Real T.15 – Le retour d’Inoue

Real

La sortie en France du tome 15 de Real fin août marque le retour de Takehiko Inoue, 6 ans après le précédent volume. Une pause très longue dans une industrie qui impose la régularité et dont le rythme industriel est à questionner encore et toujours. Si l’artiste a su pendant un temps s’épanouir dans le mode de production du Jump, proposant ses 20 pages hebdomadaires, à l’époque de Slam Dunk, l’orientation qu’a pris sa carrière ne me semble plus à même de se marier avec ces contraintes. C’est en tout cas comme cela que j’interprète son absence de plusieurs années, brisé par un système qui rince les artistes. Car Inoue en est clairement un, qui a dépassé le cadre du manga pour proposer une réflexion plus large sur son art, au point de se retrouver bloqué. Mais ce nouveau volume signe son retour, marqué par la remise en question et la volonté de reprendre sa vie en mains.

C’est en tout cas ce que l’on ressent vis-à-vis des trois personnages principaux du récit, que l’on retrouve dans la continuité des événements du tome précédent. Inoue tient cependant compte de sa longue pause, et prend le temps de resituer certains moments clés, afin de nous ramener en douceur dans son récit. Et, comme toujours, il a surtout cette connexion intime à ses personnages, Tomomi Nomiya en tête, qui va l’amener à proposer à nouveau une réflexion sur son parcours en tant qu’artiste.


Précisons avant d’aller plus loin que j’avais lu le très bel article de Joan de Nostroblog avant même d’avoir ce tome entre les mains. Si je ne pense pas que cela ait impacté ma lecture (j’avais déjà constaté le lien intime que crée Inoue avec ses personnages, et la façon dont il projette ses propres problématiques d’artiste en eux), il est par contre évident que cela a compliqué la rédaction de cet article, qui n’était déjà pas facile.
Pour dire les choses honnêtement, je trouve son article infiniment meilleur que le mien, qui ne me semble rien apporter de plus. Mais il fallait bien que je parle de Real pour marquer le coup de ce retour. Quoi qu’il en soit, je ne peux que vous encourager de tester ce manga qui est tout simplement une série d’exception.


Les impasses du mode de publication japonais

Comme je l’ai dit, le monde du manga, comme toutes les industries culturelles, fonctionne dans une logique de rétention des publics, et tire partie pour cela des rythmes réguliers de parution. Bien entendu, en fonction du magazine de prépublication et de sa périodicité, les sorties de volumes reliés sont plus ou moins espacés. C’est un point que j’aborde assez souvent dans mes articles, car je reste intimement convaincu que le format hebdomadaire mène dans une impasse créative, quand bien même des chefs d’œuvres absolus sont parus et continueront à paraître dans ce format.

Il me semble cependant très contraignant pour les artistes, les forçant à travailler en flux tendu de façon constante, les empêchant de travailler autant qu’il est parfois nécessaire leurs œuvres. Ce n’est d’ailleurs pas anodin que Togashi ait fait autant de pauses dans Hunter X Hunter, car il me semble impossible d’atteindre la grâce et l’ampleur narrative d’un arc comme celui des Kimera Ants en produisant son chapitre hebdomadaire.

De la même façon, je trouve bien souvent plus de profondeur, et une plus grande maîtrise narrative dans des œuvres paraissant dans des mensuels, qui laissent plus de temps aux auteurs pour charpenter leur récit avec précision. Tout cela sans parler d’autres forces extérieures qui doivent encore plus contraindre les mangakas (je pense notamment aux classements de popularité).

Ainsi, le rapport au temps est une notion qui me semble essentielle dans le monde du manga, que ce soit dans la diégèse des œuvres, dans le rapport du lectorat aux titres qu’il suit durant des années parfois, et pour les mangakas, courant toujours après le temps.

Savoir temporiser

Dans ce quinzième volume, Inoue semble « jouer la montre », comme on dit dans le vocabulaire sportif. Alors qu’on attendait son retour depuis des années, on aurait pu imaginer un tome qui cherche à rattraper le temps perdu. Au contraire, le mangaka fait le choix judicieux de faire le point, quitte à ce que les choses avancent peu. Cela ne semble pas un luxe compte tenu de l’importance de ce retour, et surtout, ce sera nécessaire pour dire des choses très importantes sur ses personnages.

C’est également un luxe qu’il se permet par rapport à certaines conventions narratives, qui veulent que les personnages évoluent et aillent de l’avant de façon constante. Ici, nous sommes habitués à des personnages qui stagnent, qui n’osent pas, voire qui régressent. À l’image d’un Nomiya qui, après un échec, ne s’est pas relevé, comme on le rappelle en insistant sur sa prise de poids.

Depuis le début, Real porte particulièrement bien son nom sur ce point, cherchant à être au plus proche de l’authenticité des vrais individus. L’approche d’Inoue me rappelle certains films des frères Coen, qui prennent plaisir à présenter des personnages éloignés des conventions narratives classiques, comme ceux de The Big Lebowski ou Fargo, qui n’accomplissent finalement rien. Cependant, Inoue a besoin dans ce nouveau tome de se raccrocher à quelque chose, avec la perspective d’aller de l’avant.

« C’est maintenant que tout commence. »

C'est maintenant que tout commenceCette réplique de Tomomi Nomiya peut sembler ironique pour un manga débuté il y a plus de 20 ans, et qui est dans son quinzième volume. C’est pourtant le sentiment qui prédomine à la lecture de ce tome. Chacun des trois personnages principaux se retrouve face à un mur, et doit chercher les ressources pour avancer, de la même façon qu’Inoue, du moins on peut l’imaginer.

Nomiya a échoué à la sélection pour tenter de devenir basketteur professionnel, et ses vieux démons le rattrapent. Hisanobu prend conscience qu’il ne peut plus jouer comme avant du fait de son handicap, et n’est même plus en mesure d’envoyer la balle assez haut pour marquer un panier. Quand à Kiyoharu, il n’est finalement pas sélectionné pour aller en équipe nationale d’Handi-Basket. Les trois subissent une forte désillusion en même temps que leurs chemins convergent.

Et au final, chacun va chercher les ressources pour aller de l’avant et se remettre en question, à commencer par Tomomi. Une connaissance va l’aider, et lui faire prendre conscience qu’il n’adopte pas les bonnes positions, et n’exploite pas son potentiel physique. Une prise de recul nécessaire pour voir ce qu’il pourrait améliorer, et surtout, prendre conscience que le champ des possibles est plus important que ce qu’il pensait.

Impossible de ne pas voir dans le parcours de ce personnage en particulier une mise à nu d’Inoue en tant qu’artiste. J’en reviens souvent à ça le concernant, mais il me semble que la clé de compréhension de son travail réside vraiment dans son approche de ses personnages. Il a dit notamment qu’il écrivait ses histoires comme s’il s’agissait de documentaires, pour être au plus près de la REALité des personnages. C’est selon moi une évidence absolue, quel que soit le titre de l’auteur qu’on lit (je vous renvoie à mon article sur Sakuragi de Slam Dunk où j’aborde cet aspect). Et il ne pouvait de ce fait pas en être autrement dans la série qui s’appelle très justement Real.

Ainsi, ce quinzième tome trouve une force émotionnelle toute particulière du fait de la remise en question, et de la reprise en mains de Tomomi Nomiya sur sa vie. Il trouve un début de réponse à certains questionnements, et prend conscience qu’il n’est pas dans une impasse, et qu’il a peut-être les ressources pour aller de l’avant. Exactement de la même façon qu’Inoue reprend ici la plume pour relancer cette série si importante pour lui (il semblerait que Real soit une sorte de soupape pour l’auteur qui galérait énormément sur Vagabond, série qu’il n’a d’ailleurs pas repris depuis sa pause).

Encore une fois, c’est de ce rapport si personnel et si intime à ses personnages que découle la puissance des récits d’Inoue selon moi. Et c’est ce qui rend ce quinzième volume si impactant. Car en revenant après des années à sa série, non seulement il permet aux fans de retrouver cette histoire si profondément émouvante et percutante, mais surtout, il arrive à aller de l’avant en tant qu’artiste. Et j’ai du mal à imaginer qu’on ne puisse pas être touché par cela.

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