Premier contact avec… Peleliu de Kazuyoshi Takeda

Peleliu

Après Le Bateau de Thésée dont j’ai rattrapé la parution à vitesse grand V, Peleliu est l’autre série qui revient par la grande porte chez Vega, via une promotion sur ses trois premiers tomes à 3 € chacun. Un grand écart stylistique pour une série historique qui traite d’un sujet énormément vu dans la fiction en général, mais bien souvent du point de vue américain : la Seconde Guerre Mondiale.

L’île de Peleliu. Un paradis sur terre où débarque, à l’été 44, le soldat Tamaru, dessinateur dans le civil. Un Éden qui va se transformer en enfer lorsque la flotte américaine décide de l’investir… Été 1944, à la fin de la guerre du Pacifique. La section de Tamaru est en poste sur l’île de Peleliu. Ce simple soldat rêvant de devenir un jour mangaka y découvre un paradis, recouvert de verdure et entouré d’une mer turquoise préservée par son récif corallien. Un paradis qui va se transformer en un infernal champ de bataille, où vont s’entretuer 50 000 soldats, japonais et américains, autour d’un aéroport alors considéré comme stratégique. La flotte américaine aborde ainsi l’île et décide avant le débarquement de la pilonner de bombardements intensifs et de raid aériens jour et nuit. L’armée américaine expédiera 40000 militaires d’élite, tandis que l’armée japonaise fera front avec une réserve de 10000 soldats, ayant reçu l’ordre de résister jusqu’au dernier. Voici un document vérité sur le terrible quotidien d’une jeunesse détruite par la guerre.

PeleliuPersonnellement, sans être un grand féru d’histoire, j’ai conscience de l’importance et de l’aspect totalement passionnant de cette discipline. J’avoue ne pas avoir beaucoup mis mon nez dans les livres, et ne pas avoir été parmi les plus concentrés dans cette matière à l’école, mais j’ai quand même les bases de tout un chacun. Et parmi ces bases, il y a les deux guerres mondiales qui sont traitées avec une certaine densité.

Mais plus que l’histoire, je suis surtout un gros consommateur de fictions de toutes sortes, et je met beaucoup cette consommation en perspective. De ce fait, j’ai par exemple conscience que mon rapport à l’histoire dans la fiction est essentiellement, pour ne pas dire exclusivement, d’un point de vue occidental, comme c’est le cas finalement pour la majorité des gens vivant dans ce qu’on appelle l’ « occident ». Nous sommes victimes de notre ethnocentrisme et de la domination État-Unienne sur tout un pan de la culture, qui fait que l’on voit les choses à travers un prisme spécifique, notamment Hollywoodien.

C’est d’ailleurs ce qui a du amener quelqu’un, sans penser à mal à mon avis, à dire que Peleliu propose le point de vue de l’ « étranger », que l’on ne voit jamais, comme si le point de vue américain auquel on était habitué est finalement le notre, à nous français… Tout ceci pour dire qu’avec Peleliu, Kazuyoshi Takeda aborde frontalement la question de la guerre dans le pacifique, du point de vue japonais, que l’on n’a pas l’habitude de voir, si ce n’est par le truchement d’un point de vue américain qui essaie d’épouser le point de vue japonais, et ce faisant, reste un point de vue américain (je pense notamment à Lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood, qui n’en reste pas moins un film somptueux).

C’est ainsi que je découvre avec ce titre ce qu’est la bataille de Peleliu, qui porte le nom de l’île de Peleliu sur laquelle elle s’est déroulée, lieu stratégique dans la guerre du Pacifique entre l’armée Japonaise et celle des États-Unis. Il s’agit visiblement de la seconde bataille la plus meurtrière du Pacifique après Iwo Jima. De quoi donner lieu à des fictions fortes, comme c’est le cas ici.

Kazuyoshi Takeda, par ailleurs auteur du brillant Mon Cancer Couillon, ancien assistant de Hiroya Oku sur Gantz, assisté du professeur Masao Hiratsuka pour la partie historique, met en scène un jeune apprenti mangaka (qui permet de développer une idée intéressante concernant la transmission de l’histoire par le biais de la fiction) qui se retrouve propulsé au cœur de cette bataille, tentant de survivre face à la perspective d’une mort atroce. Et si d’emblée les couvertures et l’esthétique très douce du mangaka peuvent laisser à penser qu’on sera épargnés en tant que lecteurs, il n’en est rien, et il va nous montrer au contraire la guerre dans ce qu’elle a de plus cru.

Ainsi, bien loin d’atténuer la violence générale, je trouve que le style quasiment chibi de l’auteur ne fait que renforcer l’impact de ces moments de brutalité, que ce soit lorsque des soldats se font brûler, découper, déchiqueter, exploser ou fusiller, chaque planche de violence est vraiment impactante et contribue à créer une ambiance dure. Ambiance qui est d’autant plus importante que même dans les moments de calme, il plane une forme de danger sourd, que ce soit à cause de la perspective d’un bombardement, d’une attaque surprise, ou d’une mort de faim ou de soif.

Mais en plus de cette ambiance et de ce rapport à la violence de la guerre très cru, j’ai trouvé que le récit avait de très belles idées narratives, à commencer par celle mise en avant dans le premier chapitre où l’on demande au personnage principal d’inventer le récit d’une mort héroïque pour un soldat qui est simplement tombé la tête sur un caillou. De la même façon, le rapport à l’empereur et au sacrifice, que l’on ne retrouve pas dans les récits occidentaux sur le sujet, permettent de charrier un point de vue bien différent, mais tout aussi humain, sur la question.

Enfin, la violence et le cadre du récit n’empêchent pas quelques moments de respiration, même si certains ont une tonalité un peu particulière. Je pense par exemple aux allées et venues dans l’histoire d’un soldat qui s’est planqué après un massacre, et semble un peu faire sa vie dans son coin.

Peleliu 8En résulte trois premiers tomes vraiment intéressants, que ce soit dans ce qui est raconté ou la façon dont l’auteur met en scène son récit, avec un style qui lui est propre, particulièrement maîtrisé, et qui contribue à l’impact des séquences de guerre, qui ne sont cependant pas le seul élément remarquable du titre. Il s’en dégage en effet une certaine poésie, notamment lors des moments de calme, et un rapport à la guerre et à la violence un peu différent du notre, qu’il est bon également de mettre en perspective. La série est annoncée terminée en 12 tomes, et 8 volumes sont déjà parus chez nous, et c’est justement le huitième dont la couverture charrie la symbolique la plus fort à mes yeux, donnant envie de voir où l’auteur va mener son récit. On imagine facilement une forte tonalité humaniste qui ne peut pas faire de mal.

21 commentaires

  1. Je me retrouve totalement dans ton avis. Tout comme toi j’ai aimé découvrir un bout de cette guerre d’après la vision d’un japonais pour changer. En plus, on a souvent reproché aux mangaka d’être trop patriotiques et je trouve sur ce n’est pas du tout le cas ici.
    Même si j’ai eu un peu de mal avec le caractère anxiogène du tome 2, j’ai adoré aussi ma découverte grâce à cette mise en avant de l’éditeur !

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    • C’est vrai que l’ambiance globale est clairement anxiogène, et je pensais au vu de la poésie que dégagent certaines couvertures qu’il y aurait quelque chose pour contrebalancer. Alors c’est en partie le cas avec les planches où on voit les étoiles, mais ça reste sporadique.

      Mais la série me plaît quand même beaucoup et en effet, le point de vue non américain fait quand même du bien !

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  2. On oublit souvent que l’Histoire est écrite par les vainqueurs. Faire de l’autre un monstre est tellement plus pratique. Pourtant l’horreur de la guerre existe des deux côtés. Des vies brisées, anéanties. Des traumatismes impossible à éliminer. La guerre n’est pas manichéenne. Il n’y a pas les bons et les gentils, il y a juste des personnes confrontées à l’horreur.
    Le sujet est très intéressant surtout pour nous en tant qu’occidentaux mais je passe mon tour. J’ai vu trop de documentaires, de véritables images, entendus tellement d’histoires vraies de cette guerre où les humains sont devenus fous à l’échelle mondiale.

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      • C’est surtout que pendant de très nombreuses années, par curiosités j’ai voulu en savoir beaucoup plus que ce que l’école nous a appris. Par chance c’était aussi l’époque où Arte proposait quasiment que cela dans sa programmation. J’ai donc appris énormément mais malheureusement j’ai dû faire face à des images extrêmement dures. ET puis ces dernières années beaucoup de documents ont été redécouverts.

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  3. Peleliu ! Mais c’est mon coup de cœur chez Vega depuis le début (mais si, quand personne ne parlait d’eux 😅)
    Bon par contre, c’est un récit très dur par moments, mais très réaliste, ce qui renforce le côté assez anxiogène et parfois fataliste.

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  4. Un article bien intéressant comme d’habitude et force est de constater que nous sommes plutôt en phase encore une fois. En tout cas c’est un sans faute dans les découvertes Vega de ce début d’année !

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