Ma Mangathèque Idéale #14 : Nijigahara Holograph d’Inio Asano

J’ai une relation compliquée à Inio Asano. Après avoir découvert le mangaka avec Solanin et Errance qui m’ont emballé tous les deux, chaque nouvelle découverte a été une petite douche froide. Je me sentais toujours bête en le lisant, ne comprenant pas ce qu’il tentait de me raconter, et restant assez hermétique à la tonalité aussi bien émotionnelle que narrative de ses récits. C’est alors que Nijigahara Holograph nous est arrivé chez Kana, après une parution chez Panini en 2006 sous le titre Le Champ de l’arc en ciel. Et si encore une fois je ne suis pas certain d’avoir tout saisi à cette histoire, qui appelle d’ailleurs à une relecture, j’ai été emballé par le ton du récit, sa dureté et sa force émotionnelle. C’est même un doux euphémisme, je devrai plutôt parler de bouleversement tant j’ai eu le sentiment d’une connexion émotionnelle très forte au récit, préalable nécessaire me concernant pour ensuite passer au second niveau, celui de l’approche intellectuelle, au fil des relectures.

Mais dans cet article, il sera plutôt question de retranscrire les émotions ressenties en lisant le manga. L’analyse à proprement parler n’est pas vraiment accessible pour moi tant que je n’aurai pas fait plusieurs relectures. Cependant, vous trouverez en fin d’articles quelques sources pour aller plus loin.

Un très grand merci à Kana pour l’envoi de ce one shot. Vous pouvez consulter un extrait du titre ICI.


Avant d’aborder le manga en lui-même, resituons-le. Nijigahara Holograph est un one shot d’Inio Asano, qu’on pourrait qualifier d’œuvre de jeunesse, puisqu’il l’a publiée en 2006, alors qu’il n’avait que 25/26 ans. Cela me semble important de le préciser car ce n’est pas tous les jours qu’on trouve des artistes si jeunes ayant une vision du monde si sombre et mature. Il avait déjà publié auparavant Un Monde Formidable,  Solanin et Le Quartier de la lumière.

Comme je l’ai dit en introduction, j’ai une relation compliquée à Asano, ayant extrêmement envie de l’aimer dans sa globalité, tout en étant souvent laissé de côté en lisant ses mangas. Cependant, trois titres m’ont totalement retourné, Solanin, Errance, et aujourd’hui Nijigahara Holograph. C’est d’ailleurs cela qui me laisse à penser que le one shot est vraiment un format taillé sur mesure pour Asano. Quoi qu’il en soit, le manga dont il est question dans cet article est l’œuvre d’un auteur jeune, au style déjà parfaitement affirmé, audacieux dans son storytelling et dans son discours, ce qui force le respect.

Ceci étant dit, voyons donc de quoi il est question dans ce titre, et pourquoi Nijigahara Holograph est selon moi une lecture unique et marquante.

« Il faut avoir une volonté forte. Encore plus forte ! »
Entre passé et présent, des élèves d’une petite école primaire reviennent sur des événements tragiques qui se sont déroulés dans la plaine de Nijigahara, près de chez eux. Les rumeurs qui circulent entre les enfants, le monstre dans le tunnel, les secrets de chaque famille, la prolifération anormale de papillons…
Les fils de chaque histoire s’entremêlent pour former l’Apocalypse d’un nouveau siècle.

Le résumé de l’éditeur est très intéressant. Pas uniquement parce qu’il dévoile le projet narratif, avec les retours dans le temps fréquent, mettant en scène narrativement et visuellement le fameux « effet papillon » qui est au cœur du récit. C’est aussi et surtout la citation en accroche, « Il faut avoir une volonté forte. Encore plus forte ! » qui invite à la réflexion, surtout quand on a terminé la lecture.

Cette invitation à la résilience, qui est en phase avec ce que raconte le manga d’une certaine façon, m’étonne vraiment beaucoup tant j’ai eu le sentiment d’une histoire désespérante, où chaque événement vécu dans l’enfance a eu un impact négatif sur les personnages, les entraînant tous des années plus tard dans une forme de malheur dont ils n’arrivent pas à s’extraire, comme une fatalité liée à des défaillances d’adultes. Mais aussi peut-être, une forme de monstruosité qui semble présente dès l’enfance dans certains cas.

C’est en tout cas l’impression que me donne le récit, quand bien même je ne souscris pas à l’idée que les enfants soient déjà porteurs d’une forme de mal (et je ne sais pas si Asano le pense, j’interprète simplement son manga comme ça). Peut-être est-ce lié à mon image du travail de l’auteur, dans lequel je trouve très peu de moments lumineux pour contrebalancer la noirceur (Solanin me semblant le plus joyeux dans ceux que j’ai lu, mais il faudra pour cela que quelqu’un meurt). Quoi qu’il en soit, la citation appelant à la résilience me semble faire montre d’une forme d’ironie. Ou en tout cas, la question de la volonté et la façon dont elle s’exprime, se manifeste d’une façon assez violente dans le récit.

Car il est question dans le manga de meurtre, de violence, de harcèlement scolaire, et d’encore beaucoup de choses. Dans les séquences au passé, on sent la violence contenue des adultes, la tentation de l’inceste au détour d’une planche terrible, d’autant plus qu’elle passerait presque inaperçue tant la mise en scène la met peu en avant (encore une fois, le manga étant un médium visuel, un choix de cadrage, de taille de case, n’est pas anodin, et Asano le sait bien). De ce fait, chaque retour en arrière semble là pour justifier de ce qui se passe au temps présent, montrant en quoi les blessures de l’enfance créent des adultes perturbés.

Mais il y a aussi un rapport à une forme de mystère, qui vient aussi d’une imagerie fantastique liée aux papillons et à la fillette au cœur du récit. Cet aspect ainsi que la narration déstructurée invitent à la relecture pour mieux saisir l’essence du titre. Je trouve cela très intéressant car cet élément vient enrichir la thématique autour des blessures de l’enfance, comme si l’aura de la fillette victime finissait par ronger tous les autres. Le fait de ne pas parler, de sombrer dans une forme de violence, mais aussi la violence des adultes, ou en tout cas leurs carences, viennent doucement mais surement corrompre tous ces enfants, marqués par les lieux et les événements, et devenant incapables de s’en défaire.

Si l’on s’intéresse aussi à la symbolique autour des papillons chez les japonais, on y voit un signe que je trouve assez ambigu, en particulier dans le cadre de cette histoire. Ils symbolisent à la fois l’âme des vivants et des morts, prenant la forme d’un papillon pour effectuer leur dernier voyage (chose qui est représentée visuellement dans le manga), mais aussi la féminité. Cet aspect me semble aussi intéressant, d’autant plus qu’une des figures féminines du récit écrase un papillon, comme pour nier cet aspect. Le rapport contrit au sexe, en particulier chez les femmes, me semblant être une figure récurrente chez Asano.

Mais surtout, la symbolique de l’âme des morts et des vivants, qui semble s’accrocher ici à certains personnages, est particulièrement intéressante, car elle vient appuyer la question des actes passés, et comment cette culpabilité s’est enracinée chez les différents personnages. Il n’est de ce fait pas étonnant que certains soient parfois assaillis par des papillons.

Cependant, toutes ces pistes d’interprétation que je propose sont incomplètes, pour la simple et bonne raison que je n’ai lu le manga qu’une seule fois. Or, dès sa conclusion, Asano invite à la relecture. Le récit étant déstructuré, nous y sommes d’autant plus invités. Sans trop en dire, la composante temporelle semble prendre un tout autre sens à la fin, et laisse à penser que la façon dont le récit est organisée est porteuse de davantage de sens que ce qu’on imaginait en premier lieu.

De ce fait, je me vois contraint de m’arrêter ici dans mon exposé, ne pouvant simplement pas en dire plus. Ce qui est certain, c’est que déjà à ce stade, Asano a frappé très fort. La lecture a été percutante sur le moment, et reste présente dans mon esprit, invitant une fois de plus à une relecture pour en saisir davantage la substantifique moelle. Mais même sans cela, même en passant surement à côté de beaucoup de choses, la profondeur immédiate du récit est telle que j’ai été happé, aussi bien par ce qui est raconté que par la façon dont tout est mis en images.

Pour toutes ces raisons Nijigahara Holograph est pour moi une œuvre marquante, dans le sens où on la porte en nous après lecture. Comme pour Solanin et Errance, Asano arrive en peu de pages à nous inviter à une profonde introspection, et à la remise en question de certains acquis. Ce faisant, il ancre son histoire dans notre esprit, donnant envie d’en saisir toute la subtilité. La définition, pour moi, d’une œuvre marquante.


Gaffoblog – Nijigahara Holograph – Le scaphandre et les papillons
Hungry Bug – Nijigahara Holograph – Aux lâches et aux paresseux, aux menteurs, aux trouillards

24 commentaires

  1. J’ai le même souci que toi avec Asano même si pas forcément avec les mêmes titres. J’ai eu de gros coups de cœur pour Solanin, La fille de la plage, Dead Dead… mais beaucoup de mal avec Punpun et ses autres oneshots… Du coup, ce que tu racontes ici m’intéresse beaucoup et le donne envie de donner sa chance à ce titre. Merci !

    J’aime

  2. Excellent article, comme d’habitude !
    J’ai enfin entamé ma relecture et ma foi, celle-ci est encore plus percutante que la première !

    C’est clairement une oeuvre qui ne peut laisser indifférent et qui démontre de la part de l’auteur un talent incroyable… Pour nous happer, pour dépeindre l’horreur humaine avec tant de réalisme !!

    Émotionnellement parlant, j’ai encore du mal à m’en remettre !

    Aimé par 1 personne

  3. Un titre que j’ai prévu de me prendre tant j’avais été touché par Solanin. Ce que tu en racontes me parle et me donne clairement envie de découvrir le titre! Toujours aussi plaisant à lire!

    Aimé par 1 personne

  4. Je ne vais pas partager ton enthousiasme sur Asano, enfin j’en ai lu qu’un, qui m’a refroidi, et je pense que tu seras choqué en apprenant que c’est « Solanin »… Du coup, je sais pas trop si je dois le retenter un jour ou pas.

    Aimé par 1 personne

    • Je peux tout à fait te comprendre. Comme je l’ai dit, Asano et moi on est pas forcément copain, j’ai aimé autant de ses titres que j’en ai vraiment pas du tout apprécié.

      Pour le coup, Solanin me semble son titre le plus accessible. Mais peut-être que justement si tu n’as pas aimé celui-ci, le reste te parlerait plus.

      Aucune idée et je ne préfère pas m’avancer et te conseiller ou non.

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.