Ma Mangathèque Idéale #16 : Slam Dunk de Takehiko Inoue

Slam Dunk

Certaines séries marquent le monde du manga de leur empreinte, devenant une référence incontournable dans leur genre. On peut penser à Dragon Ball par exemple dans le domaine du shonen de bagarre, qui, s’il n’a pas inventé le genre, a eu un impact décisif. De la même façon, Slam Dunk a très clairement bouleversé le domaine du manga sportif, devenant peut-être son plus important représentant.

Alors que la réédition de la série s’est achevée chez Kana, il est temps de revenir plus en détails sur ce titre majeur, qui a su se hisser au rang de grand classique du manga, tout en faisant de son auteur, Takehiko Inoue, une figure incontournable dans cet art.

Resituons la série

Slam Dunk est donc un shonen sportif, prépublié dans le Weekly Shonen Jump de 1990 à 1996, pour un total de 31 volumes reliés. En France, la série est éditée par Kana qui a d’abord proposé une première édition au format classique, avant de connaitre une réédition à partir de 2019 nommée Star Edition, toujours au format poche, mais avec un découpage en 20 tomes basé sur celui de la dernière réédition en date de la série.

S’il s’agit de sa première série au long cours, l’auteur avait déjà un peu d’expérience puisqu’il avait notamment écrit l’histoire courte Kaede Purple, mettant déjà en scène Akagi et Rukawa de Slam Dunk, qui lui valu le prix Tezuka en 1988. Suite à cela, il travailla comme assistant de Tsukasa Hojo sur City Hunter, avant de dessiner la série Chameleon Jail, écrite par Kazuhiko Watanabe, également prépubliée dans le Weekly Shonen Jump, mais qui fut stoppée après quelques mois en 1989.

C’est fort de ces quelques expériences qu’il revient à ses premières amours, le manga de basket, en proposant Slam Dunk, toujours dans les pages du Shonen Jump. Car il faut savoir que depuis le collège, les deux passions d’Inoue sont le basket et le dessin. Il était même capitaine de son équipe au lycée, mais n’a jamais été un joueur exceptionnel. Est-ce la raison qui l’a poussé à plutôt se tourner vers une carrière de mangaka ? Je n’en suis pas certain personnellement, je serai plutôt tenté de penser qu’il avait vraiment un attrait plus prononcé pour tout ce qui est de l’ordre du dessin, tant il aura prouvé au fil des années une compréhension fine du monde du dessin, cherchant toujours à améliorer son trait et à expérimenter. Le basket semble au contraire être un moyen pour lui de se détendre, puisqu’il pratique toujours aujourd’hui ce sport, notamment pour décompresser après le travail.

Quoi qu’il en soit, il est évident qu’aller vers une série centrée sur ce sport n’est pas anodin pour Inoue, chose que l’avenir a confirmé puisqu’après la fin de Slam Dunk, il a expérimenté la publication en ligne avec un nouveau titre sportif, Buzzer Beater, intégralement en couleur et plutôt orienté science fiction. Et il est de nouveau revenu au basket, mais cette fois au handi-basket plus précisément, avec sa série Real, envisagée comme un moyen de décompresser durant la publication de Vagabond.

Enfin, Inoue semble avoir du mal à faire ses adieux à sa série phare puisque après avoir dessiné quelques planches qui font office d’épilogue sur les tableaux de l’école où se déroule la série, il décide d’y revenir puisqu’il est annoncé à la réalisation du prochain film d’animation Slam Dunk, prévu pour fin 2022.

Succès et influence de Slam Dunk

L’actualité toujours florissante autour de la série avec le film à venir est le signe d’un titre qui a marqué son monde, en particulier au Japon. Comme je l’ai dit en introduction, le statut de référence du manga sportif ne semble pas exagéré concernant ce titre, si bien que de nombreuses séries du genre lui sont comparées, et pas uniquement celles centrées sur le basket.

Il faut dire que la série fait partie des plus vendues au monde, dépassant les 157 millions de tomes vendus en 2017, pour une moyenne ahurissante de plus de 5 millions de vente par volume. La dernière réédition de 2018 au Japon a par ailleurs été particulièrement bien classée dans le top Oricon, signe d’un intérêt toujours vivace pour la série, régulièrement citée parmi les meilleurs mangas de tous les temps dans les sondages.

Ainsi, on peut facilement imaginer qu’elle a contribué à influencer de nombreuses séries à sa suite se réclamant plus ou moins de son héritage… Au point où une affaire de plagiat avait même éclaté.

plagiat Slam DunkEn effet, la mangaka Yuki Suetsugu a reconnu en 2004 avoir copié des planches de Slam Dunk dans sa série Eden no Hana, entrainant la suspension immédiate de la série et le retrait des tomes du commerce. Les planches incriminées sont facilement trouvables sur Internet, et la similitude est en effet frappante.

En dehors de cette histoire, on peut citer Tadatoshi Fujimaki, l’auteur de Kuroko’s Basket, qui explique avoir voulu faire un manga sur ce sport à cause des émotions ressenties lors de la lecture de Slam Dunk. De la même façon, dans le manga Dream Team de Takeshi Hinata, un personnage explique qu’il a commencé le basket grâce à Slam Dunk. Une façon élégante à la fois d’assumer l’héritage du titre d’Inoue, et de rappeler une réalité, qui est que le succès de cette série a contribué à un certain engouement des japonais pour ce sport. C’est ainsi que Inoue a reçu en 2010 une mention élogieuse de la part de l’Association de Basket Japonais pour service rendu au sport, ou encore que Shueisha a créé une bourse d’étude en 2007 afin de permettre à des lycéens basketteurs japonais de poursuivre dans cette voie. On comprend donc que le basket au Japon est définitivement identifié à Slam Dunk, au point où le thème de l’anime a été diffusé durant le match de l’équipe japonaise féminine aux JO de Tokyo cette année.

Tout ça pour dire qu’avec Slam Dunk, on est clairement face à une œuvre qui a largement dépassé le cadre de son médium et qui a eu un véritable impact, notamment sur la pratique du basket au Japon. Et l’engouement pour la série est toujours bien vivace, signe d’un titre qui a réussi à perdurer dans le temps. Mais surtout, à la lecture, on comprend encore aujourd’hui ce qui fait de Slam Dunk une œuvre si marquante, et si intemporelle.

Comment nait une passion

Avant d’entrer plus en détails dans la série, je tiens à rappeler que j’ai déjà écrit beaucoup d’articles sur le sujet. En dehors des retours que j’ai fait sur les différents tomes, j’ai également proposé plusieurs analyses de séquence, un portrait du personnage de Sakuragi, ainsi qu’un décryptage de la fin du manga. De ce fait, je vais parfois me répéter et renvoyer à ces articles qui approfondissent certains aspects qui font, selon moi, de Slam Dunk un chef d’œuvre absolu.

Sakuragi le basketteurCeci étant dit, commençons par le commencement. Slam Dunk nous raconte l’histoire de Hanamichi Sakuragi, qui entre au lycée de Shohoku après avoir établi au collège le record peu enviable de 50 râteaux reçus. Il compte bien commencer cette nouvelle phase de sa scolarité un peu mieux que celle-ci s’était achevée au collège. Dès la rentrée, il tombe sous le charme de la jeune Haruko, qui semble n’avoir d’yeux que pour le basket. Ni une ni deux, il décide de se lancer dans ce sport pour lui plaire, lui qui est plutôt un grand dadais un brin sanguin et flemmard.

Un début résolument humoristique, au croisement entre la romance lycéenne, le furyo et le manga sportif. Ainsi, dans les premiers volumes, le basket sera davantage un prétexte pour Sakuragi ainsi que pour l’histoire, avec essentiellement des entrainements et quelques conflits qui se règleront en un contre un. Mais le jeune lycéen au prédispositions physiques exceptionnelles va rapidement découvrir les réalités des matchs, de la même façon que le lecteur, et à mesure que le temps passera, sera de plus en plus mordu.

Un parcours de héros de shonen sportif relativement classique, mais qui trouve sa spécificité dans le travail d’écriture particulièrement authentique de la part d’Inoue concernant Sakuragi. Je l’ai écrit dans un article dédié, mais ce personnage principal est une des principales qualités de la série (mais pas la seule, loin de là).

Cette qualité d’écriture vient non seulement du talent d’Inoue, mais aussi d’une façon de travailler les personnages, se projetant émotionnellement dedans afin de les écrire avec la plus grande authenticité. Le style d’écriture du mangaka est très clairement « character driven », c’est à dire qu’au sein d’une intrigue simple et codifiée, les personnages, et Sakuragi en particulier, sont le moteur du récit, et le point d’accroché émotionnel du lectorat.

De cet aspect découle une évolution de la tonalité émotionnelle du récit au fil des volumes. Si elle ne se départ jamais totalement de son humour, il est de plus en plus en sourdine au fil des volumes, qui troquent les situations amusantes pour une intensité de plus en plus forte, notamment au sein de matchs toujours plus riches en émotions.

Cet aspect est d’ailleurs encore une fois en lien avec l’évolution de Sakuragi, puisque si au début de la série, le basket n’est pas omniprésent, au point où quelques tomes sont quasiment dépourvus de ballons, la situation s’inverse au fil des volumes où au contraire, les séquences hors terrains finissent par n’être représentées que par des flash-backs. Ainsi, cette montée en importance des scènes sportives trouve d’une part sa cohérence par rapport au genre qui veut ça, mais témoigne surtout de l’importance que prend le basket dans la vie de Sakuragi. 

Ainsi, la série ne raconte finalement rien d’autre que comment nait une passion chez un jeune garçon, qui commence à pratiquer une activité par intérêt avant de totalement s’abandonner dedans, au point où elle devient son moteur et ce qui le fait avancer. Et on comprend aisément comment Inoue a réussi à créer ce lien avec son personnage, étant lui-même totalement investi dans son art. En résulte un parcours de personnage qui touche véritablement à quelque chose d’universel (inutile de s’intéresser au sport pour être touché par Sakuragi), magnifiquement écrit et incarné à merveille par Sakuragi… Et mis en images avec une virtuosité insolente également.

L’épanouissement d’un artiste d’exception

Un autre élément frappant dans Slam Dunk est la maturation et l’évolution frappante du style visuel d’Inoue, déjà très propre dans les premiers tomes, mais qui ne cesse de gagner en richesse, en détails et en ampleur globale. Et il n’est pas uniquement question du trait en lui-même, mais également d’une mise en scène et d’un découpage dont la virtuosité ne va qu’en s’intensifiant, jusqu’à nous proposer de purs moments de grâce et de mise en scène d’une intelligence et d’un impact fou.

Il suffit de mettre cote à cote des planches issues des premiers et des derniers tomes pour constater l’évolution esthétique énorme. Car si dans les premiers tomes, le trait était assez rond et plutôt marqué par l’esthétique de son époque, le style d’Inoue n’a fait qu’évoluer et s’affirmer, gagnant en réalisme (tout en devenant plus expressif) pour finalement devenir très proche de son style actuel de Real et Vagabond.

Mais comme je l’ai déjà dit, non seulement le trait d’Inoue s’est considérablement affiné, contribuant à augmenter la puissance de son style, mais il a également gagné énormément en virtuosité dans la façon de mettre en scène son manga au fil des tomes.

Ainsi, le découpage au fil des tomes épouse de plus en plus les émotions des personnages et le travail sur le regard porté sur les basketteurs en action. La mise en scène générale ayant pour objectif de rendre compte au mieux de l’évolution du personnage de Sakuragi, à la fois dans son investissement dans le sport et dans ses performances.

On rejoint ici la question du fameux « effet waouh », notion issue du cinéma à grand spectacle, mais qu’on retrouve finalement dans tous les médias visuels depuis. En gros, il s’agit de l’idée de penser une séquence comme quelque chose de tellement impressionnant qu’on fera « waouh » (oui, c’est aussi simple que ça), et qui nous marquera d’une façon ou d’une autre. Inoue a la bonne idée dans le cas de Slam Dunk de traiter cet effet waouh au sein même de son intrigue, notamment en nous faisant parfois partager le point de vue des spectateurs des matchs. 

Et, bien entendu, l’effet waouh est là pour mettre en exergue des actions de jeu particulièrement brillantes, et concerne essentiellement Sakuragi (mais pas uniquement, car au fil des matchs, beaucoup de joueurs auront l’occasion de briller). Ainsi, Inoue propose de plus en plus régulièrement des moments de grâce dans sa mise en scène, afin de se mettre au diapason des prouesses de plus en plus importantes que Sakuragi est en mesure d’accomplir sur le terrain. Ainsi, même la mise en scène évolue en lien avec le parcours de Sakuragi, tissant un lien encore plus fort entre le personnage principal du manga et son auteur, passant de mangaka prometteur à artiste d’exception au fil des volumes, statut qu’Inoue n’a fait que confirmer depuis lors.

En conclusion 

J’ai souhaité dans cet article remettre en avant les éléments qui me semblent les plus remarquables dans Slam Dunk, ou tout du moins ceux qui ont eu l’impact le plus fort sur moi. Il me semble que les qualités de la série convergent toutes vers Sakuragi et le lien qu’Inoue a tissé avec son héros. Ainsi, comme j’ai tenté de l’expliquer, son écriture et son dessin me semblent aller de concert pour épouser l’évolution parfaitement maitrisée du personnage, afin de rendre son parcours universel et poignant pour n’importe quel lectorat, qui peut facilement se projeter dans cette histoire de passion.

Mais il y a aussi le pur plaisir associé au genre, où l’on apprend à connaitre les personnages, leurs objectifs et enjeux, et à vibrer avec eux tout au long des matchs, ressentant des émotions d’une force que je n’aurais pas imaginé en commençant la série, d’autant plus que le sport ne m’intéresse absolument pas dans la réalité.

Et à tout ceci, il faut ajouter l’impact énorme de la série sur son médium. S’il est évident que Slam Dunk a une aura toute particulière au Japon, il est également cité chez nous fréquemment comme un modèle du manga sportif. J’en ai parlé plus tôt, mais il est évident que la série a eu un impact sur de nombreux collègues mangakas d’Inoue, et je serai même tenté de penser que son impact a dépassé le seul cadre du manga sportif. En se réappropriant un genre ultra codifié, Inoue a réussi non seulement à transfigurer ces codes, mais aussi et surtout à s’imposer en tant qu’artiste et à trouver sa voie, exactement de la même façon que Sakuragi.

Ainsi, en tant que fan de manga, je me demande si ce n’est pas le fait d’assister à l’aboutissement d’une démarche artistique s’incarnant dans le personnage de son histoire qui me touche le plus avec Slam Dunk. Ce qui est certain, c’est que la série fait désormais partie des mangas les plus importants dans mon parcours de lecteur, aux côtés des autres titres d’Inoue, qui ont réussi à me toucher durablement.

Ballon

10 commentaires

  1. Encore un très bel article, tu te bonifies avec l’âge ^^
    On sent tout ce que le titre a pu t’apporter et je partage ton sentiment sur bien des points. Il ne fut pas ma première claque sportive mais après l’avoir lu je me dis que c’est justement parce qu’il en a inspiré d’autres que j’avais dû ressentir ça à l’époque.
    Et ma seule déception vient du fait que j’aurais aimé avoir une vraie belle édition Deluxe grand format avec pages couleur en VF…

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  2. Article très intéressant sur un plan culturel, j’ai adoré le lire et en apprendre plus sur l’histoire du manga ainsi que l’historique de l’auteur même si je ne vais probablement jamais lire ce manga vu que je n’ai aucun intérêt pour l’aspect sportif ! Par contre on sent bien ce l’impact que l’œuvre a eue sur toi.

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  3. Cette affaire de plagiat me rappelle certaines remarques soulignant le fait que Peter Jackson ait dans repris dans son adaptation du « Seigneur des anneaux » certaines scènes du film d’animation de 1978 réalisé par Ralph Bakshi.

    Notamment la scène où les Nazgûl cherchent les hobbits dans une auberge et taillent les lits de ces derniers en pièces. Ce qui n’arrive pas dans le livre.

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    • Oui, j’avais vu ça aussi. Apparemment à l’époque il disait ne pas avoir avoir le film d’animation et que c’était un hasard (un peu gros quand même).
      Souvent il vaut mieux assumer l’inspiration, je ne vois pas de problème à faire un clin d’œil ou s’inspirer d’une œuvre préexistante jusqu’à un certain point.

      Aimé par 1 personne

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