achat de Gigantomachia vaut le coup, il est évident que oui, pour la simple et bonne raison que c’est du Miura. Et même au-delà de ça, c’est aussi une très belle proposition artistique que l’on a là, comme nous allons le voir.

Resituons le manga

Face à un projet si particulier, il convient de le resituer un minimum. Gigantomachia est un one shot en sept chapitres, prépublié en 2013 dans le Young AnimalYoung Animal d’Hakusensha (ci-contre, une toute petite image du manga à gauche de la jeune femme en soutif sur la couv’), tout comme Berserk. Un projet plutôt étonnant puisqu’il l’a proposé en parallèle à sa série phare, et c’était la première fois depuis 20 ans qu’il travaillait sur autre chose. Depuis, il avait commencé une série du nom de Duranki en 2019. Précisons que Duranki était supervisé par Miura, mais que c’était également le travail collectif de ses assistants du Studio Gaga.

Quoi qu’il en soit, je pense qu’on ne peut pas détacher Gigantomachia de Berserk, du fait de la production des deux titres en parallèle, et des renvois, volontaires ou non, du premier vers le second. C’est en tout cas comme ça que je l’ai lu de mon côté, l’expérience de ce one shot portant clairement la marque de l’épopée de Guts. C’est aussi quelque chose de fréquent quand il s’agit d’une œuvre que l’on doit à un auteur ayant accouché d’un titre marquant, il est compliqué à la fois pour l’auteur de s’en départir, mais aussi pour le lectorat de lire cette nouvelle œuvre avec un regard vierge.

De même, impossible pour moi de voir ce titre comme autre chose qu’un pur exercice de style. Je ne crois pas que Miura envisageait la possibilité de faire une grosse série en parallèle à Berserk, et je m’imagine surtout ce one shot comme une parenthèse, peut-être issue de la volonté d’explorer une direction un peu différente tout en étant complémentaire.

Ceci étant dit, de quoi ce one shot parle-t-il ?

Dans la mythologie grecque, la Gigantomachie narre la lutte épique des Dieux, menés par Zeus, contre la révolte des géants, frères des Titans et fils de Gaia. Dans ces récits, Zeus remporte la victoire en faisant notamment appel à Héraclès, car seul un humain pouvait battre les géants. Kentaro Miura, auteur du mythique Berserk, s’empare de cette légende et livre ici un récit similaire qu’il s’amuse à placer néanmoins 100 ans dans le futur. Delos, un ex lutteur, mené par Prome, une mystérieuse jeune fille, se voit transporté dans l’avenir afin de lutter contre les forces insectoïdes du géant Alcyon.

Pour être plus précis, il s’agit vraiment d’un pur manga d’action aux relents mythologiques, structuré autour de deux grosses séquences d’action. En terme d’intrigue, on est sur quelque chose d’assez simple, mais c’est toute la symbolique autour qui enrichit l’œuvre, ainsi que son univers assez prometteur… qui ne sera pas exploité faute de temps.

Mais ce n’est pas selon moi un problème, car même en étant court, le titre est très chargé d’un point de vue narratif, surtout en tant que miroir de Berserk, l’élément qui m’a le plus intéressé dans l’histoire. Mais avant d’aborder cet aspect, il convient de faire un tour dans l’univers de George Miller et de son magnum opus : Mad Max (car on ne parle jamais assez de Mad Max, et que toutes les œuvres du monde gagnent à être pensées en miroir de Mad Max !).

L’influence de Mad Max et la conscience de sa propre mythologie

Mad Max Fury RoadJe ne sais pas si c’est à cause de ma passion pour Mad Max, dont le dernier épisode, Fury Road, est clairement un de mes films préférés, ou si c’est pour des raisons réelles et avérées, mais je vois fréquemment une grande influence de la saga de George Miller sur ses contemporains. Miura a visiblement cité ces films comme une source d’inspiration non dissimulée, que ce soit dans la caractérisation de Guts ou son univers, mais nombreux sont les auteurs et artistes à se réclamer de son influence, y compris au Japon (je pense à Hokuto no Ken, mais aussi à Metal Gear Solid V, entre autres).

Une influence que j’ai également ressenti au sein de Gigantomachia, qui contient une séquence importante de combat en arène évoquant évidemment l’antiquité, mais qui, pour ma part, me fait surtout penser à une scène de Mad Max 3. Mais c’est aussi dans cette histoire où un personnage qui semble ne pas tout à fait appartenir à ce monde, qui viendra en aide à une population, pour ensuite reprendre sa route au sein de cet univers dévasté, que la comparaison avec Mad Max me semble évidente.

Et sur ce point, un des éléments qui m’intéressent tout particulièrement dans la saga Mad Max vient de la façon dont George Miller a très vite compris et questionné la composante mythologique de son univers et de son personnage (dès Mad Max 2 selon moi). J’entends par « mythologique » le fait que Max est rapidement devenu un support de projection extrêmement important pour les spectateurs, lui conférant une dimension universelle et devenant le support d’une grille de lecture du monde particulière. Si le premier film se déroulait dans un monde encore assez semblable au notre, bien qu’en proie à un certain chaos, c’est surtout dans la densité émotionnelle du parcours de son héros que Miller en a fait une figure mythologique, de façon inconsciente dans un premier temps.

C’est une chose que Miura semble avoir tout aussi bien compris, Guts étant un personnage particulièrement chargé sur ce point, et extraordinairement dense et intelligemment écrit selon moi. Et, si le héros de Berserk partage avec Max Rockatansky le fait d’avoir vécu des atrocités au sein d’un monde ravagé et de devoir faire avec, c’est surtout ce rapport du créateur à son personnage qui les rapproche selon moi. Chacun d’eux se retrouve pris dans un double mouvement où ils cherchent à la fois à vivre en marge de ce monde, tout en agissant sur lui de façon importante. Et dans les deux cas, les artistes présidant au destin des deux personnages mettent énormément en perspective leur impact sur ce monde, ainsi que la composante mythologique qui les caractérisent.

C’est notamment pour cela que le personnage de Max est un peu différent dans chaque film, afin d’interroger notre rapport au monde en constante évolution. Et c’est aussi pour cela que le monde de Berserk subit selon moi des modifications importantes qui me semblent épouser l’évolution de son héros. Je serai sur ce point tenté de dire que Miller et Miura opèrent de façon différente mais pour arriver à un même résultat, qui est d’interroger notre monde et nous-mêmes, par le biais de leurs univers et de leur héros.

Ainsi, par le biais du personnage de Delos, j’ai le sentiment que Miura cherche à prendre également de la hauteur vis-à-vis de Guts, et en proposer une variation sur le modèle du miroir, voire du miroir inversé, dans une démarche qui se rapprocherait ici davantage de celle de Miller avec Max. Car les deux personnages partagent un certain nombre de traits communs, mais aussi des éléments qui les distinguent.

Un miroir de Berserk ?

En nous présentant un homme musculeux accompagné d’une figure féminine à l’apparence enfantine qui semble ne pas tout à fait être humaine, difficile de ne pas directement penser à Guts et Schierke, notamment lors de séquences marquantes de Berserk où le héros revêt la fameuse armure et est secouru par la jeune sorcière. Cependant, le duo principal, Delos et Prome est rapidement mis en avant par le biais d’un humour graveleux, la jeune fille proposant au héros un nectar qui le revigore… qui coule de son entrejambe ! Ce petit trait d’esprit de très bon goût se retrouvera par la suite, et si on pourrait s’en passer, on ne peut pas non plus dire que ce soit franchement problématique. Et sur certains points, cet humour me semble aussi le support d’un rapport en miroir avec Guts, jusque dans le gag final où Prome rappelle que Delos est puceau. Quand on sait la complexité du rapport au sexe présenté dans Berserk, ce détail ne me semble pas anodin.

Delos et Prome

Et au-delà de l’humour assez étonnant de la situation, cela contribue à présenter les deux personnages comme des êtres plus lumineux que le héros de Berserk, élément qui sera central dans la caractérisation de Delos. De même, alors que Guts est une machine à tuer qui n’hésite pas à découper tout ce qui bouge, Delos refuse de tuer ses adversaires, et travaille sa façon de se battre dans l’arène afin que chacun des opposants soit perçu comme un être vivant avant tout. Delos explique également clairement qu’il refuse de s’abandonner à la haine, là où elle semble souvent une force motrice pour Guts, au point de parfois manquer de le consumer totalement (notamment lorsqu’il revêt l’Armure du Berserk). De plus, alors que Guts est de plus en plus marqué physiquement par la violence qu’il subit au cours de son épopée, Delos encaisse fort bien et est systématiquement soigné par le « nectar » de Prome, comme s’il n’était pas atteint durablement par cette même violence.

J’insiste sur ces points car la question de la souffrance me semble centrale dans Berserk, qu’elle soit physique ou mentale, et les blessures que portent les personnages sont des éléments au cœur du récit et du système de valeur mis en scène par Miura. De ce fait, je ne peux pas imaginer que le fait de proposer un personnage qui ne tue pas, qui sait rester bon et ne pas céder à la colère, et qui ne garde pas de trace manifeste de la violence qui est à l’œuvre dans ce monde ne soit pas une idée consciente de la part de l’auteur, comme une forme de pause créative pour souffler entre deux parties difficiles de sa série principale (sachant que Gigantomachia a été publié pendant une pause de plus d’un an entre les chapitres 333 et 334 de Berserk).

De plus, il y a une forme de continuité esthétique et thématique évidente entre Gigantomachia et Berserk. D’ailleurs, l’univers singulier du one shot étant esquissé relativement rapidement, il n’est pas interdit d’y voir une déformation de l’univers de Berserk, à une époque lointaine, où les notions de divinité et de religion auraient considérablement changé, au même titre que l’humanité.

Car les nombreux renvois à l’antiquité grecque, mais aussi à sa mythologie contribuent à la fois à donner du corps au récit et à l’imbriquer dans la continuité des réflexions proposées par Berserk. À ceci près qu’une fois encore, Miura semble proposer un pendant plus lumineux, tout au moins sur certains points, comme par exemple avec l’évocation de divinités fertiles. Le titre même renvoie à la Gigantomachie, soit la lutte entre les Dieux et les Géants, ces derniers étant les figures antagonistes du manga.

Géants

Enfin, en proposant un récit rempli de référents mythologiques et historiques (convoquant une image d’Épinal bien connue de l’antiquité gréco-romaine), Miura peut présenter un monde et des personnages à la puissance évocatrice suffisante pour compenser son format très court. D’autant plus que, à la façon de Mad Max, l’aventure présentée ici est volontairement montrée comme un fragment, une péripétie dans la vie de son héros, mais qui impacte finalement l’état du monde dans lequel il évolue. Sur ce point, on revient à la réflexion sur la figure mythologique qui impacte le public qui reçoit l’histoire, sur la façon dont cette même figure est présentée et peut éventuellement évoluer selon les époques (c’est particulièrement évident dans Mad Max), et à la réflexion que propose le mangaka vis-à-vis de la mythologie qu’il a lui-même créé.

En conclusion

Ainsi, on peut se demander à la lecture de cet article si Gigantomachia vaut pour lui-même, ou s’il s’agit d’une œuvre qui ne peut être appréciée qu’à l’aune de ses liens avec Berserk. Je pense que le titre est dans un entre deux, car si on peut facilement prendre plaisir à la pure virtuosité visuelle caractéristique de Miura, apprécier l’univers présenté (uniquement en surface) et les belles idées thématiques, ou simplement profiter d’un titre présentant deux moments de bravoure spectaculaires, il est également évident qu’il peut procurer un sentiment de frustration ou de trop peu, qui passe beaucoup mieux si on remet le titre en perspective par rapport à Berserk.

Me concernant, j’estime qu’il s’agit d’un instantané au format court d’une partie de ce qui fait la richesse de l’œuvre de Miura, mais surtout d’un fragment d’un grand tout, qui contribue à donner un éclairage intéressant à l’approche de l’auteur. On est bien entendu du côté de l’interprétation, de la part d’un lecteur obsédé par la question des Auteurs, et on peut tout à fait apprécier Berserk sans s’intéresser à cet aspect. Mais si on souhaite se questionner sur l’approche du mangaka, et sur la question de la nature mythologique de ses personnages, il me semble que Gigantomachia est un morceau de choix, témoignant de l’érudition de son auteur et des questionnements purement artistiques qui traversent son œuvre, et qui s’incarnent parfaitement dans le personnage de Guts.

3 commentaires

  1. ALors je n’ai pas tout lu par peur de me faire spoiler le manga mais je trouve ça intéressant de faire cette petite approche avec une autre oeuvre. C’est un peu ma manie de rapprocher des personnes qui se ressemblent ou qui ont un parcours assez similaire. Je vais envoyer le lien à ma meilleure amie tient ^^

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