L’édito de la semaine #14

Parfois, on a l’impression que le hasard fait se synchroniser plusieurs choses afin de nous mettre certaines idées en tête. À moins qu’il ne s’agisse simplement de nos propres obsessions qui remontent et font qu’on voit les choses selon une grille de lecture qui nous est propre.

De mon côté, entre l’arrivée récente du dernier film Evangelion sur Amazon Prime, qui a fait beaucoup parler, le fait que j’ai terminé Slam Dunk quelques semaines auparavant, et le visionnage du premier volet de Kaamelott au cinéma encore quelques semaines avant, une de mes obsessions dans la vie s’est rappelée à mon bon souvenir. On peut même y ajouter la sortie de Look Back de Fujimoto d’ailleurs, même si le titre ne m’a pas marqué.

Ce n’est peut-être pas évident sur la base de ces trois exemples, mais dans les trois cas, nous sommes face à de pures œuvres d’Auteur avec un grand A, ce qui est une chose qui me fascine depuis des années. Je suis loin d’être une exception en la matière, puisque c’est quelque chose de profondément ancré dans une approche française des œuvres, en particulier si comme moi on a été nourri au cinéma. Car depuis un fameux article de Truffaut, l’approche auteurisante dans la façon d’appréhender le cinéma en France est toujours aussi importante, que ce soit conscient chez les gens ou non. Et je me permets de supposer que même au-delà du cas de Truffaut, on a dans notre culture un rapport à l’auteur très mis en avant (il suffit de voir comment en cours de Français on appréhende la littérature).

De ce fait, il est compliqué de s’intéresser aux « arts » dans leur ensemble sans s’intéresser aux personnes qui les créent, et dans des médias collectifs par essence comme le sont le cinéma ou le manga, rien n’empêche qu’une figure d’auteur émerge et se démarque pour donner vie à une vision du monde, et transmettre quelque chose qu’il a en lui.

C’est un élément que personnellement, je trouve profondément émouvant, et que je recherche dans mes pratiques fictionnelles. Cela ne veut pas dire qu’une production industrielle faite sans réelle patte auteurisante soit forcément inintéressante, mais j’aime y voir l’expression de la singularité d’une personne.

Ce fut le cas donc avec Kaamelott, également avec Slam Dunk et toute l’œuvre d’Inoue, qui porte sans le moindre doute la trace de son auteur, son style, ses obsessions et son rapport particulier à ses personnages qui se font écho. Et ça l’est bien évidemment avec Evangelion, qui est même un exemple particulièrement pertinent d’une œuvre qui porte la marque de son auteur. Je n’ai pas encore vu ce dernier film, mais les échos que j’ai pu en avoir sur les réseaux ne m’étonnent aucunement concernant la teneur de celui-ci.

Il faut savoir, si vous n’êtes pas familiers avec Evangelion, que l’anime d’origine porte déjà une forte réflexion du créateur sur lui-même. Cet anime si complexe ne peut selon moi pas être appréhendé et interprété sans s’intéresser à qui est Hideaki Anno, l’homme derrière la série. C’est ce que je fis lors de ma découverte de l’anime, il y a déjà plus de 10 ans. Au fil de mes recherches, j’ai vu que l’artiste était atteint de troubles psychologiques, et qu’il avait notamment tenté de se suicider. Des choses qui sont loin d’être anodines, et qui trouvent un écho dans la façon dont se développent ses personnages et son intrigue, et qui confèrent à la série une tonalité toute particulière.

Ainsi, les deux derniers épisodes, que je ne dévoilerai pas, sont très particuliers et trouvent un sens assez riche si l’on adopte une approche « biographique » de la chose, et se révèlent à ce titre profondément émouvants. Cependant, même après la fin de la série, Anno a encore besoin de revenir à son œuvre, à laquelle il doit être profondément attachée. D’où la réalisation dans la foulée d’une conclusion cinématographique intitulée The End of Evangelion, qui porte la trace d’un rapport très ambivalent à son œuvre, lui conférant une violence visuelle et symbolique assez forte.

Mais c’est des années plus tard que Anno décide de remettre toute son œuvre à plat, avec le projet Rebuilt of Evangelion, dont le but est de proposer une relecture de la série en quatre films d’animation, dont le dernier vient donc de débarquer chez nous.

Et, comme je l’ai dit, les retours sur cette toute nouvelle histoire (car à partir du second film, Anno va dans une direction très différente de l’anime) laissent entrevoir un auteur et un homme qui a considérablement évolué, et qui semble davantage en paix avec lui-même. Je n’irai pas jusqu’à dire qu’Evangelion a servi de thérapie à Anno, mais il semble cependant évident que cette grande fresque a été marquée par l’état émotionnel de son créateur.

Et c’est surement un des points qui m’intéressent et m’ont le plus marqué avec Evangelion. Je pense en reparler après revisionnage des premiers films et découverte du dernier, mais toute cette œuvre a su créer un lien émotionnel fort avec son public (dont moi), par le biais de cette approche auteurisante et cette mise à nu de Anno. Tout du moins, c’est le sentiment que j’ai personnellement.

Ainsi, cela nous rappelle que derrière nos œuvres préférées, il y a un rapport très humain au monde, et des individus qui cherchent à un moment précis à nous transmettre une vision des choses par le biais de leur œuvre. On peut tout à fait ne pas s’y attacher outre mesure, certains pensent même que l’approche auteurisante ou biographique des œuvres est une hérésie, mais de mon côté, je trouve que cela nourrit à la fois la réflexion sur les œuvres, mais aussi le lien émotionnelle qu’on noue avec.

Cela ne veut pas dire que l’on doive pour autant être dans une forme d’admiration béate des auteurs, et les considérer comme de purs esprits et des êtres d’exception. Ils restent des humains, marqués par leur ambivalence, et je pense qu’on peut tout à fait proposer des œuvres formidables en étant une immonde merde. Ca s’est déjà vu, et rien que les nombreux exemples d’artistes formidables ayant des penchants pour la pédocriminalité doit nous rappeler qu’il faut garder une distance par rapport à ça. Mais cela n’empêche pas de reconnaitre l’investissement d’un artiste dans son œuvre et la force qui s’en dégage.

Me concernant en tout cas, cette approche enrichit toujours l’appréhension que j’ai des œuvres. L’exemple récent de Inoue, et de l’émotion que j’ai vécu à la fin de Slam Dunk au regard d’un parcours d’artiste profondément émouvant en est une bonne preuve. Et je pense également avoir assez souvent souligné cette obsession, que ce soit dans ma façon d’appréhender les travaux de Togashi (voir mon article sur Level E), Urasawa et bien d’autres. Je serai tenté de dire que c’est dans l’expression des singularités de tous ces artistes que je trouve une partie de mon plaisir de fan, car même si j’ai toujours beaucoup de plaisir à lire certaines séries aux modalités de production très industrielles qui présentent de nombreuses similitudes, les plus grandes émotions me viennent avant tout d’œuvres où des auteurs ont réussi à faire passer une vision du monde qui leur est propre, et une réflexion ou une émotion qui l’accompagne. Et au final, c’est pour retrouver ce genre d’expérience que je continue mes pérégrinations dans la fiction.

14 commentaires

  1. Un édito très différent de ce que tu nous proposes d’habitude
    En sois chaque œuvre peut-être appeler comme œuvres d’auteur vu qu’elle née dans l’imaginaire et le vécus de celui ou celle qui la crée (sauf dans le cas des plagiats).
    Mais il est vrai que de grand auteur arrive à marquer leur public par un message souvent très fort de leur vécu à travers leur œuvre.
    Après tu n’en as pas parlé, mais on remarque que parfois le message final n’est pas toujours apprécié de tous. On peut par exemple prendre le cas de l’attaque des titans qui n’a pas fait l’unanimité sur son message final malgré toute la popularité qu’à acquis la série.
    Passe une bonne semaine 🙂

    Aimé par 2 personnes

    • Ça c’est parce que la fin de L’Attaque des Titans est ratée 😉

      Plus sérieusement, c’est compliqué de réussir à plaire à tous les fans jusqu’au bout, dailleurs Evangelion n’avait clairement pas réussi en anime.

      Je vois ce que tu veux dire par le fait que chaque oeuvre est d’une façon ou d’une autre l’expression d’une vision d’auteur, mais je trouve qu’on voit ça de façon plus marquée dans certains cas. Et parfois même, on cherche vraiment dans la façon de vendre l’œuvre à nous rappeler la présence d’un auteur, je pense au fameux « A Hideo Kojima game »

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  2. Je trouve toujours intéressant de remettre les oeuvres en perspective en fonction de leur auteur et de leur époque, du moins celles que je considère comme des grandes oeuvres.
    Depuis la sortie de cet ultime chapitre, j’ai très envie de replonger dans Evangelion depuis le début, mais mieux vaut pas être trop déprimé ou fatigué pour ça ><

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    • Je pense aussi, à plus ou moins haute dose et plus ou moins consciemment.

      Mais on va pas me faire croire que quand on passe entre 5 et 25 ans (comme c’est le cas avec Evangelion) à travailler son univers, il y a pas forcement un peu beaucoup de toi dedans.

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      • Bien évidemment !
        D’ailleurs, plus je constate des choses par rapport à des fandom, plus je me rend compte que des personnes comprennent de travers des oeuvres ou voit ce qui leur arrange aussi. J’y avais pas pensé mais c’est en discutant avec mon frère quand il me parlait de la série « You » et des commentaires qu’il avait lu concernant le héros (du style les meufs bavaient sur lui, ça voulait que les gentils meurent que le mec réussisse alors que ben c’est un taré) que j’en suis arrivée à cette conclusion.

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  3. Très intéressant ce petit édito (je ne regrette pas du tout c’est lundi…). Pour ce qui est du sujet en lui même je suis entièrement d’accord avec toi, certains auteurs mettent une part très importante d’eux même dans leurs oeuvres, leur servant même parfois d’exutoire (ou de thérapie comme tu le dis). Je trouve ça d’autant plus fort dans le monde du manga quand certains mangaka arrivent à le faire, alors que le processus de prépublication peut complétement les déposséder de leur oeuvre et de ce qu’ils voulaient en faire.

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    • Oui, le cadre de travail du manga est particulier, si bien que ça doit être un sacré défi d’imposer sa patte et sa vision (comme au cinéma tu me diras).
      Mais je trouve justement que le fait de bosser des années sur une série fait que forcément, tu dois développer un attachement très fort à ton univers et ton oeuvre. Je reviens encore et toujours sur Slam Dunk, mais je ne peux pas m’empêcher de penser que l’histoire de Sakuragi entre en miroir avec celle d’Inoue et son rapport à son métier de mangaka.

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