Les Chefs-d’oeuvre de Junji Ito – L’horreur au format court

Poursuivant sa collection dédiée à celui que l’on surnomme « le Maitre de l’horreur », Mangetsu propose un recueil d’histoires courtes de Junji Ito en deux volumes. De quoi avoir sa dose de frayeur et de dégout dans des cadres différents, avec un sens de la narration qui fait des merveilles sur un tel format, chose qu’on avait de toute façon déjà pu constater dans Tomie qui, bien que pourvu d’un fil conducteur, était également un titre structuré autour de petites histoires indépendantes.


Un grand merci à Mangetsu pour l’envoi des volumes.


Ces deux tomes sont composés de dix nouvelles chacun, sélectionnées par l’auteur lui-même. Notons que le premier en contient une centrée sur Tomie, et le second une sur Soïchi, autre personnage emblématique du mangaka (dont l’œuvre Le Journai de Soïchi va connaitre une nouvelle édition chez Mangetsu par ailleurs). Ce qui nous donne deux volumes d’environ 400 pages, à 19€90 chacun, dans le format habituel de la collection Junji Ito. C’est à dire un grand format avec couverture rigide, une préface de ALT236 pour le premier volume, et de Maghla pour le second, ainsi que l’habituelle analyse de Morolian en fin d’ouvrage, toujours très éclairante sur la démarche de l’auteur et fourmillant de pistes interprétatives. Et, cerise sur le gâteau, chaque nouvelle bénéficie d’une postface écrite par Ito, qui revient sur les choses qui lui ont inspiré les histoires.

Du tout bon encore une fois, qui donne une très belle unité éditoriale à cette collection, avec une mise en perspective d’autant plus précieuse que les titres de Junji Ito sont toujours d’une grande richesse thématique selon moi. C’est d’ailleurs dans la façon dont il articule ses mécaniques horrifiques avec ses sujets (souvent proches du quotidien) qu’il arrive à me marquer.

Je pense sur ce point à une histoire du premier volume, intitulée Lipidémie, qui convoque à la fois les changements corporels ingrats de l’adolescence et le dégoût des membres de sa propre famille, qui renvoie à une gêne qu’on peut ressentir en tant qu’enfant, se muant ensuite en angoisse une fois devenu parent. Une idée d’autant plus intéressante que cette histoire fait suite à une autre centrée sur la question de la généalogie, comme son titre La lignée le laisse déjà deviner. Question qui traverse également quelques histoires du second volume, et qui semble particulièrement travailler le mangaka, père de famille au demeurant.

C’est pour moi ce qui fait une partie de la sève du style de Ito tel que je l’apprécie de plus en plus, réussir à renvoyer à des angoisses bien réelles, à des situations du quotidien, en les transformant en quelque chose de purement horrifique, voire résolument dégueulasse visuellement par moments (souvent ?), rendant ses intrigues à la fois plus effrayantes, mais aussi plus foisonnantes d’un point de vue interprétatif.

Et même lorsqu’il s’éloigne de considérations purement quotidiennes, pour proposer des réflexions qui au contraire prennent de la hauteur sur ce que nous sommes, comme dans l’histoire Un Rêve sans fin, où un homme est hospitalisé car ses rêves ont une durée ressentie de plus en plus longue, ce qui impacte sa santé, Ito arrive à proposer des questionnements passionnants… Sans nous apporter de réponse toute faite pour autant, nous laissant la possibilité de faire de notre côté la gymnastique intellectuelle induite par ses intrigues.

Sur ce point, l’absence de réponse, ou tout du moins des chutes parfois abruptes sont dommageables pour certaines histoires du second volume qui donnent un goût de trop peu. Et globalement, j’ai trouvé les nouvelles de ce deuxième recueil moins percutantes au global, même si la plupart restent d’excellentes qualité. Je retiens notamment celle mettant en scène le jeune Soïchi, figure emblématique de Ito, qui parle intelligemment de l’adolescence et de ce que cette période peut avoir de difficile, tout en convoquant une autre figure de l’auteur que je trouve fascinante.

De même, mon histoire préférée de ce second tome est clairement Doux adieux, qui s’éloigne de l’horreur pour plutôt verser dans un fantastique porté sur les émotions, avec les thématiques du deuil, de la famille et de la peur de la mort parfaitement travaillées au sein d’une histoire où les figures d’ancêtres décédés sont mis en scène. Mais quelques autres histoires, comme La Sadique ou Tuyaux hurlants sont aussi particulièrement percutantes dans ce qu’elles racontent, faisant parfois le lien avec certaines histoires du premier recueil.

En résulte un diptyque particulièrement intéressant en ce sens où les histoires développent des thématiques qui leurs sont propres, la plupart du temps densément développées, tout en ayant un véritable liant, notamment par le biais de la figure d’Auteur qui se dégage de Junji Ito. Le tout étant appuyé par le travail éditorial de Mangetsu, qui passe à la fois par une uniformité dans le traitement visuel de la collection, mais aussi et surtout par les analyses de Morolian, qui offrent un travail d’exégèse au fil des volumes qui a une réelle continuité, permettant au lectorat d’affiner sa connaissance de Ito. Car nous sommes encore une fois gratifiés d’analyses pointues et précieuses qui offrent une mise en perspective passionnante du travail du mangaka. Mangaka qui se révèle une fois de plus passionnant dans son approche de l’horreur et dans ce qu’il nous dit de l’être humain.

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