Découverte des classiques : Demain les oiseaux d’Osamu Tezuka

Demain les oiseaux

Titre longuement attendu parmi les rééditions des classiques de Tezuka chez Delcourt Tonkam, Demain les oiseaux nous revient enfin, dans un écrin somptueux à l’image du reste de cette collection, mettant en valeur les travaux majeurs de celui qu’on appelle Le Dieu du Manga. L’occasion de découvrir ce titre emblématique, pour une vingtaine d’euros. Voyons donc de quoi il en retourne et pourquoi ce récit est passionnant.

Resituons le manga

Demain les oiseaux est un seinen, publié entre 1971 et 1975 dans le SF Magazine de Hayakawa Shobo. Publié une première fois chez nous en 2006, il était depuis longtemps indisponible et revient donc dans la prestigieuse collection Tezuka de Delcourt Tonkam. On y retrouve donc la même charte éditoriale avec son grand format, sa couverture rigide, pour un très beau volume de 336 pages pour 20€.

Un prix qui peut faire mal, mais qui est cohérent compte tenu de la qualité de l’objet, et du prestige de l’auteur que l’on paye également. Et, évidemment, ce titre n’ayant pas vocation à être un hit acheté par le plus grand nombre, on imagine le seuil de rentabilité plus compliqué à atteindre si on le propose à plus bas prix. Il serait d’ailleurs intéressant de se questionner sur les choix éditoriaux en terme de fabrication et de tarif, ce genre d’ouvrage semblant selon moi se destiner exclusivement à un lectorat adulte qui a les moyens de se payer ce genre d’ouvrage patrimonial. L’idée n’est pas de dire que c’est « trop cher », mais surtout que ce n’est pas une dépense que tout le monde peut consentir. Quoi qu’il en soit, je trouve que Delcourt ne se moque pas de nous quant à la qualité de cette collection Tezuka.

Quoi qu’il en soit, ce manga est une sorte de fable anthropologique, inspirée du roman de Clifford D. Simack Demain les chiens (1952), où l’humanité perd son instinct grégaire et est finalement remplacée par les chiens qui gagnent la parole et s’établissent en civilisation avancée. Les deux œuvres partagent donc un concept de base similaire (même si Tezuka met en scène des oiseaux), et une construction en petites histoires autonomes, liées par une idée directrice concernant la façon dont les civilisations se développent. N’ayant pas lu le roman, je ne pousserai pas davantage la comparaison.

OiseauDe mon côté, j’y ai aussi vu quelques similitudes avec le roman La Planète des Singes de Pierre Boule (1963), et les films qui l’ont adapté. Et étant personnellement fan aussi bien du roman que de la plupart des films (y compris le Tim Burton, passionnant sur bien des points !), je n’ai pas pu m’empêcher d’y penser de façon quasi-constante. Mais il semblerait que ça ne soit pas une influence de Tezuka.

Enfin, difficile de ne pas voir des ambitions parfois proches du 2001 L’odyssée de l’espace de Kubrick, notamment dans ses premiers chapitres et dans le premier geste de violence qui amène ensuite à la civilisation pour les oiseaux. 

Quoi qu’il en soit, tout ceci concours à inscrire le manga de Tezuka dans un ensemble d’œuvres questionnant la notion de civilisation, l’évolution de l’humanité et son rapport à la violence et la domination. Des thématiques passionnantes ma foi, traitées ici avec talent et originalité !

Une fable anthropologique

Que nous raconte exactement Demain les oiseaux ? Il s’agit d’une œuvre de science-fiction dans laquelle des entités extra-terrestres répandent un produit qui, ingéré par les oiseaux, leur donne une intelligence de plus en plus importante, au point de se révolter contre l’homme et de finir par les dominer. Ainsi, ces derniers régressent, et se retrouve à lutter contre la nouvelle espèce dominante. Cependant, l’humanité n’est pas au centre du récit et c’est bien d’oiseaux dont il est question, en tant que métaphore de la civilisation humaine.

Car chaque chapitre est l’occasion d’une histoire autonome, où l’on ressent parfois une évolution chronologique, et où, surtout, on voit de façon évidente un lien tissé entre le devenir des oiseaux et celui de notre humanité réelle. Ainsi, en passant en revue certains épisodes historiques (tels que le massacre des natifs américains) ou certains éléments fondateurs de nos civilisations (l’émergence de la religion), Tezuka se livre à une fable anthropologique qui interroge l’humanité et la notion de civilisation.

Au fil des chapitres, l’auteur semble en effet interroger ce qui cimente les civilisations, et nous dit que la violence est au cœur du développement de l’humanité, asservissant les autres espèces, et s’entretuant au passage. Ainsi, les oiseaux devenus l’espèce dominante semblent céder aux mêmes travers que l’humanité avant elle, permettant ainsi de mettre en exergue la bêtise d’une espèce pourtant sensée être la plus intelligente.

Cependant, l’œuvre n’est pas misanthrope pour autant, Tezuka étant au contraire profondément humaniste. Grace à un humour taquin bienvenu, il nous aide à prendre un peu de distance sur tout ça et semble aussi nous dire que les défauts de l’humanités sont finalement liés au contexte de son développement, et qu’une autre espèce ne s’en sortirait pas forcément mieux. Ce faisant, il évite d’être moralisateur, et préfère observer les choses et en rendre compte fidèlement, de la même façon que les extra-terrestres observent ces oiseaux devenus intelligents afin d’établir les conclusions qui s’imposent.

Jusque dans un final que je ne dévoilerai pas, qui fait revenir ces extra-terrestres, poussant un peu plus loin le bouchon de l’humour un peu taquin vis-à-vis de notre espèce dont Tezuka fait preuve.

En résulte un titre particulièrement intelligent dans sa façon d’aborder son aspect anthropologique, variant les ambiances au gré des chapitres indépendants de son récit, créant une grande fresque sur l’évolution et le déclin des civilisations. Un récit ambitieux, à l’image de certains titres de l’auteur, qui reste néanmoins relativement court. Cela évite au moins l’écueil de la répétitivité, d’autant plus que Tezuka semble préférer amener son lectorat à se questionner, plutôt que lui asséner des réponses toutes faites.

En conclusion

C’est un bien beau Tezuka que Delcourt nous a ramené ici. Ses thématiques sur l’essor et le déclin des civilisations sont universelles et questionnent avec pertinence notre humanité. Et comme souvent avec l’auteur (en tout cas, avec les quelques titres que j’ai lu de lui), on retrouve ce paradoxe entre quelques mécaniques d’écriture parfois datées, et une vraie modernité dans la réflexion proposée.

Ce sont surement ces deux éléments conjugués qui contribuent à inscrire le mangaka dans son époque, tout en le rendant intemporel sur certains aspects. Ce qui est certain, en tout cas, c’est que Demain les Oiseaux se situe dans un continuum intellectuel et fictionnel qui interroge sur des notions universelles et importantes, et mérite d’être (re)découvert, d’autant plus qu’il propose de très belles choses d’un point de vue strictement formel. Que ce soit dans des histoires portées sur l’action, où celles plus émotionnelles ou réflexives, il ne se départ jamais de son ton très particulier, qui en fait tout le charme.

Et cette diversité permettra, selon moi, de parler à un public très large au détour d’un détail ou l’autre. À l’image de cette réplique que j’ai trouvé succulente, où un oiseau Maire d’une ville, résolument incompétent, s’étonne de l’idée qu’il puisse y avoir eu chez les humains des élus aussi compétents que les leurs… Où comment être assez bête pour ne pas se rendre compte de sa propre idiotie. Et finalement, une œuvre qui arrive à nous rappeler à quel point on est con sans pour autant nous prendre de haut réussit un joli tour de force !

Cadres locaux

9 commentaires

  1. Très belle chronique !
    Tu disais n’en être pas satisfait, la mienne fait pâle figure à côté. Merci pour les infos sur l’inspiration originelle, je ne l’avais pas trouvé, mais comme toi j’avais fortement pensé à la Planète des singes.
    J’ai aussi aimé la vision de la SF de Tezuka. En revanche, je ne suis pas fan du format nouvelles de la narration. Ces histoires indépendantes m’ont frustrée 😅

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    • Merci beaucoup pour ton commentaire, ça me fait très plaisir et me rappelle que je n’ai pas encore lu ce que tu en as écrit. Mais si tu mets ça en ligne dans pas longtemps sur ton blog, ce serait l’idéal car mieux mis en page que sur Babelio !

      Pour ce qui est du format, j’ai eu des craintes au début, mais j’ai trouvé que ça fonctionnait bien.

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      • Haha il y en a pour quelques semaines pour que ça arrive sur le blog. J’ai un embouteillage de chroniques avec tout ce que je lis ><

        Après je ne dis pas que ça ne fonctionne pas, ça se prête bien au propos. Mais j'ai toujours préféré pouvoir suivre des héros et une intrigue au long court. Passer rapidement d'une histoire à l'autre crée un gros sentiment de frustration chez moi ^^!

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  2. Content de te voir parler de ce manga au travers d’une belle chronique! Demain les oiseaux est un de mes Tezuka préférés (parmi ceux que j’ai lu). J’aime bien le format court donc j’avais bien aimé l’enchainement de nouvelles courtes mais je comprends qu’il puisse frustrer

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    • J’en doute un peu, étant donné qu’il a quasiment pas été lu ^^’
      J’ai déjà remarqué que pour les titres plus anciens, ça génère vraiment très peu d’intérêt sur mon blog. L’article a été partagé par Delcourt, ça n’a pas généré davantage de lectures.
      Je pense que pour ce genre de titres, il n’y a que les gens déjà intéressés qui vont lire, et du coup ça ne fera pas vraiment découvrir le titre.

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      • Mmh je vois c’est dommage mais réaliste. Je vois de temps en temps sur twitter des gens poster leurs achats type Tezuka ou Tayou Matsumoto comme si c’était par obligation de collection mais je n’ai pas l’impression qu’une grande masse de lecteur soient intéresser.

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