Mon avis sur… Léviathan T.1 de Shiro Kuroi

Léviathan

C’est peu dire que j’attendais Léviathan, nouvelle création originale de l’éditeur Ki-oon, annoncée en trois tomes, et seconde série de l’auteur Shiro Kuroi, après Meikai Hotel, inédite chez nous. C’est le 6 janvier qu’on a pu mettre la main sur le premier tome, dans son grand format très soigné, à la tranche noire qui met d’emblée dans l’ambiance, l’objet en lui-même justifiant les 9€95. Et si la communication autour du titre a beaucoup mis en avant les similitudes de ce huis clos spatial avec Alien, c’est vraiment du côté de Sa Majesté des mouches, le chef d’oeuvre littéraire de William Golding, qu’il faut aller pour comprendre la portée du titre. 


Un grand merci à Ki-oon pour l’envoi de ce volume. Vous pouvez lire un extrait du titre sur le site de l’éditeur via CE LIEN.


Sa Majesté des mouches

Sa majesté des mouchesVous m’excuserez d’évoquer le roman de Golding avant d’entrer dans le vif du sujet, mais au-delà du fait qu’il soit selon moi un ouvrage bouleversant, dont on ne sort pas indemne, il est surtout un titre à l’impact évident dans l’imaginaire collectif (parfois sans qu’on en est conscience), et une influence qui me semble majeure pour Léviathan, compte tenu de son statut de roman clé sur la question de la violence de l’humanité, abordée du point de vue des enfants.

Le roman de Golding est publié en 1954, et raconte comment un groupe composé uniquement de garçons anglais va survivre sur une île déserte après le crash de l’avion dans lequel ils étaient. Alors qu’ils tentent dans un premier temps de reproduire un semblant d’ordre social, tout cela va voler en éclats au fil du récit, créant des comportements tribaux et un semblant de religion qui culmineront dans des violences barbares telles que rites sacrificiels et chasse à l’homme. Le roman traite donc de ce qui cimente la civilisation, des rapports sociaux et des mécanismes de domination et de pouvoir, avec une noirceur terrible qui vient notamment du fait que les personnages qui se livrent à cette barbarie sont tous des enfants.

J’insiste sur ce point car, au-delà du postulat très similaire dans Léviathan, cela contribue à la force évocatrice du roman, qui est selon moi une oeuvre majeure qui mérite vraiment d’être lue. De nombreuses fictions charrient son héritage, consciemment ou non, et en tant que lecteur.trice, je pense qu’on ne peut que porter cette histoire en soi après l’avoir lue. C’est véritablement le genre d’oeuvre qui marque au fer rouge et impacte sur notre rapport au monde.

Ainsi, cela fait une référence de haute qualité pour Léviathan, et il faut avoir les épaules solides pour s’attaquer à l’héritage de Golding. Voyons donc si le présent ouvrage est à la hauteur des fortes attentes qu’il suscitait en moi !


Un huis clos de survie

Le récit s’ouvre sur une équipe de pilleurs d’épave découvrant les restes du Léviathan, un vaisseau à la dérive. Ils découvrent rapidement le journal de Kazuma, un jeune collégien, qui y a consigné les événements qui ont amené à l’état actuel du vaisseau. Ainsi, l’histoire est encadrée par cette narration, et deux niveaux d’intrigue et de mystère vont se chevaucher. Car si on suit majoritairement l’histoire des enfants et ce qui les a amenés à perpétrer un massacre dans le vaisseau, le parcours des pilleurs d’épave dans le Léviathan pose déjà plusieurs questions dans ce premier tome.

Léviathan épave

Quoi qu’il en soit, nous allons vite découvrir qu’une chute de débris spatiaux a endommagé sérieusement le vaisseau, au point où le système de renouvellement d’oxygène ne fonctionne plus, limitant à deux jours les réserves pour les passagers. Passagers qui sont un groupe scolaire, composé de collégiens accompagnés de deux adultes. Un des enseignants va constater rapidement auprès du robot de service l’étendue des dégâts, et apprendra qu’un caisson de cryogénisation est opérationnel dans le vaisseau, signifiant qu’une seule personne pourra être sauvée.

Il ordonne au robot de ne pas divulguer l’information, pour une raison qu’on imagine aisément. Cependant, deux enfants, le fameux Kazuma qui tient le journal et sa camarade Futaba, ont assisté à la conversation entre le robot et l’adulte. Ce dernier va confondre Futaba et tentera de la tuer afin de la réduire au silence, mais c’est elle qui prendra le dessus et tuera l’enseignant. À partir de là, Kazuma et elle partageront le secret de la capsule de cryogénisation, ainsi que celui concernant la mort de l’enseignant.

Ainsi, la perspective d’une mort très proche et le fait de ne plus être sous la surveillance d’adultes (oui, il reste une adulte, mais comme on peut s’en douter, elle ne fera pas long feu) vont rapidement être sources de tensions, en plus des dissensions déjà présentes au sein des enfants (on voit par exemple très rapidement qu’un est victime de harcèlement).

Si j’ai pris le temps pour resituer le récit, c’est véritablement car on est là dans la mise en place des événements, et les révélations que je fais ont lie dès le premier chapitre, pas d’inquiétude à avoir pour de quelconques spoils. Le récit promet donc à partir de ce moment un basculement plus ou moins progressif dans la folie et la violence, bien aidé par une ambiance anxiogène à souhait.

Cette ambiance sent d’ailleurs bon l’influence d’Alien de Ridley Scott, œuvre matricielle de l’horreur SF, avec son vaisseau glauque et sombre et ses passagers livrés à eux-mêmes. Et si le cadre du récit ne suffisait pas, il y a quelques évocations visuelles claires, comme l’a souligné notre camarade Deuffman du blog Hungry Bug. Ce basculement dans la violence est d’ailleurs plus proche dans l’idée de Dragon Head ou L’École Emportée que de Sa Majesté des mouches, en ce sens où il est vraiment précipité par le contexte de catastrophe, là où dans le roman de Golding, le tout est plus progressif.

Ainsi, l’auteur déploie avec talent toute la rhétorique qu’on imagine dans ce genre de contexte pour basculer dans la violence, entre la claustrophobie, la paranoïa et la peur de la mort, les natures de chacun commencent à se révéler, et le tout bascule rapidement dans la violence, puisque dès la fin de ce premier volume, les choses commencent à éclater. Et c’est là que le fait de confronter des enfants prend toute son importance, et permet de révéler toute la noirceur propre à l’homme (d’où mon parallèle avec Sa Majesté des Mouches). En faisant des enfants les victimes et les bourreaux, le récit se fait radical et semble ne laisser aucune perspective positive pour l’humanité. Car si des enfants sont capables de tels extrêmes, c’est, implicitement, que l’adulte peut aller encore plus loin. Si à ce stade, on ne peut pas encore exactement se douter de la tournure des événements, l’idée qu’un seul caisson de cryogénisation soit disponible (pour un seul survivant potentiel donc) et que les pilleurs de l’épave semblent ne trouver aucun survivant ne laissent pas de perspective bien joyeuse pour la suite des événements.

Et l’esthétique globale du titre ne cherche pas non plus à nous faire miroiter une possible lumière dans ces ténèbres, bien au contraire. Comme je l’ai dit, on sent l’influence d’Alien dans ces décors extrêmement sombres et glauques. Mais c’est vraiment le travail sur les expressions des personnages qui achève de créer un sentiment d’oppression, notamment devant des planches choc où l’auteur augmente le niveau de réalisme et de détails de son dessin, nous faisant bien ressentir que c’est des personnages que viendra l’horreur.

Ainsi, ce premier tome est à la hauteur de mes attentes, véritable page turner qui nous met dans une situation d’angoisse perpétuelle, posant les premiers jalons d’un récit qui, je l’espère, saura traiter avec la radicalité nécessaire de ses thématiques. En se positionnant dans la continuité du chef d’œuvre de William Golding, et en offrant un traitement esthétique et narratif de qualité, Shiro Kuroi commence déjà très fort son histoire, dans laquelle je place de très très fortes attentes. Il faut simplement que l’auteur continue d’adopter une démarche radicale, qui me semble la seule possible pour ce genre de récit.

26 commentaires

  1. J’ai failli l’acheter tout à l’heure mais déjà je n’aime pas trop le format ni le dessin… Et je ne suis pas super fan du survival 😅 du coup j’ai préféré le laisser même si je ne doute pas de la qualité du titre. Il en faut pour tous les goûts ! Ravie que tu aies passé un bon moment en tout cas.

    Aimé par 1 personne

    • Tu n’aimes pas voir des gosses souffrir et se faire buter ?
      Franchement c’est un grand plaisir !

      Plus sérieusement, je comprends tout à fait. Personnellement, je ne suis pas spécialement fan de survival, je n’en lis d’ailleurs quasiment pas en manga. Mais là c’est vraiment l’esthétique qui, pour le coup me parle beaucoup, et surtout la parenté avec Sa Majesté des mouches qui m’a tout de suite intéressé.
      Je ne sais pas d’ailleurs si tu as lu le roman de William Golding, mais personnellement il m’a vraiment retourné.

      Aimé par 2 personnes

  2. Bon, vu l’ambiance, ce manga n’est clairement pas pour moi. Je m’étais ennuyée comme un rat mort durant la première moitié de « Sa Majesté des mouches » mais comme tu l’as dit, la suite est d’une noirceur… Pfiou. Je suivrais sûrement tes chroniques par la suite.

    Aimé par 1 personne

  3. Je viens de lire le tome 1 ce jour, les dessins sont assez noirs et collent parfaitement à l’ambiance. On ne cesse de s’enfoncer dans les ténèbres à chaque page, il n’y pas une ombre d’espoir à l’horizon.
    Quelques facilités scénaristiques (les astéroïdes, les dégâts du vaisseau, le manque de moyen de secours, le manque d’oxygène etc…) mais rien de grave non plus.

    Belle édition, même si le gros format me gêne un peu.

    Aimé par 1 personne

    • Ah, j’aime bien moi ce grand format.
      On est d’accord que les raisons de lavarie sont une facilité, qui tend d’ailleurs à diminuer le côté chute dans la violence et la folie, dans le sens où les personnages y sont quand même un peu poussés. Mais j’accepte car la série est courte, du coup il faut bien forcer un peu les événements.

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  4. Titre lu aujourd’hui et j’ai effectivement moi aussi bien retrouvé les influences que tu cites.
    J’ai adoré cette première incursion dans l’univers et cette ambiance étouffante et stressante.
    J’ai pour ma part pensé à Oshimi à plusieurs reprise quand Futaba (?) se la joue psycho. Glaçant !
    J’ai hâte de lire la suite.

    Aimé par 1 personne

  5. un huis clos d’école, des personnages intrigants, des dessins noirs parfaitement adaptés au style, des hommage sans plagiat aux références du genre… pas loin du sans faute! merci pour l’article qui m’a donné envie 😉

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      • Ha! moi qui avait justement Dragon Head dans ma (longue) liste à lire… tu feras un article sur Dragon Head? Sur ce qui t’a déçu?

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      • J’en ai déjà fait un, dans la barre de recherche tu peu le retrouver en tapant le titre de tu veux.

        J’ai été assez lapidaire sur les deux derniers tomes, mais au final c’est représentatif de la lassitude.
        Globalement j’ai trouvé que le premier tome double était excellent, les deux suivants très bon même même moins choc, et ensuite j’ai eu un sentiment de bis répetita, et la fin m’a particulièrement laissé sur ma faim justement.

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