Ma Mangathèque Idéale #19 : Search and Destroy d’Atsushi Kaneko

Search and Destroy

Dans le milieu du manga comme dans n’importe quel médium, il y a parfois des rencontres extrêmement fertiles entre un auteur, un sujet, une œuvre et la personne qui reçoit le titre. Avec Search and Destroy, Atsushi Kaneko rencontre Dororo d’Osamu Tezuka, se réapproprie totalement l’œuvre via une transposition dans un cadre cyberpunk qui semblait taillé sur mesure pour cette histoire, offrant au final cette série en trois tomes seulement, radicale et riche. Avec en petit bonus, une approche totalement en phase avec certaines de mes obsessions en tant que lecteur/spectateur. D’où le fait que Search and Destroy soit, après lecture, un manga que je considère comme un incontournable tant l’auteur a réussi à atteindre une forme d’idéal dans sa proposition que nous allons décrypter ici (sans trop en dire).

Resituons la série

Comme je l’ai dit, Search and Destroy est une relecture de Dororo d’Osamu Tezuka par Atsushi Kaneko, de la même façon que Naoki Urasawa avait réinterprété Une histoire courte d’Astro Boy dans Pluto. Dans un cas comme dans l’autre, on a un auteur d’expérience, au style très marqué, qui se réapproprie totalement le matériau de base pour en faire un titre qui porte clairement sa marque.

DororoMais là où Pluto est assez fidèle à l’œuvre d’origine, étoffant cependant considérablement l’univers et les personnages pour adopter un ton et un propos différent, Kaneko a une approche légèrement différente. Alors que le Dororo de Tezuka (1967-1968) se déroule dans un Japon du passé, à l’époque Sengoku, Kaneko transpose l’intrigue dans un futur cyberpunk où le cadre renvoie à une image d’Épinal des régimes soviétiques, mâtiné d’une esthétique rappelant Fritz Lang également.

Un parti pris audacieux, mais finalement très logique compte tenu de l’intrigue, où un nouveau né s’est vu dérober 48 parties de son corps par des démons, suite à un pacte conclu par son père. Parties remplacés par des membres prosthétiques par un médecin. Un postulat qui se marie à merveille avec les thématiques cyberpunk des corps augmentés artificiellement, et qui sera traitée avec densité et talent par Kaneko, qui se pose clairement dans un continuum thématique avec les grandes œuvres de ce courant.

N’ayant pas lu le manga de Tezuka, je ne pousserai pas davantage la réflexion, si ce n’est que je trouve très intéressant la façon dont des auteurs jouent avec l’héritage de celui qui est surnommé le Dieu du Manga. C’est un phénomène dont j’aurai du mal à trouver un équivalent dans un autre médium personnellement, et qui contribue à montrer la modernité et la richesse de cet auteur, ainsi que son impact sur ceux qui sont venus après. Ainsi, je suis très friand de ce type de relecture, surtout quand l’auteur qui s’approprie le matériau de base arrive à imposer son propre style, ce qui est totalement le cas avec Kaneko et son Search and Destroy.

Le cyberpunk parfaitement digéré

Ainsi, comme je l’ai déjà signalé, un des premiers éléments qui frappent dans ce récit est son cadre cyberpunk et la façon dont Kaneko l’exploite à la perfection. En proposant une héroïne dont 48 parties de son corps ont été remplacées par des membres cybernétiques en quête de vengeance, on a une figure charismatique et stylée, dont le parcours est l’occasion d’embrasser les thématiques récurrentes du genre.

Car le cyberpunk questionne énormément le rapport au corps, et à l’obsolescence de celui-ci. Dès le Neuromancien de William Gibson en 1982, considéré comme le titre fondateur du genre, le corps humain était qualifié de « viande » afin de signifier son côté contraignant. Les individus délaissaient leur enveloppe corporelle pour s’investir dans le virtuel. Au fil des œuvres, en plus des mondes virtuels chers notamment à un certain Matrix, les corps augmentés cybernétiquement sont devenus parmi les tropes classiques du genre.

Hyaku, l’héroïne de l’histoire, se trouve pourvue de membres cybernétiques à son corps défendant, et le récit sera donc centré sur sa quête pour retrouver ces 48 parties dérobées, impliquant évidemment de tuer tous les individus l’ayant dépossédée. Notons que dans Dororo, le personnage principal est un homme, mais Kaneko a décidé d’en faire une femme afin d’apporter une thématique sur la réappropriation du corps féminin, qui enrichit avantageusement l’histoire quand bien même on reste dans quelque chose d’assez implicite.

Mais surtout, cette quête s’ancre de façon évidente dans les thématiques cyberpunk, en allant à contre courant des récits qui vantent souvent les bienfaits des corps augmentés puisque l’héroïne se voit affaiblie à mesure que son corps redevient humain. Un ressort dramatique particulièrement intéressant et bien exploité en ce qui concerne l’action, qui accompagne une réflexion sur ce qui nous caractérise en tant qu’individu singulier, et qui sera filée jusqu’à la fin du récit, pertinente et bien sentie.

Tout ceci au service de l’écriture du personnage principal (mais aussi de Doro, un enfant qui l’accompagne et aura un rôle important dans l’histoire), mue par une colère intense, et qui découvrira d’autres sensations et émotions au fil du récit. Kaneko explique dans sa postface qu’il sentait une grande colère dans le récit de Tezuka, et qu’il lui semblait important de retranscrire cette colère dans sa relecture de l’histoire. La colère est donc portée par Hyaku, mais aussi par les robots, exploités et malmenés, qui apportent un grondement de révolte et un discours plus politique à l’ensemble. Les deux éléments du récit se mariant parfaitement, avec en prime l’histoire du jeune Doro qui se greffe à cela en un tout cohérent et extrêmement riche malgré la faible durée de la série (qui par ailleurs, ne souffre d’aucune baisse de régime et d’aucun élément survolé, une gageur !).

Une esthétique riche

Si on a déjà lu un manga de Kaneko, on voit tout de suite que l’auteur a un style immédiatement reconnaissable, jouant sur des noirs et blancs très marqués, avec peu voire pas de nuances dans les ton, donnant un côté très stylisé à l’ensemble. De mon côté, je n’avais lu que Wet Moon auparavant, mais rien qu’avec cette première expérience, son style m’a marqué. Un autre élément caractérisant l’esthétique globale de l’auteur est son côté très inspiré du cinéma (mais pas que). Là où Wet Moon renvoyait énormément à Lynch, avec une apparition étonnante de la fameuse lune de Méliès, Search and Destroy renvoie de son côté au cinéma de Fritz Lang, en particulier dans la façon d’architecturer sa ville. On pourrait également trouver d’autres correspondances plus récentes et mainstream, mais aussi des renvois autres qu’au cinéma.

Je pense notamment à ce qui me semble être une influence esthétique héritée de « l’art corporel », comme par exemple celui de l’artiste plasticienne Orlan. Pour dire les choses très simplement, elle utilise son propre corps comme support à son art, notamment avec des prothèses en dessous de sa peau. Vous l’aurez sans doute deviné, ça fait très cyberpunk dans l’idée, bien que l’approche soit ici uniquement esthétique. Et j’ai retrouvé cette influence dans les character design du manga, notamment chez certains robots (appelés les Creechs), et j’ai du mal à ne pas y voir une influence explicite et consciente chez Kaneko, ne serait-ce parce que, de mon côté, j’ai découvert l’existence d’Orlan et de ce courant artistique lorsque j’étudiais le cyberpunk.

En conclusion

Ainsi, le visuel agit de concert avec l’univers et l’histoire pour proposer quelque chose de totalement cohérent et consistant, qui arrive à maximiser tous ses effets de mise en scène et narratifs, racontant beaucoup avec peu.

Mais surtout, dès le début, le titre met en avant l’importance de la colère dont son héroïne est porteuse, colère liée au monde dans lequel elle vit et au sort qu’elle a subi, bien entendu. Une colère qui donne un ton radical au titre, percutant et très riche d’un point de vue politique. C’est également un trait du cyberpunk, mouvement qui se veut contestataire par essence, en présentant un monde corrompu, où la déshumanisation des corps accompagne une certaine décadence globale.

En cela, Search and Destroy est un pur titre cyberpunk, avec tout ce que cela comporte de richesse, de colère et de remise en question du monde dans lequel on vit. Un genre qui nous met le nez dans la fange afin d’en extraire quelque chose. Bien souvent, c’est une réflexion pertinente sur notre rôle et notre place dans tout ça. Cela contribue à rendre ce genre parfois difficile d’accès car il met le doigt là où ça fait mal, mais quand c’est réussi, c’est d’autant plus impactant. Et dans le domaine, on peut dire que Kaneko a vraiment frappé un grand coup.

17 commentaires

  1. Je partage tout à fait ton sentiment sur ce titre qui m’a surpris par la réinterprétation de Dororo qu’elle offre, qui pour moi qui ai lu le tome 1 de la série originelle, dépasse même celle-ci. J’ai été soufflée par les qualités graphiques et narratives de l’oeuvre, la puissance du ton employé et l’esthétique cyberpunk. Je suis fan aussi 😀

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  2. Decouvert en toute fin d’annee ce titre m’a immediatement accroché et je te rejoind sur son caractère incontournable notamment par une radicalité etonnante. Le graphisme est aussi a noter, qui peut rebiter au premier abord mais qui a des touches de l’americain will eisner sous acide pour moi. Les ref de l’auteur sont clairement occidentales malgre la base Tezuka et l’intelligence du propos le hisse au niveau de reflexion d’un Endo (Eden).

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  3. Suite à ton article, j’avais mis Search and Destroy dans ma liste de mangas à lire (rapidement^^) et malgré des attentes élevées je n’ai absolument pas été déçu.
    En plus des références que tu as mentionnées, il y a un peu de Kill Bill dans cette héroïne barrée en quête de vengeance et d’identité. (même si chronologiquement c’est plus le manga de Tezuka qui peut être considéré comme l’influence du film).
    En tout cas, j’ai tellement accroché que j’ai enchainé avec Soil du même auteur. Là aussi une énorme claque avec un manga encore plus barré dans sa thématique et son traitement.
    Merci encore pour l’article !

    Aimé par 1 personne

    • De rien, merci à toi surtout de me partager ton enthousiasme. De Kaneko, je n’ai lu que Wet Moon comme autre titre, excellent également dans un genre différent (très influencé par David Lynch ici).

      C’est vrai que ça fait un peu Kill Bill, et je ne sais plus si j’en ai parlé dans l’article mais j’ai aussi pensé au personnage interprété par Sofia Boutella dans Kingsman par rapport aux jambes du personnage.

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