Mon avis sur… Flow T.1 de Yuki Urushibara

Flow

En tant que gamer, le concept de « Flow » ne m’est pas inconnu, même si sa définition peut varier en fonction du domaine. Dans le rap par exemple, on lie la notion de Flow au débit propre à chaque interprète, liant ceci à la rythmique de la musique. Le professeur de psychologie Mihály Csíkszentmihályi, quant à lui, décrit le concept de « flox » comme un état de concentration et d’immersion maximum dans une activité, altérant la perception des choses et du temps. C’est la définition qui revient dans le domaine du jeu vidéo, mais qui est également pertinente dans les différents médias narratifs et immersifs, auquel le manga appartient à fortiori.

Et si j’introduis mon article sur le premier volume du manga Flow en rappelant ça, ce n’est pas seulement car son nom m’y invite, mais aussi parce que ce mot chargé de sens m’a apporté, avant même d’ouvrir le volume, une grille de lecture bien spécifique à cette histoire qui se veut effectivement immersive, comme coupée du temps et du monde, dans un univers à la fois familier et singulier, dans un rapport sensoriel et émotionnel aux choses, comme nous allons le voir.

Flow est donc la nouvelle série de Yuki Urushibara, terminée en 3 tomes au Japon. Un retour de la mangaka chez Kana après Mushishi (10 tomes). Notons qu’elle a également été publiée chez Ki-oon, qui a proposé la série Underwater (2 tomes), qui n’est plus trouvable en neuf actuellement.
Le style de la mangaka est régulièrement qualifié de poétique et onirique, et, la découvrant avec cette nouvelle série, j’arrive déjà facilement à voir pourquoi. Ici, elle a très clairement pris un concept qui permet d’aller dans ce sens, à la fois en terme d’écriture que d’esthétique.

Hirota, secondé par son chat Sachô, est un spécialiste des flows, ces phénomènes bizarres qui déforment l’environnement. Hirota traque leur source pour essayer de les faire stopper au plus vite. Chima se présente à son bureau pour devenir son assistante et elle se retrouve directement embarquée sur sa première scène de flow.
Dans ce boulot pour le moins étrange, il faut s’attendre à tout !

Ce premier tome de Flow embrasse totalement la définition du terme que j’ai donné en introduction, travaillant avec sérieux la question du rythme du récit, de l’immersion dans son univers, et de la tonalité émotionnelle qui s’en dégage, aussi bien pour les personnages acteurs de l’histoire, que pour le lectorat.

Si les phénomènes de Flow apparaissent comme un peu nébuleux en début de récit, on finit rapidement par prendre la chose comme acquise, sans trop se focaliser sur les explications liées à l’existence de ces phénomènes, pour davantage les appréhender pour leur portée symbolique. J’entends par là que si le fonctionnement des flow, leur apparition et les « règles » qui semblent régir cet univers me semblent de prime abord peu claires, j’ai réussi à rapidement m’immerger dans le récit pour oublier cet aspect et me concentrer sur l’approche émotionnelle de la mangaka.

Je pense que c’est dans cet aspect que réside tout le cœur du titre, mais aussi le côté qui pourrait laisser une partie du lectorat extérieur à la proposition. Il faut accepter de s’abandonner dans l’imaginaire de la mangaka sans questionner certains éléments, pour ne garder que l’aspect métaphorique du récit. Car dans un monde empreint d’onirisme où tout phénomène naturel semble potentiellement possible (on nous parle notamment de rues qui se retrouvent démultipliées, d’angles qui sont arrondis au sens propre, ou encore de miroir permettant d’entrer dans une infinité de versions dupliquées du monde), il est compliqué d’imaginer comment il serait possible que tout tourne rond.

Mais là n’est pas la question, et si on consent à un petit effort de suspension d’incrédulité, on peut vibrer au rythme du récit, segmenté en chapitres d’une trentaine de pages qui racontent à chaque fois un cas auquel le duo principal (accompagné d’un chat) doivent faire face. On comprend rapidement que le phénomène de flow est déclenché par un choc émotionnel fort que vit une personne. En résolvant ce conflit, le flow s’achève, ou alors il est possible de le laisser prendre fin de lui-même, après plus ou moins de temps.

Tout ceci me semble une représentation métaphorique des états mentaux qui peuvent nous assaillir, ou pour être plus clair, de comment des événements du quotidien peuvent nous chambouler au point de mettre à mal notre rapport au monde. Ainsi, les phénomènes de flow semblent représenter un changement d’état en lien avec les difficultés auxquelles les personnes font face. Le premier chapitre en donne un exemple particulièrement parlant, puisqu’une intersection se retrouve multipliée dans la réalité, représentant le stress auquel un jeune qui doit choisir entre plusieurs voies professionnelles fait face.

De ce fait, le concept de flow, bien qu’étant une représentation poétique, renvoie à quelque chose de très terre à terre et à même de nous renvoyer à nos propres expériences et questionnements. En cela, le manga arrive parfaitement à mettre en scène la notion de flow telle que définie en début d’article, afin de nous immerger au maximum pour mieux nous amener à adopter une approche émotionnelle et métaphorique de ce qu’il met en scène. Ce faisant, nous sommes mis exactement dans la même situation que les personnages, pour qui la réalité se trouve légèrement déformée par le cours des événements vécus, tout comme nos expériences marquantes bouleversent notre rapport au monde.

Pour dire les choses plus simplement, alors que le monde change de façon constante dans notre esprit, au gré de nos expériences et de l’évolution de notre vie, Flow représente cet état de fait de façon métaphorique via ces phénomènes naturels. En cela, le manga a réussi à me happer à la fois par ses qualités immersives, liées à son concept, son écriture et son dessin, tout en proposant dans le même temps de prendre de la hauteur par rapport à ce concept, en invitant à l’introspection et la réflexion, permettant à ce moment de lecture d’avoir une belle résonance intime.


Qu’en pensent mes camarades ? Les Blablas de TachanLes Voyages de Ly

19 commentaires

  1. J’ai beaucoup aimé ton intro et l’axe de ta chronique. Je ne connaissais pas le concept pour les JV, n’y jouant pas, mais j’avais par contre ressenti cette notion du flow avec le sens du rythme et l’écoulement du temps de l’autrice sans réussir à y mettre le doigt. Alors merci pour ce bel avis

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    • Merci à toi pour ton retour, j’ai essayé d’être le plus clair possible dans la façon d’expliciter mon ressenti mais c’était pas forcément facile.

      Mais pour le coup, rien que me titre m’avait donné une idée du ton que pouvait avoir le titre, et au final il a été exactement dans ce que j’imaginais, du coup l’angle était tout trouvé.

      Aimé par 1 personne

  2. Le premier chapitre en donne un exemple particulièrement parlant, puisqu’une intersection se retrouve multipliée dans la réalité, représentant le stress auquel un jeune qui doit choisir entre plusieurs voies professionnelles fait face.
    _____
    Putain, on dirait moi !
    Ca me fait penser à du Laurent Gounelle bizarrement à en lire ton article. Intriguant mais ça m’intéresse !

    Aimé par 1 personne

    • Je t’avoue que même si on a plusieurs Gounelle au travail et que ça marche bien, ça ne m’a vraiment jamais attiré donc je ne pourrai pas comparer.

      Courage, tu vas trouver la bonne voie et mettre fin au flow causé par ton indécision !
      (Moi pzrso c’est un peu le hasard qui m’a fait rentrer dans un boulot qui me plaît)

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      • J’avoue, je n’ai lu que L’homme qui voulait être heureux mais je l’aime beaucoup aimé par contre. Comme le dit l’expression, « ça fait réfléchir »

        Je verrais bien de toute façon, si j’arrive à trouver un boulot dans lequel je suis vraiment bien et dont je ne m’en lasse pas rapidement, ça serait un miracle XD
        (Ah ouais ?)

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      • Oh que oui, j’ai fait des études en cinéma sans jamais pensé à quoi faire ensuite, et c’est après plusieurs années d’interim et de boulots pourris que j’ai fait bénévolement un peu d’animation en médiathèque, et après ça, j’ai décidé de postuler et par chance j’ai été pris !
        Depuis, ça fait 6 ans que je terrorise les gosses, que je les défonce à Mario Kart et que j’essaie de leur refiler des mangas en loussedé !

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      • Ah mais c’est génial ça !
        Tu sais que mon frère a fait des tas de recommandation manga à ses petits en périscolaire et aux centres. D’ailleurs il lui ait arrivé la même chose que toi. En fait, il avait déjà fait un stage d’animateur dans une ludothèque et était intéressé par la BAFA. Ensuite, quand on a déménagé, on traînait beaucoup à la patinoire lors de la période des fêtes de fin d’années. Il y avait une « ludoroulotte » et même si il n’était ni bénévole, ni anim, les gosses et les parents le prenaient pour un animateur tellement il avait déjà les bases du métiers. Ce sont les responsables de la ludoroulotte qui l’ont encouragé à passer par cette voie. Il est toujours animateur mais souhaite évoluer en tant qu’éducateur spécialisé.

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  3. J’ai beaucoup aimé ce premier tome (et le deuxième aussi d’ailleurs). C’est une tranche de vie fantastique mais qui semble à la fois réel. C’est une lecture posée. J’aime bien le fait que ce soit en chapitres indépendants aussi. Le manga est plutôt chouette.

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