Sun-Ken Rock – Le Magnum Opus radical de Boichi, pour le meilleur et pour le pire

Ken

Sun-Ken Rock est un objet passionnant, l’œuvre somme d’un auteur à l’identité très marquée, passionnant et polémique. Une série qui transpire le style de son auteur par tous les pores, dans lequel il a pu donner tout ce qu’il avait en tête, aussi bien en position qu’en négatif. Car Sun-Ken Rock est un titre qui ne peut s’apprehender dans sa globalité et dans tous les paradoxes qu’il épouse. Un titre résolument érudit, énervé, virtuose et complexe, mais aussi d’une beauferie, d’une misogynie crasse, d’une bêtise parfois affligeante et d’une hypocrisie folle. Des qualificatifs qui conviennent aussi très bien à Boichi, puisque son manga semble la parfaite transposition de ce qu’il porte en lui. Ainsi, après m’être longtemps interrogé sur ce mangaka, la chose m’est apparue dans son incroyable simplicité : il nous rappelle qu’on peut être brillant et intelligent tout en étant un énorme beauf totalement arriéré sur de très nombreux points. De ce fait, Sun-Ken Rock est comme son auteur une somme de paradoxes, ce qui en fait la richesse, mais en fait également un échec dans les grandes largeurs. L’exemple même d’une œuvre fondamentalement passionnante, mais pas vraiment bonne pour autant selon moi.

Précisons avant de commencer que j’ai écrit plusieurs articles au fil des volumes, j’ai du traiter environ la moitié des tomes de la série, et je risque fort dans cet article de contredire certaines choses que j’ai pu dire lors de ma découverte, la faute à une réflexion qui a muri au fil du temps, et surtout, à la lumière d’une connaissance plus importante de l’auteur, et une lecture complète de la série, dont la seconde moitié est, il faut le dire, calamiteuse dans les grandes largeurs (selon moi, comme toujours).

Mais, le but ne sera pas de défoncer totalement Sun-Ken Rock de façon gratuite (de toute façon, c’est un manga qui a beaucoup de qualités et que j’aime sur de nombreux points), mais de plutôt proposer une réflexion sur cette série, car elle me semble vraiment un objet d’analyse passionnant.

Dernière précision, je vous invite à lire avant cet article la réflexion très pertinente de La Bougie de Vinayaka sur la série, qui est certainement ce que j’ai lu de plus intéressant et de plus en phase avec la réalité sur la série, soulevant très bien tout ce qui ne va pas. Vous verrez que je la rejoins sur certains points, mais a un avis beaucoup plus ambigu sur l’ensemble de la série, ayant réussi à y prendre un grand plaisir très souvent.

Les origines de la série

BoichiSun-Ken Rock, jusque dans son pitch et son concept, semble l’œuvre de la vie de Boichi, quand bien même le mangaka est encore relativement jeune (48 ans) tant elle entre en résonnance avec ce qu’est son auteur. Car Boichi est un mangaka d’origine coréenne, qui a fait le choix de quitter son pays pour le Japon en 2004 notamment à cause du Juvenile Protection Act, une loi visant à censurer les auteurs. Car en bon esprit libre, l’auteur veut pouvoir faire ce qu’il veut comme il veut dans son art, et surtout, pouvoir dessiner des nanas à poil partout et tout le temps (on y reviendra) !

De la même façon, il choisit de créer un personnage principal d’origine japonaise, expatrié en Corée du Sud, comme un miroir inversé de la situation de l’auteur. Car Ken Kitano et un jeune loser qui quitte son pays afin de rejoindre la fille qu’il aime, Yumin, qui s’est engagée dans la police coréenne. Le Ken en question semble une sorte de prolongement d’Onizuka de GTO, puceau de 20 ans un peu concon sur les bords, et particulièrement affuté physiquement (encore plus qu’Onizuka). Tellement concon qu’il va finir par devenir un boss mafieux sans rien avoir demandé, sous prétexte qu’il a rossé des vilains devant la bonne personne (un mafieux aux dents longues).

De là va découler une critique au vitriol de la société et la politique coréenne, traitant de l’idée selon laquelle un état fonctionne comme un groupe mafieux, le leitmotiv de la série, durant 25 tomes et plusieurs arcs permettant d’aborder diverses strates de la société. Résolument revanchard et rentre dedans, le manga a un gros capital sympathie de par cet aspect, qui en fait selon moi la principale force en même temps qu’une des grosses faiblesses.

Car si on ne peut qu’apprécier le panache de l’auteur dans sa façon de pointer du doigt certaines choses, il y a aussi une forme d’hypocrisie énervante (pourquoi diable après avoir défoncé le monde des idols, il se sent obligé de dire qu’il a grossi le trait car dans les faits il n’a rencontré que des gens trop sympas dans ce secteur ?!), mais surtout, un traitement beaucoup trop en surface de la plupart des éléments qu’il va aborder, créant un déséquilibre d’une part narratif (la seconde moitié de la série est une grosse descente aux enfers narratifs et thématiques, tournant quasi-totalement à vide), mais aussi thématique.

Si certains arcs sont traités avec une certaine intelligence, à partir de celui de l’immobilier, très prometteur sur le papier mais finalement mal exploité, l’édifice fragile bâti par l’auteur me semble s’effondrer quasiment intégralement, pas trop aidé par des tics de l’auteur qui font à l’encontre du bien de sa série.

Mais, le tout reste globalement sauvé par la radicalité de l’auteur (en bon comme en mal), son côté en phase avec lui-même et ses ambiguïtés (morales et politiques notamment). Revenons donc sur tout ça !

Une œuvre (trop) riche

Comme je l’ai expliqué rapidement précédemment, Sun-Ken Rock est donc un manga d’action dans le monde de la mafia, riche en grosse bagarre souvent magistralement mise en scène, il faut le dire, où Boichi cherche à déconstruire le monde politique coréen pour mettre en exergue sa corruption. Mais dans le même temps, il revient sur des épisodes peu glorieux de l’histoire du pays, sur les différentes strates de la société, propose de la comédie romantique adulte, de la comédie beaufisante à souhait (parfois pour le meilleur, souvent pour le pire), construit un personnage prolétaire très chargé thématiquement, de l’érotisme de mauvais goût à outrance et un discours sur le viol et le sexe à côté de la plaque, et surement d’autres choses que j’ai oublié.

Pour le dire simplement, Sun-Ken Rock est un manga très très riche, beaucoup trop pour les 25 tomes que compte la série (car une partie non négligeable du récit concerne l’action, ce qui réduit le temps accordé à la réflexion et au développement des thématiques de l’auteur). Si bien qu’en fonction des arcs, la qualité du traitement de l’auteur et la pertinence de son discours est extrêmement variable. Parfois, il développe un propose très intéressant, notamment sur la guerre du Viet-Nam et l’implication de la Corée dans le conflit, ou encore dans l’arc des idols. Mais d’autres fois, il se vautre totalement dans les poncifs les plus éculés, rendant ses arcs assez creux. Celui centré sur l’immobilier a été le début de la fin pour moi, mais les problèmes étaient déjà présents avant.

D’une part, le fait de toujours tout résoudre dans la violence et le pétage de gueule semble relativement simpliste, et crée également une forte redondance sur le simple point de vue narratif. D’où une forme de lassitude passé la moitié de la série, où Boichi semble tourner à vide et répéter la même formule en boucle jusqu’à enfin clôturer l’histoire d’amour entre Ken et Yumin.

Car en dehors de l’ascension de Ken, qui devient un mafieux de plus en plus puissant (quasiment à son corps défendant), l’autre fil rouge de l’œuvre est l’histoire d’amour entre les deux personnages principaux. Et sur ce point, je trouve qu’on reste également dans quelque chose d’assez décevant sur certains points. D’un côté, il y a des moments assez bien vus dans l’aspect humoristique coquin des rendez-vous entre les tourtereaux, de l’autre, dès qu’il s’agit de faire de Yumin un personnage qui existe par elle-même, le fiasco est total (et ce jusqu’à la fin de la série). Remarque qui est par ailleurs valable pour l’intégralité des personnages féminins de la série, et qui est un des points les plus intéressants, et les plus symptomatiques de Boichi, nous y reviendrons.

Je pense que globalement, Boichi pêche car il trop voulu en faire et en dire. Cela contribue à conférer à la série un vrai panache, mais malheureusement, on finit par avoir un goût de trop peu de plus en plus fréquemment au fil de la série, dont les réflexions deviennent de plus en plus des alibis à de la grosse action qu’une véritable volonté de pointer du doigt des éléments problématiques de la politique coréenne.

Yumin infiltrationLe tout saupoudré de chapitres WTF déconnectés de l’intrigue, où Boichi se fait plaisir sans se poser de question, au point où il ne se rend même pas compte des sommets de beaufitude qu’il finit par atteindre. Je pense à quelques chapitres centrés sur Yumin en infiltration, qui se résument tous par « Yumin va devoir s’infiltrer en se foutant à moitié à poil à l’armée/à la cuisine/etc, et va confondre les méchants », le tout dans un mauvais goût hallucinant, avec un humour qui ne passe pas du tout. De la même façon, il nous offre un petit récit déconnecté du reste que j’appelle « La Pioche Origins » complètement nul. La Pioche est un des membres de la team de Ken, qui se caractérise par sa beaufitude et son caractère d’agresseur sexuel en puissance (sa seule caractérisation est littéralement qu’il déteste Ken car toutes les femmes sont à ses pieds, alors que lui est petit et fait pitié, et n’arrive donc pas à chopper). Et la petite histoire de ses origines n’est qu’un prétexte pour partir dans un petit délire SF totalement hors sujet, dont le but est, je vous le donne en mille, de montrer un maximum de femmes à poil.

Car oui, il est temps de venir à cet aspect du travail de Boichi, qu’on retrouve un peu partout dans ses œuvres : l’érotisme souvent outrancier, et le rapport aux femmes parfois plus que problématique.

La représentation des femmes

Selon moi, on peut résumer le travail de Boichi sur les personnages féminins par l’idée que l’auteur souhaite toujours avoir le beurre et l’argent du beurre. Et si cela peut parfois fonctionner, notamment concernant la relation entre Ken et Yumin, où l’érotisation de la jeune femme n’est pas forcément dérangeante pour moi (tout du moins durant la première partie du récit), il faut reconnaitre qu’à de nombreuses reprises, l’auteur sombre dans des travers beaufs dans le meilleur des cas, mais parfois vraiment embêtant dans ce que cela dit, je l’espère inconsciemment, de la part de l’auteur. On parlera notamment plus en détails de la question du viol, qui intervient de mémoire à deux reprises.

Contre plongée culottePour ce qui est du traitement des personnages féminins chez Boichi, pour le dire simplement, moins elles sont habillées, mieux c’est pour lui. Toutes les occasions et tous les prétextes sont bons pour les désaper au maximum, au point où l’auteur crée vraiment des choses qui viennent ternir la qualité de ce qu’il fait, mais il semblerait qu’il s’en foute, et que pour lui c’est plus important de mettre de l’érotisme que de réellement faire quelque chose qui a du sens. Sur ce point de vue, je pense notamment à sa série Origin, dans laquelle il précise que les robots n’ont pas de sexe (comprenez, pas d’organe sexuel), et où on voit pourtant parfois les robots à l’apparence féminine avec une silhouette très nettement visible de sexe entre les jambes tant les tenues sont moulantes (l’image à gauche vient cependant de Sun-Ken Rock, où l’auteur multiplie les contre-plongées du meilleur goût).

Et si je n’ai rien contre de l’érotisme dans un manga, j’aime bien aussi qu’il soit dosé. Dans Sun-Ken Rock, Boichi a cette fâcheuse tendance à désamorcer de nombreuses situations par le biais de l’érotisme, voire de le mêler à une forme d’humour bas du front, qui cassent parfois (souvent ?) le délire. Je pense aux séquences déjà évoquées avec Yumin en infiltration, où l’histoire « La Pioche Origins » qui sont d’une nullité confondante. Alors que parfois, j’avoue que l’excès de certains passages m’a bien plu, je pense notamment à un barbecue qui ne peut que marquer (en bien ou en mal, c’est selon), les gens qui ont lu la série. Mais sur ces points, je dois admettre que c’est très personnel, et je pense que certains se diraient que les exemples que je cite en ratage sont finalement au même niveau que ceux qui fonctionnent à mes yeux.

Mais il y a un point cependant sur lequel il n’y a vraiment aucune ambiguïté, c’est l’écriture globale des personnages féminins, dont les problématiques se résument à deux choses principales selon moi : un rapport au viol consternant, et également le fait qu’absolument aucun personnage féminin dans l’histoire ne soit caractérisé en dehors de son rapport à Ken.

En effet, le viol, trope régulier des histoires de mafieux, est plusieurs fois mis en scène dans Sun-Ken Rock, avec à chaque fois les mêmes problématiques d’un point de vue totalement aux fraises de Boichi dans la façon de le traiter, rendant le tout profondément hypocrite selon moi. Je pense d’ailleurs que c’est une problématique fréquente chez Boichi par rapport à tout ce qui a trait à la représentation des femmes, le mangaka voulant toujours avoir le beurre et l’argent du beurre.

Ainsi, dès les premiers tomes, Miss Yoo, une jeune prostituée, se fait torturer et violer de façon brutale par des mafieux. Ken va évidemment s’occuper de leur cas, et au milieu de tout cela, la jeune femme et le héros auront un discours concernant le fait qu’elle ne sera jamais souillée par ce qu’elle a subi car son âme reste belle et pure. Une idée qui n’est pas inintéressante en rapport avec ce qu’on projette sur les victimes de viol, mais qui semble être surtout là comme un alibi pour le mangaka, qui met en scène tout ceci avec une forte complaisance, érotisant à l’excès la victime.

De plus, une fois sauvée par Ken, surement très reconnaissante vis-à-vis de son héros, elle va nourrir une certaine obsession pour lui… et son engin. Un élément central dans la caractérisation de Ken, qui semble être la représentation de l’homme parfait selon Boichi. Il sculpte son corps, vit à la dure et à de grands principes, parmi lesquels ne pas sauter toutes les meufs qui passent. Et Dieu sait que pourtant, elles n’ont toutes que cette envie, y compris les victimes de viol. Il va d’ailleurs lui-même plusieurs fois se faire sucer à son corps défendant, le pauvre…

Un autre viol a également lieu durant l’arc des idols (surement LA scène problématique d’un arc qui, par ailleurs m’avait semblé bien mieux écrit que tout ce qui a suivi dans la série), dont Ken et une autre jeune femme sont témoins, cachés. Au-delà du fait qu’il assiste sans rien dire à la chose (très chevaleresque…), la séquence est encore une fois mise en scène avec beaucoup de complaisance, érotisant à l’excès l’acte si bien que j’ai fini par me demander si c’était un viol ou du sexe consenti. Et, vous en conviendrez, si la séquence présence une ambiguïté telle, c’est qu’il y a véritablement un problème quelque part. Sans parler du fait que Ken, une fois de plus, à une bosse dans son pantalon qui ne laisse pas de place au doute quant au caractère excitant de la scène… Très dérangeant !

Elle est drolement dure

Et sur le second point, comme je l’ai dit, tous les personnages féminins de la série sont caractérisées en fonction de leur rapport à Ken. Je pense notamment à Kae Lyn, tueuse hors pair qui est un des membres les plus forts de la Sun-Ken Rock team, qui se retrouve à moitié à poil tout le temps (comme tous les personnages féminins vous me direz), et qui n’est caractérisée que par le fait qu’elle est obsédée par Ken au point de littéralement vouloir être sa chose, mettant parfois en gage son corps dans des compétitions dont elle sait d’avance que Ken sortira vainqueur.

La concernant, je pense notamment à une séquence de barbecue hallucinante (que j’ai trouvé plutôt drôle car pleine d’humour pipi caca, j’avoue) où elle se retrouve recouverte de sauces de toute sorte, totalement à poil, si bien que l’imagerie résolument pornographique rend le tout assez particulier (j’ai recherché des images relativement soft de la scène pour vous donner une idée, mais tout est bien trop hard en réalité…).

Et elle n’est pas une exception, puisque comme je l’ai dit, à peu près toutes les femmes qui croisent la route de Ken ne pensent qu’à se faire déflorer par le héros, si bien que son nom Ken prend un autre sens pour nous, lecteurs et lectrices francophones…

Enfin, il y a le cas de Yumin, souvent considérée comme une héroïne badass qui remet les pendules à l’heure concernant le rapport aux femmes de Boichi… Sauf que pas du tout. Durant la majorité du récit, c’est la petite amie de Ken, une sorte d’enjeu dans l’histoire (en gros, on suit l’ascension de Ken dans la mafia et dans le cœur de Yumin en parallèle), et elle est finalement très peu développée en dehors de ça. Les quelques chapitres de mission d’infiltration de Yumin sont juste un prétexte pour la désaper à chaque fois, en plus de faire des traits d’humour trop beaufs pour vraiment être appréciables.

Mais quand on arrive dans la dernière ligne droite du récit, où son histoire personnelle se mêle au grand récit, les choses ne vont clairement pas en s’arrangeant. Certes, elle se bat avec flingue et katana en peignoir/culotte pour concilier aspect badass et sexy, mais cela fait plus figure de trompe l’œil qu’autre chose puisque…

Yumin

SPOIL
SPOIL
SPOIL

Ken et YuminElle va finalement trahir Ken pour récupérer le contrôle de son clan, après que monsieur ait un peu tout fait tout seul. Ou comment faire du seul personnage féminin qui aurait pu avoir de la consistante une harpie. Mais le plus beau arrive ensuite, quand Ken décide en toute conscience de lui léguer tout ce qu’il a bâti, car au fond, ce n’est qu’une femme, et il faut bien tout faire à sa place. Je conviens que cette phrase n’est qu’une interprétation personnelle, mais au sein d’une série où les personnages féminins ne font que graviter autour de Ken et n’accomplissent littéralement rien, j’ai du mal à voir comment cela peut être interprété autrement (le « tais-toi et admire », qui pourrait être innocent, semble finalement assez révélateur de cet aspect).

Et en soi, pourquoi pas. Si Boichi veut faire de son héros un fantasme de He Male ultime, il a le droit, mais comme d’autres choses, ceci me semble être fait en dépit du bon sens et surtout de la bonne tenue de son récit.

Boichi : Un mangaka qui a besoin d’être contenu ?

C’est vraiment un aspect symptomatique du travail de Boichi, que je retrouve dans pas mal de ses titres : l’auteur semble tenir à ses idées, à ne pas se censurer et à faire les choses comme il l’entend, au risque que cela ternisse la qualité globale de ses titres. Et le rapport aux personnages féminins est totalement dans cette optique, car même en fermant les yeux sur les idées véhiculées et en s’en tenant à la tenue narrative et esthétique du récit, ça ne fait que créer des soucis qui auraient pu être évités.

Et cette radicalité et ce refus de compromis ternit donc énormément le tableau, tout en étant paradoxalement un élément qui contribue à l’identité très forte de Sun-Ken Rock, au point où je ne suis pas sur qu’il aurait été possible de faire autrement au final. Ainsi, la série épouse les ambiguïtés et les paradoxes de Boichi, dessinateur brillant, artiste érudit et surinvestit dans son travail, mais capable de sacrifier énormément sur l’autel de la beauferie et de l’érotisme à outrance.

De ce fait, j’ai fini par me dire avec le temps qu’il avait besoin de garde-fou pour réellement proposer un récit carré et qui exploite à fond ses qualités sans se laisser submerger par ses problématiques. Et le garde-fou a en l’occurrence été trouvé selon moi avec Dr Stone, série à 4 mains dont il assure le dessin tandis que Riichiro Inagaki écrit le scénario. Précisons malgré tout que le titre me semble vraiment coécrit par les deux artistes, d’une part car elle est vraiment dans une forme de continuité thématique avec pas mal de travaux de Boichi, et aussi parce qu’il a écrit et dessiné seul son spin off en un volume.

Quoi qu’il en soit, le fait de travailler à quatre mains permet déjà de mettre de côté beaucoup de problématiques de fond dans l’écriture qu’on retrouve de façon récurrentes chez Boichi, notamment une envie d’en faire trop et d’aller dans trop de directions, sans jamais totalement approfondir ses idées. Car si c’est un des écueils que j’ai relevé dans Sun-Ken Rock, c’est également le cas dans son autre grosse série plus récente, Origin. Si sa série robotique se tient vraiment bien dans l’ensemble sur ses 10 tomes, il y a quand même un certain nombre d’idées très intéressantes balancées comme ça et malheureusement inexploitées.

Un défaut que je ne retrouve pas dans Dr Stone personnellement, qui prend toujours le temps d’étoffer ses thématiques, d’autant plus qu’il y a un fil conducteur dans le travail d’écriture qui permet de ne jamais perdre de vue les idées sous-jacentes que les deux auteurs développent.

Et, car c’est un point important à aborder, du point de vue esthétique, le fait de travailler dans le cadre plus strict d’un shonen prépublié dans le Weekly Shonen Jump permet d’éviter les débordements de mauvais goût de l’auteur. Si la plupart des personnages féminins ont quand même de grosses poitrines qui sont parfois bien mises en valeur (ainsi que leurs fesses, Boichi étant un obsédé de la culotte et du popotin), cela reste dans les clous de ce qu’on trouve dans ce genre de magazine, et même relativement soft si on doit comparer à d’autres shonen actuels.

Et en l’occurrence, tous ces éléments permettent à Dr Stone de ne jamais perdre de vue ce qu’il doit raconter, de ne jamais sacrifier un développement, un personnage ou même un moment de grâce sur l’autel de la beauferie, de l’érotisme de mauvais goût (car oui, je trouve personnellement que l’érotisme peut être fait avec goût) ou toute autre tendance lourde chez l’auteur.

De ce fait, si Sun-Ken Rock restera très probablement comme le manga le plus ambitieux, le plus personnel et le plus en phase avec ce qu’est Boichi en tant qu’artiste, la série est aussi symptomatique de tous les gros défauts de l’auteur, que seul un cadre plus contraint peut réussir à gommer. Ainsi, si Sun-Ken Rock est un manga qui a su me faire vibrer pendant une bonne moitié de son déroulement, notamment du fait d’une vision radicale et sans concession de son auteur, il s’est aussi pris les pieds dans le tapis de ses tendances de mauvais goût, et passe finalement en partie à côté de son sujet.

C’est en cela que je trouve que c’est un objet très intéressant à analyser et à questionner, en ce sens où il déborde de partout, où sa très forte personnalité en font une œuvre assez unique, comme l’artiste qui l’a créée, et qui mérite d’être valorisé tant le geste est plein de panache par moments. Mais avec comme revers de la médaille de très nombreux égarements, des choses faites en dépit du bon sens, par un mangaka à qui on aurait du mettre certains garde fous. Pas tant pour éviter un trop gros étalage d’érotisme beauf (encore une fois, pourquoi pas ?), mais surtout parce que ces éléments sont parfois insérés au détriment de la bonne tenue de son récit. En cela, Sun-Ken Rock est un manga vraiment passionnant et qui mérite d’être découvert, tout en prenant le recul nécessaire sur énormément de points qui en font un titre qui n’est finalement pas à la hauteur du talent de la personne qui l’a créé.

22 commentaires

  1. J’ai volontairement esquivé une partie de l’article, n’ayant pas encore continué à lire cette fameuse deuxième part… descente aux enfers que tu évoques.

    Néanmoins, je me devais d’abonder dans ton sens sur un point précis : cette tendance un petit peu excessive chez Boichi à érotiser (dans le sens éveil d’un désir charnel chez un tiers, spectateur ou acteur de la scène intra diégétique) des scènes abominables. Des mangas qui se permettent de traiter des sombres travers de la société (y compris mafieuse), il n’en existe pas qu’un. Ushijima, L’Usurier de l’Ombre, le fait également tout en s’empêchant catégoriquement de glorifier ou rendre élégantes des scènes qui n’ont aucune vocation à l’être. On montre toute l’horreur qui s’en dégage, et le sentiment de dégoût est renforcé par un trait volontairement sale de Shohei Manabe.

    Là, où c’est plus subjectif en revanche, c’est quand on évoque la prétendue lourdeur du fan service dans des scènes résolument plus légères et surtout cet aspect qui consiste à casser un récit/ une ambiance par une scène aussi inutile que vulgaire. J’ai plutôt envie de te rejoindre sur ce point mais vu qu’il varie dans le manga (tu reconnais avoir pris du plaisir/rigolade avec certaines scènes) et SURTOUT (pardon pour ça) que tu es un fan de Mashima, je ne suis pas toujours sûr de comprendre. J’ai lu et plutôt bien aimé ton article sur le fan service de l’époque, très personnel à souhait. Je ne reviendrais donc pas vraiment dessus mais alors en terme de passage qui créent une rupture avec le ton du récit, tu es bien placé pour savoir que ça a été ultra reproché à l’ami Hiro (notamment le chapitre 279 du tome 33 – je suis allé chercher – d’un certain tournoi avec un combat selon moi résolument absurde et assez grossier entre Mirajane et Jenny…. à un stade assez avancé et où les enjeux globaux grimpaient graduellement).

    Mais bon, tout cela est ma foi lié à une part intime de sensibilité personnelle et il n’est pas évident de juger quiconque sur un quelconque ressenti vis à vis d’une séquence versant dans le fan service. Pour ma part, c’est plus le changement d’ambiance qui a tendance à me déconcerter et me faire sortir du délire. Si on place une scène graveleuse entre 2 arcs narratifs (ce qui est le cas de la scène du barbecue par exemple), c’est moins gênant je dirais.

    Bref, je veux quand même conclure en réitérant que je suis en phase avec la critique centrale et la plus importante de ta critique, et qui pourra faire l’objet d’une profonde réticence vis à vis de Boichi pour certains. Même si effectivement, dans un manga comme Dr Stone avec Inagaki au scénario, et dans le WSJ, il se permet moins certaines frasques mal à propos.

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    • Je vais être honnête, j’anticipais cette question du point de vue paradoxal par rapport à l’érotisme, et je dirai que globalement, je pense que c’est effectivement un paradoxe. Chez Mashima, j’adore ça, chez d’autres je trouve ça grossier, ce serait compliqué à justifier.

      Malgré tout, au-dela de ça, j’ai aussi quelques limites sur ce point. Par exemple, plus que le battle entre Jenny et Mirajane que j’ai bien aimé en tant que moment de fanservice volontairement léger, la scène scène torture d’Erza à poil est par contre too much pour moi.

      Sinon, je pense aussi que dans mon esprit, il y a plus de facilité à accepter ça dans un manga pour ados qui traite la chose avec légèreté (et aussi, quand même, parce que je trouve les Mashimeufs magnifiques à regarder). Dans le cas d’un manga adulte comme Sun-Ken Rock qui cherche à développer un discours autour des séquences sexuée, je trouve que ça passe beaucoup moins car il y a un vrai côté hypocrite dedans je trouve.
      Si c’était traité toujours sur le mode léger, comme Yumin qui se retrouve cul nul face à Ken, la scène de Barbecue ou quelques autres, why not. Puis en dehors de ça, l’humour de Boichi va parfois dans certains extrêmes, comme durant le flash-back sur La Pioche ou les missions d’infiltration de Yumin où l’humour m’a semblé vraiment trop beauf pour moi 😅

      Mais honnêtement, au-dela de la question du viol et de la caractérisation des femmes comme objets gravitant autour de Ken, c’est très perso.
      Je pense aussi que c’est un manga de droite qui se croit de gauche d’ailleurs 🤣

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    • Je pense même que ce côté paradoxal se retrouve dans mon appréciation de la série série fil des volumes. J’ai meme hésité à virer mes anciens articles pour pas qu’on trouve ça incohérent, mais je me suis dit que ça épousait finalement les paradoxes de Boichi. Au début je dis que c’est trop bien, ensuite je dis qu’il abuse, ensuite je dis que finalement ça va, après je m’interroge, et au final j’en arrive à cet article 😅

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      • Il n’y a aucun mal à ça. Je pense sincèrement que c’est pas toujours simple de se positionner par rapport à cet aspect là de la production manga, qui en séduit beaucoup et rebute/dégoûte d’autres. En ce qui me concerne, j’aime écouter les différents points de vue et lire à travers différents témoignages les sensibilités personnelles de chacun face à ce qu’on nomme fan service. Et en cela, ton article, pour ce qu’il m’a permis de lire en section commentaire était déjà une totale réussite.

        Et concernant Sun Ken Rock, ayant été également gêné (bien que peut être moins dur que toi) par cette hyper sexualisation, je trouve la réflexion au minimum saine, au mieux nécessaire.

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  2. Je te rejoins pour la plupart mais précise (cela ne transparaît pas assez dans ton billet un peu faché contre Boichi ;)) combien la virtuosité graphique ébouriffante permet tout de même une lecture globalement agréable même si l’intérêt des arcs est extrêmement irrégulier. Les trois grosses séquences d’action que sont l’assaut de l’immeuble en ruine, l’assaut de l’Hotel et le combat final de Yumin.
    Je te rejoins également sur la plus grande maturité sur Origin.
    Pour ceux que cela intéresse mes billets sur la série sont là: https://etagereimaginaire.wordpress.com/tag/sun-ken-rock/
    Enfin je conseille vivement le court spin-off Wallman, aussi putassier mais beaucoup plus second degré, ce qui permet de digérer cela bien plus aisément que sur 25 tomes.

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  3. Bon j’ai tout lu même le spoil car… c’est pas forcément un manga qui m’intéresse mais il y en a un du même auteur qui m’intéresse (Origin). Et bien… il est vrai que la place de la femme dans ce manga n’est pas du tout flatteuse et puis les scènes de viols… bon j’ai rien contre le fait d’en mettre mais quand ça va dans ce sens et que la fille fini par kiffer (NOOOON !) ou qui ne s’en sort sans aucun trauma… ben ça passe mal.

    Et si je n’ai rien contre de l’érotisme dans un manga, j’aime bien aussi qu’il soit dosé.
    ____
    Et bien moi pas du tout au contraire et j’aime surtout quand c’est subtil (en train de repenser à un certaine planche de Bleach haha). C’est comme le porno, j’en ai consommé ouais mais au bout d’un quart d’heure, ça me lasse.

    Super article n’empêche et qu’est-ce que ça fait du bien quand c’est un homme qui dit tout ça !

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      • Je comprends c’est normal d’avoir cette crainte. C’est ton ressenti après tout (et ton blog naméo !).
        Je vois pas mal de personnes qui encensent ce manga dans ma TL twitter et ne connaissant en rien sur son univers, je me suis dit autant lire un article d’une personne qui aime quand même ce manga malgré que certains détails puissent gêner.

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      • En fait je pense que la radicalité du titre et la virtuosité esthétique de Boichi jouent beaucoup dans l’appréciation de la série. J’ai découvert l’auteur avec ce titre, et j’ai tout de suite trouvé qu’il avait un truc. Mais je pense qu’il peut faire largement mieux et effacer ses gros défauts. Et pour le coup, Dr Stone, étant un travail en duo, va dans ce sens, même si on est dans un genre et une ton bien différents.

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  4. Et bien, enfin ! J’avais discuté avec Cécile lors de la sortie de son article car moi même j’ai détesté ce manga profondément mais je me refusais d’en parler pour ne pas lui rajouter de la visibilité sauf que bon si tout le monde fait ça on ne sait jamais rien 😅 J’avais tenté parce que tout le monde l’encensait mais je me suis vite débarrassée de la première intégrale, sans regret vu tout ce que tu en dis pour la suite. Je veux bien beaucoup de choses mais à un moment, il faut arrêter d’être beauf. Comme Cécile d’ailleurs je boycotte Boichi désormais, il y a assez d’artistes talentueux/ses pour ne pas perdre son temps avec des gens qui n’ont pas les bases de la décence. Je ne me retrouve pas du tout dans ce genre d’œuvre et je suis contente de lire un billet nuancé de ta part à ce sujet, c’est vraiment intéressant. Bravo pour ton travail sur l’article !

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    • Merci bien pour ton retour, j’ai essayé d’aborder avec honnêteté l’évolution de mon ressenti sur la série et sur ses éléments qui me posent problème. Il y en a d’ordre purement « artistique » et tout ce qui a trait aux femmes dépassé ce cadre pour être même parfois vraiment gênant d’un point de vue éthique.
      Comme j’ai dit à Cécile aussi, je comprends qu’on puisse le boycotter, et il y a assez de poissons dans l’océan pour qu’on puisse survivre à l’absence de Boichi dans sa vie je pense (j’arrive de mon côté à survivre sans Polanski, qui me semble infiniment plus talentueux dans son domaine, donc je pense que ça devrait aller pour vous).

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  5. Bon je n’écris jamais d’avis, mais j’avoue qu’en terminant cette série, je me suis posé la question de si j’avais bien aimé ou pas… Et en même temps, Ken m’a embarqué, et la beauté des dessins de Boichi aussi. Du coup je me suis demandé pourquoi on n’entendait si peu parler de SunKenRock, et me voilà ici ! Après avoir lu tes avis par tome, puis cet avis global, je dois dire que je suis complètement d’accord sur le scénario et l’histoire, j’ai été captivé par certains, j’ai beaucoup apprécié le travail pour nous en apprendre plus sur la culture, l’histoire et la cuisine.
    Pour les personnages féminins, ils servent au final plus à faire de l’humour et donner des scènes « esthétiques » qu’autre chose…
    Au final, j’ai personnellement l’impression que finalement c’est cette quête de l’esthétisme ultime (c’est un terme que je viens d’inventer mais ça fait bien personnage de manga) qui fait que Boichi ne peut s’empêcher de rendre érotiques des scènes de viol… Alors ça ne m’a pas choqué autant que d’autres, peut-être parce que dans mes premières lectures de manga je suis tombé sur Wolf Guy, qui pour le coup m’avait choqué.
    Finalement, SunKenRock m’a personnellement donné envie de revoir des dessins de Boichi, donc il a plutôt réussi son coup !

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    • C’est clair que de mon côté aussi, en lisant Sun-Ken Rock, malgré tout ce que je lui reproche au final, j’ai été tout de suite saisi par le style de Boichi, ce qui a d’ailleurs fait que j’ai découvert d’autres titres de l’auteur, en particulier Origin et Dr Stone, que je recommande d’un point de vue personnel.

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  6. Je vois exactement l’image du fameux barbecue, je l’avais vu passer sur les réseaux sociaux et sur le coup j’ai pensé à tout sauf à un barbecue (on va être honnête, en même temps c’est voulu). Et le seul tome que j’ai osé feuilleter en rayon de Sun Ken Rock, je suis tombée sur une scène de sexe plus qu’explicite (et je me suis demandée pourquoi l’ouvrage n’était pas filmé…) J’avais cette impression, au vu de quelques extraits, d’un univers trés stéréotypé avec les hommes sous testostérone et les femmes séduisantes mais là que pour être protégées. Ton ressenti ne fait que me confirmer cette impression. De plus Boichi ayant un trait assez réaliste, les scènes peuvent encore plus choquer que si le trait était plus stylisé, de mon point de vue. Il y a moins cette distanciation qu’on peut opérer sur une fiction.

    Dans Dr Stone y a encore ces relents de faire certains cadrages sur les personnages féminins (elles se cambrent, dos bien arqué, la jupe qui masque juste ce qu’il faut, les contre-plongées) mais c’est bien moindre que dans Sun Ken Rock. Et ça reste plus soft que certains titres shonen. Boichi n’a pas un mauvais style graphique mais il fait partie de ces mangakas qui doivent œuvrer en duo pour canaliser ses penchants et l’empêcher de verser dans la surenchère. D’ailleurs si dans Sun Ken Rock on a des persos adultes aux traits bien marqués, j’ai parfois du mal dans Dr Stone à me dire qu’un perso est adulte. J’ai l’impression que ce sont tous des ados !

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    • J’ai aussi un peu cette impression de personnages essentiellement ados dans Dr Stone, mais souvent, c’est compliqué de donner un âge aux personnages de shonen.

      Sinon, tu as bien résumé les problématiques qu’il y a avec Boichi, je pense qu’il a vraiment besoin de garde fou car il a beaucoup de talent mais n’arrive pas à se retenir de faire des trucs de très très mauvais goût parfois (souvent).

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