Ma Mangathèque Ideale #15 : Prisonnier Riku de Shinobu Seguchi

Riku et GoroAlors que le dernier tome de Prisonnier Riku vient de sortir, clôturant le manga qui est devenu mon préféré très rapidement après ma découverte des premiers tomes il y a deux ans, il me semblait évident de revenir encore une fois sur la série, dans le cadre de Ma Mangathèque Ideale. Car s’il ne devait rester qu’un seul manga pour moi, ce serait forcement celui-là.

J’ai le sentiment d’en avoir déjà énormément parlé, si bien que je ne suis pas sur de pouvoir en dire plus que ce que j’ai déjà dit, mais je ne pouvais pas ne pas marquer le coup et fêter la sortie de son 38e et dernier tome. Ainsi, nous allons revenir dans cet article sur le manga qui m’aura le plus bouleversé dans mon humble parcours de lecteur, en espérant une fois de plus réussir à convaincre quelques personnes de tenter cette aventure si forte et édifiante pour moi.

Resituons la série

Et pour commencer, restions rapidement la série. Prisonnier Riku est la seconde série du mangaka Shinobu Seguchi, prepubliée dans les pages du Weekly Shonen Champion de Akita Shoten, de février 2011 à février 2018. weekly-champion-12_2015J’aime souvent rappeler la durée de publication des mangas, car je pense que travailler pendant autant d’années sur une même histoire doit avoir une importance considérable pour les mangakas. De même, précisons que Shinobu Seguchi avait déjà un peu plus de 40 ans lorsqu’il a débuté la série, une donnée qui me semble importante à prendre en compte, car cette série est marquée par une grande maturité émotionnelle et intellectuelle. Dernière information à toute fin utile, l’auteur a par la suite publié un spin off en deuxième volumes intitulé Boss Renoma, revenant sur les jeunes années de Renoma Sasaki, le second personnage de la série en terme d’importance.

Akata a d’ailleurs annoncé qu’ils proposeront ces deux volumes conjointement début 2022. Remercions d’ailleurs comme il se doit l’éditeur d’avoir su nous dénicher ce manga si particulier, qui colle bien avec leur ligne éditoriale.

Boss Renoma

La série n’a pas connu d’adaptation animée, et n’est pas un blockbuster par chez nous, sans doute car elle ne rentre pas dans certains canons narratifs et esthétiques qui font les gros succès. Et son univers carcéral assez âpre peut éventuellement rebuter. Ce fût mon cas en premier lieu, je dois l’avouer, mais le hasard des recommandations de camarades et l’arrivée d’un pack découverte en 2019 m’ont fait sauter le pas, et grand bien m’en a pris tant j’ai tout de suite ressenti une connexion forte avec l’oeuvre.

Une oeuvre qui a une forte résonance en moi

J’aime à penser que dans nos parcours de fans, il y a des œuvres qui peuvent nous faire forte impression, nous bouleverser même, mais que finalement assez peu arrivent à créer une véritable connexion intime, de celles qui nous donnent le sentiment que l’auteur a réussi à mettre des mots et des images sur notre vision du monde. De mon côté, même si cela me semble compliqué de vraiment le calculer, j’ai le sentiment d’avoir ressenti ça pour moins de 10 œuvres jusqu’à présent, tous supports confondus, et Prisonnier Riku est de celles-ci. Je me demande même si ce n’est pas l’œuvre qui a la plus forte résonance en moi tout court.

Bien entendu, nous interprétons tous les œuvres par un prisme qui nous est propre, les nourrissons par rapport à notre vision des choses, notre vécu et notre sensibilité personnelle, mais je me permets de penser qu’il y a aussi des éléments présents dans les œuvres qui s’imposent à nous, au-delà de toute interprétation personnelle. Et c’est la rencontre entre les deux qui crée notre expérience de lecteur. De mon côté, il y a eu la rencontre entre une œuvre profondément humaniste, à la sagesse et la chaleur forte, et ma vision très sombre du monde.

C’est quelque chose que j’ai appris alors que je découvrais petit à petit ce manga, je fais partie des personnes que l’on qualifie d' »hypersensibles », ce qui dans mon cas se manifeste notamment par une empathie tellement forte qu’elle en devient une cause de souffrance, dans le sens où je n’arrive pas à faire abstraction de la dureté de notre monde et des gens qui souffrent. Et Prisonnier Riku m’a offert des modèles comportementaux pour appréhender cet aspect de ma personnalité, et m’aider à gérer ma sensibilité.

En proposant un monde exactement identique au nôtre – le bidonville coupé du reste du monde après la chute d’une météorite sur Tokyo étant une représentation métaphorique sans aucune exagération de comment une grande partie des individus sont traités – Shinobu Seguchi nous donne à voir des gens à qui on a tout pris, avec qui la vie a été profondément injuste et d’une grande violence, et qui pourtant choisissent d’être bons. Certains se sont parfois égarés en chemin, mais Riku Kurita, le héros de l’histoire, du haut de ses 13 ans, sera la boussole morale et la lumière dans les ténèbres pour tous ses camarades, mais aussi, j’aime à le croire, pour les lecteurs et lectrices.

Une oeuvre profondément humaniste

Car Prisonnier Riku, c’est l’histoire de Riku Kurita, qui vit dans un bidonville séparé du reste de Tokyo par un immense mur après qu’une météorite soit tombée sur la ville. Orphelin, il aurait pu très mal tourner s’il n’avait pas son papy, un vieux policier qui s’occupe de lui et s’assure qu’il ne fait pas de bêtise. Mais alors qu’ils s’apprêtent à fêter son anniversaire, des hommes viennent assassiner le papy, et font porter le chapeau à Riku. Il s’avérera que la tête pensante de tout ceci est le préfet de police Kidoin, qui décide d’envoyer l’enfant sur la prison de l’île du Paradis, un lieu de très haute sécurité d’une grande violence pour le pauvre petit. Il devra alors faire en sorte de survivre dans cet univers, face à des co-detenus qui ne connaissent que la violence, tous bien plus grands et forts que lui.

Cependant, il va réussir à se faire respecter des autres par sa force de caractère, sa volonté et sa bonté sans faille, qui viendront rapidement bouleverser le rapport au monde de chacun, montrant que la violence n’est pas la solution. Ainsi, il sera non seulement accepté mais respecté des autres, en particulier Renoma Sasaki, le détenu le plus puissant de la prison, chef d’un important gang du bidonville. Les deux deviendront comme des frères, et jureront de s’évader et de découvrir les raisons pour lesquelles le papy de Riku a été assassiné. Et accessoirement, chercheront à changer ce monde afin de le rendre plus juste et plus humain.

Quelque chose est déréglé dans ce mondeAinsi, il était finalement évident que tout ceci me parlerait au niveau intime, que ce soit cet enfant qui refuse de se faire corrompre par la violence de ce monde, son papy qui a réussi à préserver son innocence et sa pureté et qui, même dans la mort, continuera à le guider tel un phare, ou encore Renoma, qui est incapable de pardonner et vit dans la colère et la violence, ou, bien entendu, Tanaka, qui prend sur lui la souffrance des autres et en fait le moteur de son envie de changer ce monde. Tous ces personnages sont des modèles moraux, qui en disent énormément et permettent de questionner notre rapport à ce monde si dur et violent dans lequel nous vivons.

Ainsi, il s’impose comme une leçon de vie, élément cher à mon cœur en ce qui concerne la fiction, et nous dispense de nombreuses sagesses, jusque dans les mots de l’auteur en début de volumes, qui portent en eux toute la philosophie morale de la série, mélange de simplicité et de réflexion sage et complexe, porteuse d’un humanisme sans faille et d’une grande foi, malgré la dureté du monde.

Et c’est cet humanisme qui me fait le plus de bien et m’inspire le plus dans cette série. Voir cet enfant qui a vécu les pires choses refuser de céder à la violence est un vrai modèle comportemental, et est une lumière qui me guide comme elle guide les autres personnages du manga. Et même si bien souvent, je doute de la réelle capacité de la fiction à nous inculquer des valeurs positives, car on a vite fait d’oublier tout ce que les histoires nous enseignent une fois de retour à la réalité, j’aime à penser que certaines œuvres peuvent, en créant une connexion forte, nous bouleverser et remettre en question notre vision des choses. Et ce faisant, elle peuvent peut-être réussir, en définitive, à nous donner envie d’être des gens meilleurs.

Mais du coup, qu’est-ce que Prisonnier Riku nous transmet finalement comme valeurs ?

Une des idées les plus évidentes est clairement de protéger les enfants. Protéger les faibles en réalité, mais les enfants en particulier. Riku étant la figure de l’enfance par excellence, et le fantôme de son Papy planant sur le récit comme une figure qui le protège, l’éclaire, et prend soin de lui dans l’adversité, il est évident que la question de l’enfance est centrale. De même, Renoma, le deuxième personnage le plus important du récit, a vu son enfance brisée, d’où la violence qu’il porte en lui. Ainsi, la question de l’enfance et de sa protection, et de la protection des plus faibles en générale est centrale dans le récit. 

Justice

Mais surtout, il est question de se soustraite de la violence de ce monde. Seguchi le dit dans un de ses mots d’auteur, qui exemplifient bien souvent les idées que son manga transmet, il faut apprendre aux enfants dès le plus jeune âge que rien ne peut justifier de faire du mal aux autres. Et cette idée va infuser dans l’intégralité de la série, jusqu’à l’excès peut-être. En effet, Riku refuse de céder à la violence. Il mettra quelques rares coups, qui seront plus symboliques qu’une véritable violence exercée. Et cette idée me semble très intéressante dans un genre qui verse volontiers vers un rapport très ambigu (sans doute inconsciemment) à la violence.

En effet, le shonen d’action (qu’est Prisonnier Riku, même si ce serait réducteur de ne le voir que comme ça) a tendance à toujours nous dire que la violence c’est mal, et pour faire passer cette idée, le(s) héros pétera la gueule de tous les vilains pour leur faire comprendre que la violence n’est pas la solution. Très ambigu, comme je l’ai dit. Au contraire, Riku ne veut pas céder à cette violence, et traite le fait de donner un coup de poing comme quelque chose de réellement important. Ce qui ne rend pas le manga exempt de violence pour autant, mais ce sera plutôt les autres personnages, Renoma en particulier, qui prendront en charge la dose de testostérone et de violence (et en dose finalement assez raisonnable).

Le manga semble aussi un appel à la révolution et au renversement d’un modèle de société inégal qui écrase les plus faibles. Il s’agit là du versant très politique du manga, qui est loin d’être anecdotique. Rien que l’antagoniste principal qu’est Kidoin incarne surtout une idée et une vision politique d’une forme de corruption et de violence d’état personnifiée. Ce point fonctionne de concert avec l’aspect humaniste du récit, nous rappelant que c’est un système de pouvoir brutal qui crée la violence dans la société, et que c’est peut-être par son renversement, ou tout du moins sa remise en question, que les choses pourraient s’améliorer pour tous.

Kidoin

Enfin, il y a un appel évident à la résilience, nous invitant à aller de l’avant et à nous relever malgré les difficultés de la vie. Ce message est présent dans de nombreuses œuvres, et un certain Rocky a fait de cette idée sa marque de fabrique. L’idée peut sembler naïve, mais est néanmoins très belle. Et je suis intimement convaincu que des fictions montrant des personnes en souffrance réussir à avancer malgré leur souffrance, la portant sur eux, et arrivant au final à trouver le bonheur où il est, peut aider les gens qui souffrent. En tout cas, me considérant comme quelqu’un qui souffre du fait de mon hypersensibilité, voir Riku m’aide énormément, et je suis intimement convaincu qu’il peut aider beaucoup d’autres gens. Et il semblerait que Seguchi ait conscience de cet aspect, et que ce soit finalement l’idée directrice de son travail, à en juger par les derniers mots qui concluent la série.

Ainsi, Prisonnier Riku m’accompagne et m’aide depuis déjà deux ans, et continuera de m’accompagner au fil des ans et des relectures. Le fait de devenir papa durant ma lecture du titre lui donnant une signification particulière tant la figure de l’enfance et des parents est au cœur du récit. Et j’espère que cette conclusion n’est que le début pour la série, et qu’elle continuera à vivre, à être découverte, et à aider d’autres personnes comme elle l’a fait pour moi. 

Merci à Akata d’avoir cru en ce titre et de l’avoir porté, et merci infiniment à Shinobu Seguchi d’avoir travaillé pendant 7 ans pour nous offrir une oeuvre si importante.


Et parce que Prisonnier Riku est rempli de répliques percutantes et riches de sens, je ne peux pas résister à l’envie d’en partager quelques unes en guise de conclusion.

« En ce qui me concerne, apprendre qu’il y a eu des adultes qui ont essayé de faire quelque chose de bien dans cet enfer et que l’un d’entre eux refuse d’oublier ce qui s’y passe, ça me fait du bien. »

« Il ne détourne jamais les yeux du passé, et prend sur lui la douleur des autres. Cela doit être un poids énorme à porter… Ce n’est pas tout le monde qui y arriverait. »

« Dans cette ville pourrie, sous ce ciel pollué, qu’as-tu vu ? Qu’as-tu entendu ? Qu’as tu subi ou ressenti pour être dans une telle rage aujourd’hui ? »

« Je suis triste et dépité. Mon cœur est déchiré par le chagrin. Franchement, est-ce normal que dans notre monde il puisse se produire de telles choses sans que ça émeuve qui que ce soit ? »

Riku et M. Fujimoto

12 commentaires

  1. Je n’ai pas grand-chose à dire n’ayant pas lu le manga, mais j’aime beaucoup ce que tu en dis, notamment sur les valeurs qu’il véhicule et sur ce qu’il t’a apporté d’un point de vue personnel. Je ne suis pas certaine d’avoir déjà croisé une œuvre qui m’ait autant inspirée et marquée…
    Et merci d’avoir développé son aspect humaniste, thème qui m’intéresse beaucoup partageant ton hypersensibilité, mais ayant peut-être une vision moins sombre du monde que toi.

    Aimé par 2 personnes

    • Je te souhaite de trouver des œuvres qui te feront le même effet dans ce cas. C’est toujours quelque chose particulier, de rare et de précieux je trouve.

      Je pense que ma vision assez sombre des choses est vraiment liée à cette question d’hypersensibilité et de difficulté à gérer toutes ces émotions du coup.

      Aimé par 2 personnes

    • La question de la durée est épineuse. J’ai quelques camarades qui trouvent qu’il n’y a rien à jeter quand d’autres trouvent quand même la série trop longue. Pour ma part, j’ai eu une connexion tellement forte que je trouve la duree parfaite. Meme si pour être honnête il y a eu un tome vers le milieu où j’ai ressenti une petite baisse.
      Il y a quand même quelques gros rebondissements, après on peut toujours se dire que l’auteur a voulu se faire plaisir sur certains points et qu’il aurait pu abréger ou supprimer quelques rebondissements. Mais pour ma part, je suis totalement satisfait par cette durée.

      Aimé par 1 personne

  2. Si j’ai l’occasion, peut-être que je tenterai ce manga un jour (là, je fais des économies avec Aria the Masterpiece qui est terminé – je déconne, j’ai encore Magic Knight Rayearth)

    Concernant la résilience, ça peut être une bonne comme une mauvaise chose. Elle aide à surmonter ses souffrances mais elle est souvent vendue comme « c’est comme ça, il faut encaisser et être résilient et puis c’est tout ». Ca permet de rebondir pour mieux pouvoir lutter ensuite en fait (le capitalisme n’est pas d’accord). Je n’ai pas l’impression que les personnages dans « Prisonner Riku » se résignent à subir leur souffrance…

    Aimé par 1 personne

    • Non en effet, ils se battent même pour changer tour le système. C’est assez utopique sur ces points, mais ça ne fait pas de mal d’avoir une fiction comme ça. Dans la vraie vie je n’y croirait pas un seul instant cependant. Et puis dans cet appel à la révolte et ce message un peu naïf d’entraide, il y a en même temps une grande sagesse et je pense une intelligence émotionnelle et politique assez forte. Forcément, quand l’auteur commence son manga à 40 ans et pas à 20 comme beaucoup d’auteurs de shonen à succès, on a quelque chose de bien plus dense.

      Pour ce qui est des économies, je te comprends, surtout que 38 tomes à 6€90, ça fait une somme telle que je préfère pas compter combien j’ai investi dedans 😅

      Aimé par 1 personne

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