Evangelion 3.0 + 1.01- Thrice upon a Time – Les adieux à la saga d’Hideaki Anno

Evangelion 3+1

Durant 25 ans, la saga Evangelion a accompagné les fans et surtout son créateur, Hideaki Anno, artiste insaisissable et complexe, qui a marqué de sa personnalité tourmentée son oeuvre, réussissant à nourrir son univers de ses failles et de ses faiblesses. Et par ce biais, il a créé une connexion très forte avec son public, dont l’investissement dans l’oeuvre semble ne jamais s’être démentie. Jusqu’à l’arrivée du quatrième et dernier épisode du projet Rebuild of Evangelion, reconstruction comme le nom l’indique de cet imaginaire, sous forme d’adieux d’un artiste envers une oeuvre pour laquelle il aura tout donné. Un film très particulier, un geste artistique fort qui vient conclure une aventure de 25 ans, réussissant à renvoyer à l’anime d’origine autant qu’il s’en extirpe, pour nous aider à faire nos adieux à cette histoire si particulière. Une oeuvre unique, comme il en existe finalement assez peu, aux possibilités d’interprétation et d’analyse multiples, pour lesquelles en ce qui me concerne, l’état émotionnel de son créateur et ses troubles psychologiques auront toujours été la première grille de lecture.

Afin de tenter une analyse de ce dernier film selon ce prisme, il convient cependant de revenir à la source, c’est à dire à l’anime d’origine de 1995, pour prendre les choses de façon chronologique et mieux apprécier cette évolution dans la continuité du discours d’Hideaki Anno.

Les épisodes 25 et 26 d’Evangelion, première clé de lecture

Il est compliqué de choisir où commencer l’analyse, car dans les faits, il faudrait revenir aux origines de la dépression d’Anno, qui semble se situer durant la production de Nadia – Le secret de l’eau bleue, période durant laquelle il a provisoirement quitté le navire de la série animée, pour revenir en fin de parcours. Il aurait à cette époque tenté de se suicider, et a en tout cas été diagnostiqué comme atteint de troubles borderline. Les années qui ont suivi la fin de Nadia ont donc été marqués par ces difficultés psychologiques, et Evangelion arrivera comme une forme de thérapie sur ce point.

En effet, c’est aujourd’hui bien connu et richement documenté, le ton très particulier de cet anime, qui pourtant semblait s’ouvrir comme une série de robots classique, vient de l’investissement tout personnel d’Anno dans cette histoire. En s’attachant à décrire des adolescents en proie à de grandes difficultés personnelles, et tous atteints de symptômes dépressifs plus ou moins fort, il dépeint un état émotionnel complexe. De là découle une difficulté pour beaucoup de monde à réellement apprécier ces personnages, mais aussi une fascination pour une oeuvre qui arrive à mettre en scène les tourments émotionnels que l’on peut rencontrer.

De plus, Anno est un otaku, et semblait avoir à l’époque quelque chose en particulier à régler avec cet aspect de sa personnalité. Pour synthétiser, car il s’agit d’un phénomène social complexe au Japon, disons qu’on constate depuis plusieurs décennies un renfermement sur soi de la part d’une partie de la population jeune, qui sur-investit certaines passions. On parle de « Hikikomori » concernant les individus devenus incapables de sortir de chez eux. Anno ne semble pas avoir été de ceux-là, mais doit avoir un rapport particulier avec cette question, du fait de sa nature d’otaku. Et si cet aspect a clairement enrichit son oeuvre, cela n’a pas été sans poser des problèmes personnels à l’artiste.

Ainsi, les deux derniers épisodes d’Evangelion, composés d’un mélange d’images filmées, d’images préparatoires, de plans fixes ou de plans récupérés des précédents épisodes de la série, ont dérouté, et déroutent encore aujourd’hui les gens qui découvrent la série, autant qu’ils sont porteurs d’un sens profond.

Lors de ma découverte, j’ai également été perturbé par cette conclusion qui semble ne pas en être une. J’ai alors fait mes recherches, et ait constaté que la production s’était enlisée, et faisait face à des problèmes de budget notamment. Ainsi, ces derniers épisodes, semblant fait de bric et de broc, permettaient de conclure la série en dépit des problématiques de production. Mais ce faisant, l’intrigue en elle-même était coupée dans son élan.

De ce fait, il fallait faire émerger du sens de ces deux derniers épisodes introspectifs. De mon côté, j’ai surtout interprété cela comme une adresse directe aux spectateurs, mais aussi comme une mise à nu d’Anno, invitant à mettre de côté ces considérations d’otaku autour des anges, des Eva, etc, pour finalement s’ouvrir aux autres et au monde extérieur. Une façon de nous dire que l’histoire racontée n’était finalement pas aussi importante que nos vies réelles, qu’il fallait vivre pleinement. Les félicitations adressées à Shinji, le héros de l’histoire, devenant ainsi des félicitations adressées aux spectateurs, en particulier les otakus renfermés sur eux-mêmes, prêts à se prendre en mains et s’ouvrir au monde.

Un message finalement positif et résolument cathartique, mais pas forcément interprété comme tel, qui a d’ailleurs déçu et irrité. Certains prenant ça encore aujourd’hui comme un doigt d’honneur adressé aux fans et aux gens très investis dans leurs passions en règle générale. De plus, en dehors du message adressé, il y a aussi et surtout l’histoire laissée en suspens, qui a énervé une partie du public. De cet agacement découle en juillet 1997 un film d’animation intitulé The End of Evangelion, qui se propose de raconter la fin passée sous silence dans les derniers épisodes de l’anime.

The End of Evangelion, fin cryptique et critique

The End of Evangelion reprend donc à la fin de l’épisode 24, pour apporter une conclusion sous forme de long métrage à l’histoire. Une conclusion sombre, violente et complexe, maniant un réseau désespérément cryptique de symboles qui semblent diriger le spectateur vers une forme de fin de tout, afin d’entériner pour de bon cette fin de l’histoire. D’après certaines analyses, le film porterait la rage revancharde d’Anno vis-à-vis de l’accueil des derniers épisodes de l’anime.

Ainsi, loin de mettre tout le monde d’accord, la scission est toujours là, et le divorce avec une partie du public semble consommé, tandis qu’une autre est marquée au fer rouge par ce nouveau chapitre dans le Magnum Opus d’Anno. Mais il est difficile de ne pas y voir une forme d’échec dans le message envoyé, comme cela arrive parfois dans le cas de grandes œuvres investies (voire surinvesties) par leur fanbase.

Et si cette conclusion si brutale semblait définitive, Anno ne l’entendait pas de cette oreille, et c’est après 10 ans d’évolution et de maturation en tant qu’artiste qu’il a décidé de revenir à son univers phare, avec le projet Rebuild of Evangelion.

Reconstruire Evangelion

Rebuild of evangelion

Comme dit en introduction, Rebuild of Evangelion se propose de réinterpréter la série d’origine, dans une sorte d’auto-remake sous la forme de quatre films. Un projet qui semblait marqué par une volonté de paix, à la fois dans l’esprit d’un Anno lui-même apaisé, mais aussi la paix vis-à-vis des fans. De ce fait, pour une série aux fins multiples qui n’ont pas fait l’unanimité, il y avait implicitement la promesse d’un récit tenu de A à Z proposant une véritable conclusion.

Le projet est présenté comme un fragment à la fois autonome et complémentaire (ce qu’il sera en définitive), visible à la fois par un tout nouveau public et par les fans de la première heure. La totalité des films étant désormais disponible, on constate en effet que le nécessaire a été fait pour s’ouvrir au plus grand nombre.

Evangelion 1.0 – You are (not) Alone

C’est en 2007 que le premier opus sort au Japon. Relecture fidèle mais actualisée des six premiers épisodes de la série, Evangelion 1.0 – You are (not) Alone raconte le début de l’histoire de Shinji en accélérant le rythme de l’histoire et en accentuant les passages spectaculaires. On ressent d’emblée la volonté de proposer une expérience cinématographique par une mise au diapason par rapport aux techniques de l’époque. Une utilisation harmonieuse des images de synthèse dans les scènes d’action, mais aussi une mise en scène plus dynamique n’hésitant pas à multiplier les travellings immersifs, contribuent à renforcer le spectacle global.

En terme de structure narrative et d’écriture globale, Anno a surtout fait le choix d’un récit qui se tient parfaitement, agencé autour du parcours héroïque de Shinji et de sa relation avec Rei. Ainsi après avoir refusé la responsabilité de pilote d’Eva, il va évoluer et nouer des relations jusqu’à s’imposer en tant que héros à la fin du film. En cela, on est déjà dans quelque chose de plus positif que la série d’origine, mais aussi dans un film qui se tient de façon autonome et offre un développement narratif satisfaisant.

Mais cela reste surtout une entrée en matière pour se rappeler au bon souvenir des fans, et introduire l’intrigue en douceur pour les nouveaux venus. C’est à partir du second film, Evangelion 2.0 – You can (not) Advance, sorti au Japon deux ans après en 2009, que l’intrigue, après des changements subtils durant la majorité du film, va aller dans une direction toute différente dans son climax.

Evangelion 2.0 – You can (not) Advance

Alors que Shinji et Rei se sont ouvert l’un à l’autre au fil du long métrage, chose qui diffère déjà de l’anime, le jeune protagoniste, beaucoup plus proactif, va dans un mouvement héroïque déjouer les attentes et faire basculer la saga Rebuild vers tout autre chose. Précisons avant d’aborder le troisième film que dans ce second volet, un nouveau personnage est introduit, Mari Makinami. Absente de l’anime, nous aurons l’occasion de revenir dessus tant son rôle pour la conclusion est important, notamment d’un point de vue symbolique. Elle n’est qu’esquissée dans ce second film, et sera surtout caractérisé comme une jeune fille très belle à la grosse poitrine (ce qui n’est pas anodin non plus).

Evangelion 3.0 – You can (not) Redo

Alors que la fin du second film a mené au quasi-troisième impact (un événement cataclysmique qui avait déjà eu lieu dans la saga), Evangelion 3.0 – You can (not) Redo nous amène 14 ans plus tard, alors que Shinji se réveille d’un long sommeil. Le film est sorti en 2012 au Japon, et s’éloigne pour de bon de l’intrigue de l’anime pour aller vers quelque chose aux fortes consonances postapo. Précisons cependant qu’Anno ne va pas faire table rase du passé et reste très attaché à ses productions plus anciennes. À en croire l’ouvrage Nadia – Le secret de l’eau bleue de Virginie Nebbia, le cinéaste en profite pour glisser des clins d’œils appuyés à cette série animée, notamment du fait que l’on suive l’équipage d’un vaisseau de guerre qui évoque le Nautilus.

Mais malgré cela, ce troisième épisode plus volontiers méta-discursif, assume dans le même temps une volonté de s’émanciper de l’anime et d’aller plus loin. Les répliques plus qu’explicites à ce sujet ne manquent pas. Que ce soit Misato qui dit en début de film « On va créer la surprise et se démarquer du passé » ou encore Kaworu qui dit à Shinji que « Dans la vie il est important d’accepter le changement et d’essayer de nouvelles choses. » et qu’ « Il faut répéter sans arrêt, et recommencer encore et encore jusqu’à ce que ton travail t’apporte entièrement satisfaction. », difficile de ne pas y voir une note d’intention du cinéaste vis-à-vis de son travail.

Cependant, ce troisième film, le plus court de la saga, est extrêmement déroutant. Il semble tenir à nous déstabiliser, et à déstabiliser Shinji qui est dans l’incompréhension vis-à-vis de cette nouvelle donne, tout comme le spectateur qui ne connait pas cet état de l’univers d’Evangelion. En résulte un film dans lequel Shinji ne semble finalement prendre qu’une seule décision (la mauvaise vraisemblablement), et en sortira traumatisé, à la fois par la perte de Kaworu, mais aussi du fait de l’impact de ses actes.

Evangelion 3.0+1.01 Thrice upon a Time – les adieux à Evangelion

Dès son trailer, le ton est donné avec la réplique finale « Goodbye, All Evangelions ». Il s’agit avec cette conclusion de faire ses adieux à « Tout Evangelion« , comme une conclusion définitive à une aventure débutée il y a 25 ans.

Alors que les trois premiers films sortaient avec un délai raisonnable entre chaque, le dernier épisode, Evangelion 3.0+1.01 Thrice upon a Time est sorti début 2021, soit plus de 8 ans après le précédent. Mon hypothèse est que mettre un point final à une oeuvre aussi importante pour son auteur, dans lequel il s’est tant investi, n’est pas chose aisée. Il semblerait qu’il y ait souvent chez certains artistes la tentation de ne pas mettre ce point final. Dans le cas d’Anno, qui a utilisé Evangelion comme une forme d’exutoire, on peut imaginer la difficulté à dire adieu à son univers. Il a d’ailleurs récemment annoncé qu’il n’était pas impossible qu’il revienne à cette série, sous une forme ou une autre.

Cependant, l’aventure de Shinji s’arrête bien dans ce quatrième film, qui aborde avec radicalité (et pendant plus de 2h30 !) tout ce qui fait la substantifique moelle de l’oeuvre depuis ses débuts. Volontiers complexe, méta-discursive à l’extrême, cathartique, violente, mais aussi extrêmement positive et totalement en phase avec ce qu’est Evangelion depuis ses débuts. Passé une séquence d’action introductive virtuose (une des marques de Rebuild), le film va étonner par ses choix narratifs marqués et radicaux.

La dépression de Shinji

La première heure se déroule dans un village, épargné par l’apocalypse extérieur, dans lequel Shinji, Asuka et la nouvelle Rei (l’ancienne ayant disparu à la fin du second film) vont vivre un peu. Shinji est brisé, et la question de la dépression revient par la grande porte avec lui. Cette première heure sera celle de la difficile reconstruction, en même temps que celle de l’affirmation de son individualité pour Rei.

Nous retrouvons dans le village Aida et Toji, les anciens camarades et amis de Shinji. Toji a eu des enfants, on voit également très tôt une femme enceinte, ainsi qu’une chatte sur le point de mettre bas. La thématique de la (re)naissance est ainsi mise en avant, ainsi que celle de la croissance. Précisons d’ailleurs que les pilotes d’Eva ne vieillissent pas, de ce fait, l’idée d’un monde qui change mais d’individus bloqués, n’arrivant pas à suivre ce changement, est mise en avant.

Femme enceinte

Ceci peut aussi expliquer les troubles de Shinji, qui se renferme, ne sort pas de la pièce où il est, sans rien faire, ne parle pas et ne s’alimente pas. Une séquence particulièrement frappante montre Asuka, en colère, le forçant à manger en lui enfonçant de la nourriture dans la bouche. La mise en scène très appuyée, avec caméra à l’épaule et mouvements vifs accentuent le côté marquant de la séquence, insistant sur l’incompréhension de la jeune fille et son côté impuissante face à la détresse de Shinji. Mais surtout, cela donne un aspect extrêmement brutal au geste d’Asuka, qui me semble interprété comme une agression de la part d’un Shinji toujours aussi passif.

Ainsi, la thématique de la dépression, au cœur d’Evangelion, se trouve étoffée et développée au cours de cette première heure, étonnamment lumineuse et douce pourtant. En se focalisant beaucoup sur les gens qui entourent Shinji, on voit comment ces derniers vont l’aider à se relever. C’est notamment au détour d’une conversation avec Rei qu’il décidera de faire un effort et de sortir se confronter au monde. En VF, une réplique d’Asuka à ce sujet est assez intéressante. Elle dit à Shinji : ‘ »T’en as marre de fuir ? La première série t’as convaincu ? ». La première série en question est Rei, individu produite effectivement en série, mais on pourrait interpréter ceci comme « La première série animée Evangelion« ?. Il est possible que ce soit de la sur-interprétation, mais Evangelion étant depuis le début une oeuvre méta-discursive, cela encourage à adopter ce genre de grille de lecture.

Interprétation de la mort de Rei

Alors que Rei nous offre des scènes de vie quotidienne particulièrement touchantes durant cette première partie du film, elle finit par mourir brutalement sous les yeux de Shinji. J’interprète ceci comme une invitation à se débarrasser de certains éléments souvent considérés comme très importants chez les otakus. Il faut savoir que Rei Ayanami est considérée comme un personnage très important concernant la notion de « Moe » (voir cet article).

Mort de Rei

Pour faire simple, le Moe désigne un sentiment d’affection vis-à-vis de personnages, souvent féminins, dans les mangas et animes. Une vision chosifiante de la femme, qui devient objet de fantasme pour certains otakus. Il y a un intérêt financier à la chose, puisque cela permet de vendre des produits dérivés en masse en tirant partie de l’affect des fans.

Et Rei a été pensé de la sorte par Anno, allant même jusqu’à devenir un objet au sens propre, produit en série. Cependant, quelle que soit la version d’Evangelion, le personnage et sa possibilité d’émancipation ou non de son statut de personnage Moe est toujours abordé, afin de pousser à la réflexion. Dans ce dernier film, elle apporte un réconfort à Shinji, et l’aide à s’ouvrir vers l’extérieur, mais finit par être détruite sous ses yeux, le forçant à aller de l’avant sans elle.

J’interprète ceci comme une invitation à se débarrasser de son affect trop prononcé pour ces personnages de fiction (encore une fois, on s’adresse notamment aux otaku), pour se confronter à la réalité. L’idée est intéressante et, surtout, fait dans la mesure, car ne fustige pas les pratiques des otaku. Rei a réellement un impact positif sur Shinji, mais il faut simplement qu’il apprenne ensuite à faire sans. C’est d’ailleurs ce qu’il arrive à faire, puisqu’il acceptera finalement de suivre Asuka pour aller affronter son père pour de bon.

La confrontation entre Shinji et Gendo

Je me permets de passer directement à la fin du film, quand bien même il se passe de nombreuses choses entre deux. Il y a surtout beaucoup d’action mettant en scène les pilotes et leurs Eva, afin de se confronter à Gendo, qui a abandonné son humanité.

Il faut savoir que la conclusion de ce dernier film, comme The End of Evangelion en son temps, jongle avec un réseau de symboles complexes, dont le décryptage demande un investissement énorme. J’en avais parlé dans cet article, cela contribue à créer un vertige intellectuel, du fait des nombreuses sources culturelles convoquées. Il ne s’agira pas ici de tenter de détricoter tout cela, ce serait un exercice bien trop érudit pour moi. Je me contenterai de me maintenir à ma grille de lecture, qui concerne encore et toujours le rapport de l’auteur à son oeuvre et la façon de lui faire ses adieux, ainsi que le rapport des fans à cette même oeuvre.

Et sur ce point, la confrontation entre Shinji et Gendo est particulièrement éclairante. Les deux sont aux commandes d’une Eva, Shinji la 01 à laquelle on est habitués, et Gendo la 13, qui ressemble finalement à une « Uber Eva 01 », cela crée un effet miroir entre les deux, mais surtout, le combat finit par se dérouler dans d’anciens décors de la série et des films, traités comme tel : des décors.

Si le début de l’affrontement évoque le premier combat de l’Eva 01 et peut encore laisser à penser à un simple clin d’œil, la suite permet de prendre conscience que l’on a dépassé le cadre de la fiction seule, et qu’Anno brise le quatrième mur, dans une mise en scène qui semble convoquer le spectre de Satoshi Kon et son Perfect Blue. Autre oeuvre terminale et conclusion radicale que ce combat semble évoquer : l’affrontement final entre Snake et Ocelot dans Metal Gear Solid 4, qui s’amusait aussi à renvoyer au souvenir des précédents épisodes par le biais de la musique et la barre de vie des personnages qui changeait de forme.

Snake vs Ocelot

Anno nous rappelle ainsi que le film que l’on regarde est bel et bien un film, afin de nous inviter à prendre un peu de distance sur celui-ci, de la même façon qu’il le faisait avec la conclusion de l’anime. De même, il revient à l’introspection qui caractérisait les épisodes 25 et 26, sauf que cette fois-ci, nous entrons dans les pensées et les regrets de Gendo. Nous comprenons ainsi qu’il souffrait d’une forme de renfermement sur lui-même très important, expliquant qu’il était avide de savoir mais aussi en décalage avec les gens, jusqu’à ce qu’il rencontre sa femme. Et c’est la mort de cette dernière qui l’aurait plongé pour de bon dans la solitude, rejetant même son fils au passage.

Nous éviterons la psychologisation de comptoir et ne tirerons pas de conclusion ici sur Anno et son rapport à sa femme (visiblement tout va très bien de ce côté, contrairement à sa relation avec son père qui fut compliquée), mais il est intéressant de voir qu’ici, il préfère projeter le spectateur dans la psyché de l’adulte antagoniste plutôt que celle de Shinji. Est-ce le signe d’un enfant qui cherche à comprendre et pardonner les errances de son père ? D’un artiste soixantenaire qui se projette désormais plutôt dans le personnage adulte ? Toujours est-il que le basculement est intéressant et va dans le sens d’une ouverture au public otaku, qui peut se projeter dans une vision plus positive de Shinji.

La dernière conversation entre Shinji et Rei

Après l’affrontement contre Gendo, Shinji et Rei se voient une dernière fois dans des décors pris comme tels, on y voit même des caméras virtuelles (le genre d’outil que Anno et ses équipes ont dû utiliser durant la production des films) ainsi qu’un projecteur qui diffuse des images de la série. C’est le lieu où Shinji fait ses adieux à Rei, qui lui explique qu’elle lui souhaitait de trouver le bonheur loin des Eva. Shinji explique qu’il « est possible de mener une vie hors d’ici », et qu’il choisit de vivre sans les Eva.

Le fait de faire des adieux définitifs à Rei n’est pas anodin, puisqu’elle est le personnage qui a le plus marqué les fans de la série et représente quelque chose dans le rapport intime des fans vis-à-vis de l’oeuvre. Ainsi, en décidant de dire adieu à Rei, Shinji assume le fait qu’elle lui ait permit d’avancer, mais qu’il souhaite désormais se raccrocher au réel plutôt qu’à un personnage de fantasme.

Enfin, Anno insiste bien sur le fait que c’est la fin des Eva, répétant en boucle le même plan où la lance de Shinji les transperce un à un et les détruit. Il accepte enfin l’idée d’aller de l’avant sans ces créatures, et ce faisant, se reconnecte à l’humanité. Les paroles de la chanson que l’on entend en fond sonore sont également lourdes de sens, évoquant une rencontre qui a apporté beaucoup, et qu’on ne regrettera pas. Cela peut évoquer le lien entre Shinji et Rei, mais aussi et surtout celui entre les fans et l’oeuvre.

La fin des Eva

Les retrouvailles entre Shinji et Mari et le retour à la réalité

Une fois les adieux avec Rei, son père et les Eva fait, Shinji se retrouve seul sur une plage. On enchaîne des plans où le degré d’iconicité diminue, on passe d’abord à des décors crayonnés et coloriés sommairement, avant d’être sur du noir et blanc, pour carrément passer au storyboard ensuite.
Encore une fois, Anno nous rappelle qu’on est face à un film, et c’est l’intervention de Mari qui va faire revenir d’abord le mouvement, et ensuite la couleur.

À son retour, elle se jette littéralement à l’eau, faisant revenir l’image à la normale (couleur et mouvement). On peut analyser le premier plan ci-dessous avec la position fœtale dans l’eau comme une renaissance, et le fait qu’elle sorte la tête de l’eau dans une vision fantasmagorique, avec non plus sa tenue de pilote d’Eva, mais une tenue de lycéenne, la ramène à une forme de normalité.

Normalité qui se traduit par un retour au réel, puisque l’on retrouve Shinji, devenu adulte, sur le quai d’une gare attendant un train. On voit sur le quai d’en face des personnes ayant les traits de Rei, Kaworu et Asuka. Et le train qui s’arrête crée une coupure entre Shinji et ces gens. Pour enfoncer le clou, nous avons un plan en vue subjective où des mains féminines viennent boucher la vue du jeune homme, comme pour définitivement passer à autre chose.

Ainsi, on comprend que Shinji et Mari sont finalement deux adultes en couple, un choix qui a du sens compte tenu du fait qu’elle est le personnage féminin le plus normal dans cet univers, et surtout, la seule qui ait été créée exprès pour Rebuild. On rejoint ici l’idée d’aller de l’avant et de faire ses adieux à son objet de passion otaku pour se confronter au réel. Le fait qu’elle enlève le collier de Shinji, symbole d’une forme d’asservissement, et qu’elle lui tende la main est un signe évident dans ce sens.

Enfin, le film se conclut sur un plan où l’on voit les deux sortir de la gare, heureux et amoureux. Un plan aérien filmé en images réelles, où seuls les personnages sont dessinés. Ils quittent le champ, et la caméra prend de la hauteur pour filmer l’étendue de la ville, nous invitant à regagner à notre tour le monde réel, pour y trouver notre place et notre bonheur.

En conclusion, des adieux apaisés

Ainsi, on aura vu de façon évidente qu’en fin de parcours, Anno joue avec la frontière entre fiction et réalité pour nous accompagner dans notre retour au réel tout en douceur. De cette façon, il reste en phase avec le discours qu’il portait déjà en 1995, mais le développe ici de façon plus subtile, et plus à même de toucher son public. On sent dans cette conclusion douce et apaisée un artiste en paix avec son oeuvre et avec son public.

Ce faisant, il arrive à faire ses adieux à une oeuvre qu’il aura porté pendant plus de 25 ans, et nous permet de faire de même de la plus belle des façons. En nous laissant sur un monde diégétique sans Eva, Anno met en scène cette conclusion de façon méta-discursive une fois de plus, montrant que cette fin n’est pas une fatalité, mais au contraire un retour au réel, plein de promesses et d’espoir, pour des fans qui ont reçu l’appel à l’ouverture à l’autre et au monde que le cinéaste a dispensé.

Ceci pose la question de l’impact des œuvres de fiction sur leurs fans, sur la façon dont ils se les approprient et comment les objets de leur passion les accompagnent et peuvent les aider. C’est selon moi la thématique sous-jacente de tout Evangelion, que Anno a travaillé sur plus de 25 ans, et à laquelle cette conclusion apporte un éclairage nouveau tout en restant en phase avec ce qui était déjà dit dans les épisodes 25 et 26 de l’anime.

Pour ce faire, Anno a fait le choix de mêler plusieurs niveaux de récit, afin de faire s’imbriquer la fiction et le réel en fin de parcours de façon implicite tout d’abord, et finalement explicite à l’arrivée comme nous l’avons vu. Ce faisant, il propose une conclusion à la fois axée sur l’émotion et sur l’aspect réflexif, totalement en phase avec ce qu’est sa saga depuis le début.

D’un point de vue personnel, je dois de ce fait ce dernier film dans son ensemble, et la fin en particulier, comme un modèle en ce qui concerne l’approche de ce que doit être la conclusion d’une oeuvre majeure qui a accompagné son public durant des années. Il met à la fois un point final à son intrigue, et nous prend par la main de la même façon que Mari prend Shinji, pour nous ramener à la réalité, armés de cette expérience fictionnelle que l’on pourra utiliser pour appréhender le monde sous un jour nouveau.

12 commentaires

  1. J’ai commencé à lire en diagonale quand tu détailles le rebuilt parce que je n’ai encore jamais vu le manga mais ça m’intéresse beaucoup vu ce que tu en dis avant. Je repasserai donc sur l’article une fois à jour dans les films ! Merci pour cette mise en bouche super intéressante 👌

    Aimé par 1 personne

    • De rien, j’espère qu’une fois que tu auras vu tout ça, l’interprétation que j’en fait te semblera pertinente.

      Mais tu as eu raison de t’arrêter car je finis par vraiment tout raconter jusqu’à la dernière seconde, mais dans ce cas de figure il y a pas vraiment le choix 😅

      Aimé par 2 personnes

      • Tout cela montre bien qu’il est parfois difficile de conclure une histoire longtemps après le début de cette dernière. En témoigne également la série « Les Maîtres de l’Univers » de 1983 qui, à part quelques remakes et un spin-off centré sur She-Ra, n’avait jamais eu de véritable fin.

        Jusqu’à ce que courant 2021, « Les Maîtres de l’Univers : Révélation » vienne, en tant que suite de la série d’origine, annoncer une fin laissant les divers remakes de côté.

        J'aime

  2. Pas vue la série (mais c’est prévu pour cette année)
    Je met donc l’article en favori et je reviendrais dessus une fois que ce sera fait.
    En tout cas bravo, car vue la longueur de l’article il doit contenir pas mal de détails et de ton analyse sur l’œuvre 🙂

    Aimé par 1 personne

  3. Un article très complet avec une analyse intéressante de l’œuvre d’Anno et son rapport à celle ci. De mon côté je n’ai pas encore vu la saga rebuild mais tu as clairement attisé ma curiosité. En espérant qu’Anno est pu chasser ses démons et même s’il y revient comme tu dis j’espère que ce ne sera pas dans un soucis de perfection.
    J’espère que tu as pensé à ton rapport à Erza en écrivant le passage sur Rei et le Moe 😁 sur ce va falloir que je me prenne un abo prime pour mater tout ça avant l’arrivée de bébé!!

    Aimé par 1 personne

  4. Même si je n’ai rien compris à tout ce qui tourne autour des Eva et des impacts dans cette fin, on se rejoint sur le reste. Même si elle n’était pas la plus simple à regarder, j’ai beaucoup la première partie sur la dépression de Shinji. Elle comporte plusieurs scènes vraiment marquantes et le message est intéressant. J’ai également été fascinée par l’affrontement entre le père et le fils puis le discours sur Gendo. C’était très chouette ces dernières images avec un Shinji adulte épanouit et même drôle, ce que je n’aurais jamais cru voir ><
    En tout cas, merci pour cette belle analyse à ta sauce, qui m'a bien aidé à poser parfois des mots sur mes impressions 🙂

    Aimé par 1 personne

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