Perfect Blue – Premier chef d’œuvre cinématographique de Satoshi Kon

Perfect Blue

Si vous avez l’habitude de me lire, vous le savez, la question des figures d’auteurs me passionne. J’adore les œuvres qui transpirent le style et les obsessions de leurs créateurs. Et si j’ai tardivement découvert l’œuvre de Satoshi Kon l’année dernière, alors que j’avais énormément entendu parler de cet artiste, il est rapidement devenu un Auteur avec un grand A qui me passionne. Après avoir découvert et évoqué sur le blog tous ses travaux en manga, je m’attaque à sa carrière cinématographique depuis quelques temps. Et alors que le documentaire Satoshi Kon l’illusionniste arrive sur OCS, j’avais envie d’évoquer son premier long métrage, et premier chef d’œuvre : Perfect Blue.


En préambule

Avant de débuter, petite réflexion toute personnelle concernant l’animation japonaise. J’ai souvent évoqué le fait que j’avais étudié le cinéma, et de ce fait, je trouve que dans le traitement aussi bien universitaire que journalistique, le cinéma d’animation japonais a un traitement particulier, comme s’il s’agissait d’un médium à part. Certes, on peut dire ça de beaucoup de cinéma nationaux, car en réalité, quand on étudie le cinéma, on constate qu’on étudie plutôt le cinéma de son propre pays et le cinéma américain (avec quelques passages obligés de certains cinémas européens historiquement majeurs, comme le cinéma allemand ou soviétique).

Mais quand même, le cinéma d’animation japonais semble souvent entrer dans une case bien spécifique destiné à un public d’initié uniquement. Pour avoir fréquenté au fil des ans de nombreux cinéphiles, je n’en ai finalement pas rencontré des masses à s’intéresser au cinéma d’animation japonais. Et je me mets d’ailleurs dans le lot. Je pense d’ailleurs que la fameuse formule bien aimée des journalistes cinéma « le nouveau Miyazaki » me semble venir de cette méconnaissance globale du cinéma d’animation japonais.

Tout ça pour dire qu’il est compliqué chez nous d’aborder le cinéma d’animation japonais comme le reste de la production cinématographique, remarque que l’on peut adresser par ailleurs au cinéma d’animation dans sa globalité (voir par exemple aux Oscars ou aux Césars les catégories spécifiques à ce type de cinéma pour bien montrer que l’animation peut donner lieu à de beaux films, mais que globalement c’est pas du « vrai » cinéma).

Donc, le cinéma d’animation japonais se retrouve avec une double sanction, être à la fois de l’animation, mais en plus de l’animation qui n’est pas américaine ou européenne.

De là découle selon moi un côté « films pour initiés », qui fait que je ne suis pas très à l’aise avec le fait d’aborder ce type de cinéma, pour une raison toute bête : j’ai le sentiment que les gens susceptibles de me lire connaissent bien mieux les films évoqués que moi. Mais si éventuellement vous n’êtes pas familiers avec ces films, vous aurez dans ce cas peut-être des choses un peu pertinentes à vous mettre sous la dent, en tout cas je l’espère.

Je pense d’ailleurs que c’est pour ce genre de raison que des cinéastes américains n’hésitent pas à s’inspirer très lourdement des films de Kon, voire même carrément les plagier totalement (n’est-ce pas Darren ?), partant du principe que de toute façon, le public américain auquel ils s’adressent ne connaitra pas le cinéma de Satoshi Kon. Sur le plagiat de Perfect Blue dans Black Swan (car je considère en effet que c’est du plagiat pur), je vous invite à voir cette vidéo :

Quoi qu’il en soit, on va donc aborder le premier long métrage de Satoshi Kon, déjà totalement abouti à la fois dans son écriture, son storytelling et sa mise en scène, et totalement représentatif de l’approche du cinéaste.

Le premier film de Satoshi Kon

Comme je l’ai dit, Perfect Blue est le premier film de Satoshi Kon, sorti en 1997 au Japon et 1999 en France, adapté du roman du même nom de Yoshikazu Takeuchi (publié en 1991). Le film a commencé à être développé en parallèle avec la fin de son dernier manga, Opus, qui proposait une mise en abyme passionnante du travail de mangaka. La notion de mise en abyme semble par également centrale dans le cinéma de Satoshi Kon, notamment dans Perfect Blue comme nous allons le voir, mais aussi dans Millenium Actress que j’ai déjà évoqué ICI.

Perfect Blue raconte en effet l’histoire de la jeune Idol Mima, qui décide de changer de carrière et devenir actrice malgré les difficultés que cela implique. Difficultés liées à l’image qu’elle renvoie, aux rôles qu’elle doit interpréter, au rapport des fans à ce changement de carrière, rien de bien original finalement… Si ce n’est le ton particulier du film.

Car de ce pitch assez basique, on se retrouve finalement avec un pur thriller à l’ambiance oppressante quasi-constamment, notamment par le biais de toute la question du stalking. Mais surtout, le film se permet une mise en abyme du cinéma afin de questionner la santé mentale de son héroïne, et développer déjà ce qui deviendra un élément central de son cinéma : la réalité subjective.

La réalité subjective de Satoshi Kon

J’ai lu plusieurs articles sur le cinéaste et ses films (notamment celui-ci), afin d’essayer de proposer une interprétation qui soit un tant soit peu pertinente, et j’ai souvent retrouvé cette notion qui me semble essentielle pour appréhender son œuvre. Et si cette notion de « réalité subjective » revient souvent, je n’arrive pas à savoir quand Satoshi Kon a réellement explicité cette idée. Quoi qu’il en soit, il la travaillait déjà depuis un moment avant de se lancer dans Perfect Blue.

Mima

Je décrirai cette notion de réalité subjective comme l’idée selon laquelle la réalité et la perception de ce qui est réel sont deux choses différentes, que Kon nous donne à voir à travers ses films. Dans Millenium Actress par exemple, le personnage principal (qui est une actrice) raconte sa vie à deux journalistes, qui se retrouvent propulsés à l’intérieur de ses souvenirs, eux-mêmes mis en scène comme les films dans lesquels elle a joué. Cela crée plusieurs niveaux de réalité, qui finalement sont liés les uns aux autres. C’est compliqué dit comme ça, mais ce qui est saisissant, c’est que l’on finit par rapidement saisir le fonctionnement narratif de la chose au sein du récit.

Dans le cas de Millenium Actress en tout cas. Car Perfect Blue est bien plus nébuleux dans son storytelling à mes yeux. La notion de réalité subjective se manifeste de plusieurs façons. D’une part, comme le personnage principal est une actrice, le cinéaste joue souvent avec le fait que l’on ne sache pas si les séquences que l’on voit ont lieu dans la réalité de la fiction, ou s’il s’agit de séquences de films dans lesquels elle tourne.

perfect-blue viol

Il y a notamment une séquence très marquante où elle joue une scène de viol, qui est tout de même très perturbante quand bien même on sait qu’elle est « fictive » au sein de la diégèse du film. Mais il y a surtout de nombreuses séquences durant lesquelles il attend vraiment longtemps avant de dévoiler le pot aux roses. Cela peut créer une certaine frustration par moments, mais c’est surtout ce qui rend le film si saisissant.

Et surtout, on comprend au fil du visionnage que cette réalité subjective épouse la psyché complexe de Mima, qui semble de plus en plus perturbée au fil du récit, jusqu’à ce que tout se dévoile au détour d’un twist particulièrement bien mis en scène (que je ne révèlerai pas), pour finalement se conclure d’une façon extrêmement ambiguë et marquante.

Mais du coup, c’est bien ?

Évidemment que c’est bien ! C’est même saisissant et assez formidable ! Alors certes, on peut me dire que c’est parce que c’est Satoshi Kon que j’en dit autant de bien, puisque je suis tombé amoureux de son œuvre, et que cet artiste m’obsède. Certes, mon rapport particulier au cinéaste contribue beaucoup, mais même sans ça, le film reste absolument brillant, et mérite d’être vu car on est face à l’œuvre d’un auteur particulièrement unique en son genre. De ce fait, c’est vraiment une expérience particulière en soi un film de Satoshi Kon, que je serai tenté de recommander à tout le monde.

Cependant, je tiens à mettre en garde. Autant Millenium Actress est un film profondément émouvant et, selon moi, très facile à regarder, autant Perfect Blue est assez éprouvant et perturbant. Comme je l’ai dit, il s’agit d’un thriller, à la composante psychologique extrêmement importante, et ponctué de plusieurs scènes choc (le viol, mais pas que). De ce fait, on ressort vraiment lessivé par le film, mais c’est aussi ce qui lui permet d’être vraiment marquant, et qui fait qu’on le porte en nous une fois le générique terminé.

Comme coup d’essai, c’est déjà un coup de maitre pour Satoshi Kon, un cinéaste qu’on n’a pas fini de regretter.

Satoshi Kon l'illusionniste

13 commentaires

  1. Ayant vu les 2 avec énormément d’écart, j’avoue que je n’avais jamais fait le rapprochement entre Perfect Blue et Black Swan mais c’est frappant ! Et dégueulasse bien sûr au passage…
    Sinon, je suis bien d’accord pour dire que Perfect Blue est un excellent film, très marquant. Je l’avais vu trop jeune la première fois et j’avais été vraiment dérangée mais adulte, je l’ai trouvé fascinant.
    Merci pour ce bel article, instructif en plus !

    Aimé par 2 personnes

    • Mais de rien. Au final j’ai préféré faire assez court que chercher à pousser l’analyse, ce avec quoi je n’aurai pas été à l’aise. Apparemment un livre sur Satoshi Kok va débarquer chez Ynnis cette année, je le lirai avec grand plaisir.
      Et il faudra que je tente de prendre un mois de OCS pour regarder le documentaire et ses deux films que je n’ai pas encore vu.

      Me concernant, j’avais vu Black Swan à la sortie et j’en garde un souvenir assez précis pour trouver ça extrêmement gênant pour Aronofsky, qui intervient d’ailleurs dans le documentaire, j’ai hâte de voir ce qu’il va dire 😅

      Aimé par 2 personnes

  2. Perfect Blue est un choc à tous les niveaux. C’est un film qui ne laisse pas indemne.
    Le personnage de Mima est l’un des plus beaux personnages qu’il m’est été permis de rencontrer. J’ai d’ailleurs une photo d’elle pas loin de mon bureau…. et cela fait 20 ans que ça dure 😉 .
    C’est un film très japonais dans sa narration et surtout dans son histoire. Le monde des idols est très particulier et peut tendre à la folie.
    Je crois que ce film peut se regarder avec un choix de prisme différent à chaque visionnage.
    En tout cas c’est une pépite !

    Aimé par 2 personnes

    • Oui, tu as bien raison. Je dois avouer que le côté idol et Staline par exemple, bien qu’étant central, n’est pas ce qui m’a le plus tenu en haleine. C’est vraiment tout le travail de mise en scène et de montage qui m’a bluffé.

      Du coup comme tu dis, on peut y trouver tout un tas de prismes de visionnage différents, ce qui en fait toute la richesse !

      Aimé par 2 personnes

    • Je te le recommande. Le film a prit un petit coup de vieux techniquement, et surtout on ressent son budget riquiqui, j’aurai du le préciser, mais ça ne l’empêche pas d’être passionnant, comme tout ce que fait Satoshi Kon !

      J’aime

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