Satoshi Kon – L’illusionniste, de Pascal-Alex Vincent : un bel hommage à un grand artiste

Satoshi Kon L'illusionniste

Depuis environ un an que j’ai découvert Satoshi Kon, d’abord via sa carrière de mangaka, et ensuite celle de cinéaste, j’ai noué un lien très fort avec l’imaginaire de cet artiste, dont le nom m’était déjà familier de par ma passion pour le cinéma. Car il est devenu en peu de film un cinéaste à l’influence notable sur le cinéma américain récent notamment. Et bien qu’il soit mort trop tôt en 2010, et qu’il n’ait jamais eu une véritable reconnaissance publique qu’il semblait rechercher, son nom est aujourd’hui ancré dans l’histoire du cinéma (et pas seulement du cinéma d’animation). 

Pourtant, on constate en France un certain manque éditorial autour de l’artiste. Alors qu’on est abreuvé de façon régulière d’ouvrages autour de cinéastes majeurs (qui le méritent, là n’est pas la question), certain semblent passer sous les radars. Et Satoshi Kon en fait malheureusement partie. Un affront qui est en passe d’être lavé, puisque l’on constate depuis l’arrivée du documentaire dont il sera question ici une certaine effervescence autour de cet artiste. J’ai eu vent d’un ouvrage Hommage à Satoshi Kon à paraitre chez Ynnis Edition, bien qu’aucune annonce officielle n’ait été faite. Il semblerait également qu’un autre éditeur travaille sur la question.

Bref, des choses semblent en projet à ce sujet, et j’en suis personnellement ravi tant il manque un travail en profondeur sur l’artiste, ses multiples facettes et son héritage important. Et comme je l’ai dit, le documentaire Satoshi Kon – L’illusionniste, de Pascal-Alex Vincent, vient en partie combler ce manque. En partie seulement, non pas que le film ne soit pas à la hauteur (il est très bon, nous le verrons), mais surtout car en 1h20, on ne peut fatalement pas épouser toute la profondeur et la complexité de l’oeuvre de l’homme.

Précisons avant d’aller plus loin que le film est visible sur OCS uniquement pour le moment, même s’il a connu quelques projections en salle, notamment durant le festival de Cannes. J’ai ouï dire qu’une sortie sur support physique est prévue, ce que j’espère grandement, avec moults bonus en supplément si possible !

Je vous invite à vous référer au dossier de presse accessible sur le site de Carlotta pour en savoir plus sur le point de vue global du documentariste Pascal-Alex Vincent (spécialiste du cinéma japonais qui a œuvré pour sa démocratisation en France), qui a tenté d’explorer la singularité et la profondeur de l’oeuvre de Kon en partant à la recherche de certains de ses collaborateurs et/ou amis, d’universitaires, et de collègues cinéastes. Cela contribue déjà à la richesse du film, car nous avons droit d’une part à des témoignages de personnes l’ayant fréquenté dans le cadre professionnel ou privé, dont certains ont eu une expérience difficile avec lui (notamment Mamoru Oshii sur Seraphim), d’autre part des points de vue de cinéastes, pour la plupart non japonais, qui évoquent l’impact de Satoshi Kon sur leur façon d’appréhender le cinéma.

Et pour finir, les points de vue universitaires étoffent la réflexion sur le fond et la forme de ses œuvres. Je pense notamment à l’historienne du cinéma Marie Pruvost-Delaspre, spécialisée dans l’animation, notamment japonaise, qui est celle qui intervient le plus dans le film (les autres n’ayant qu’une ou deux apparitions malheureusement, comme cela est souvent le cas dans ce genre de documentaire où il faut tailler dans la riche matière que l’on obtient durant les entretiens).

Des intervenants de prestige et éclectiques donc, à même de proposer un discours riche et passionnant sur Satoshi Kon. Pour ce qui est de la forme, le documentaire fait le choix d’une exploration chronologique de l’oeuvre de l’artiste, abordant rapidement sa carrière de mangaka en début de film pour vite bifurquer vers l’animation. Quelques petits retours au manga auront cependant lieu ponctuellement, lorsqu’il s’agira pour Oshii d’évoquer l’expérience douloureuse sur Seraphim, ou pour Marc Caro, d’aborder son projet avorté d’adaptation du Pacte de la Mer. C’est peut-être un des petits reproches que l’on pourrait faire au film, le versant manga de la carrière de Kon est très peu abordé, comme souvent. Cela s’explique fort logiquement cependant par le fait qu’il ait gagné une reconnaissance énorme en tant que cinéaste plutôt que mangaka, où sa carrière fut grandement contrariée.

De ce fait, on passe en revue dans l’ordre Perfect Blue, Millenium Actress, Tokyo Godfathers, la série animée Paranoia Agent, pour finir avec Paprika et une petite partie sur son dernier projet jamais terminé, Dreaming Machine. Cette approche chronologique permet de tracer l’évolution logique d’une filmographie, marquée par une forte reconnaissance critique et de ses pairs, mais un manque de succès commercial qu’il a pourtant recherché au film des métrages. Comme si sa singularité était tel qu’elle le condamnait à une forme de marginalité.

AronofskiMais cette approche chronologique rappelle également, au fil des œuvres, que l’on s’approche du destin tragique d’un artiste mort à 47 ans d’un cancer foudroyant. Ainsi, le documentaire a un ton volontiers émotionnel, se voulant également une forme d’hommage à l’artiste, d’où cette volonté de mettre en avant son héritage. Si l’emprunt à Paprika dans Inception est évoqué implicitement, Aronofski admet avoir également copié une scène de Perfect Blue dans son Requiem for a Dream(avec l’accord du cinéaste nous dit-il). Et si il aborde à un moment avoir eu envie d’adapter en prise de vue réelle le premier film de Kon, on s’étonne quand même pas mal que le cas Black Swan ne soit pas évoqué. Je dois même dire me questionner sur l’honnêteté d’Aronofski dans son témoignage, car il semble souvent avoir du mal à assumer des emprunts pourtant évidents.

Millenium ActressMais ce qui est intéressant ici, c’est que les différents intervenants notent aussi une grande influence du cinéma américain sur l’oeuvre de Kon, au point de rapidement nous faire comprendre qu’il était dans une continuité avec le cinéma en prise de vues réelles plutôt que celui d’animation. Chose qui apparaît par ailleurs de façon évidente quand on regarde Millenium Actress, le segment du documentaire sur ce film en particulier éclairant beaucoup sur les films japonais auxquels Kon fait référence.

De cette façon, mais de bien d’autres, on capte une partie de la singularité du cinéaste par rapport à ses collègues. C’est d’autant plus intéressant que Mamoru Hosoda en parle longuement au fil du métrage, évoquant comment les cinéastes d’animation japonais étaient toujours très attentifs à ce que Satoshi Kon proposait, tant il ne se mettait pas de barrière et se renouvelait au fil des projets.

Quand bien même la question des imbrications entre la réalité et la fiction demeure au premier plan dans quasiment toute son oeuvre, à l’exception notable de Tokyo Godfathers, pensé comme un film plus grand public et accessible. On voit d’ailleurs en fin de métrage que Satoshi Kon abordait son projet Dreaming Machine comme un film familial qui tranchait avec sa thématique de prédilection, qu’il considérait comme avoir fini d’explorer dans Paprika. Ceci nous fera regretter encore plus la disparition du cinéaste, qui aurait pu amener son oeuvre dans une nouvelle direction potentiellement passionnante.

Ainsi, pendant 1h20, Pascal-Alex Vincent fait le tour de l’oeuvre de Satoshi Kon, amenant son film vers une conclusion à la grande force émotionnelle, notamment au détour du témoignage de Masafumi Mima, qui explique qu’il avait refusé de travailler sur le dernier film de Satoshi Kon et le regrette encore aujourd’hui. Un documentaire riche, qui est à la fois un beau retour sur l’oeuvre d’un artiste marquant, et une invitation à voir ou revoir ses films (car le documentaire est tout à fait regardable même si on n’a pas vu les films de Kon). Car si Satoshi Kon n’a pas connu le succès qu’il méritait de son vivant, il n’est jamais trop tard pour s’ouvrir à son oeuvre, si singulière et passionnante. C’est en tout cas la plus grosse envie qu’on a en finissant ce documentaire, qui offre de belles pistes d’interprétation et de décortiquage à des films qui s’y prêtent particulièrement bien.


En petit bonus, un article universitaire de Yael Ben Nun, qui intervient très subrepticement dans le documentaire, au sujet de Perfect Blue à lire ICI. Forcément, pour moi qui ait pas mal travaillé la question du réel et du virtuel au cinéma, il y a quelques références qui m’ont parlé !

Autre bonus, une petite analyse de Perfect Blue par Pascal-Alex Vincent pour le Forum des Images (n’hésitez pas à flâner sur leur chaine, il y a plein de super choses) :

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