Le Perce Neige de Rensuke Oshikiri et les blessures de l’enfance

Perce Neige

Je pense que ça se voit assez facilement quand on vient régulièrement me lire, j’ai un certain nombre d’obsessions en terme de lectures, ou même de pratiques culturelles en général. Et parmi celles-ci, il y a le rapport aux auteurs, ainsi que, bien que ça n’est rien à voir, la question de l’enfance. Et ça tombe vraiment bien, car avec Le Perce Neige, on tombe en plein dans ces deux sujets, qui sont particulièrement connectés ici comme nous allons le voir.

En effet, sur les quatre séries de Oshikiri disponibles en France, il ne faut pas disposer d’un esprit d’analyse des plus fins pour voir d’emblée que la thématique principale est l’enfance. Mais surtout, que l’auteur propose une vision souvent assez dure de l’enfance. De là, on pourrait facilement tomber dans la psychologie de comptoir, chose qu’on va éviter, rassurez-vous. Mais il me semble quand même important de parler un tout petit peu l’auteur lorsqu’il s’agit d’aborder un de ses mangas, surtout quand il est aussi impressionnant et marquant que Le Perce Neige.

Resituer le manga et son auteur

Lorsque Rensuke Oshikiri commence la prépublication du Perce Neige en 2008, dans le magazine josei Horror M, il a déjà 5 ans de carrière et 8 séries (aux longueurs variables, allant de 1 à 16 volumes) à son actif. Et si aucune des séries antérieures n’est éditée chez nous (on espère quand même que ça viendra), on peut constater que l’auteur a un intérêt très fort pour la comédie, l’horreur et le fantastique, mais surtout pour les histoires mettant en scène des enfants.

De plus, rien qu’en regardant les couvertures de ses différentes séries, on constate d’emblée un style esthétique directement reconnaissable, et qui a déjà pas mal fait parler les lecteurs depuis que l’on a la possibilité de lire ses mangas en France. Souvent qualifiés de moches, ses dessins sont selon moi ultra expressifs, très stylisés et témoignent d’une grande maîtrise graphique, notamment en terme de découpage. J’entends par là que si Oshikiri n’a pas un trait des plus fins et détaillés, il compense cet aspect par un énorme talent et une maîtrise de son style qui le rend très impactant, aussi bien dans la comédie que dans l’horreur par ailleurs.

Précisons par ailleurs qu’en France, nous avons découvert le mangaka avec Bip-Bip Boy chez Omake Manga, qui a depuis publié Le Perce Neige dont il est question ici, ainsi que Sayuri. Enfin, sa série Hi Score Girl est disponible chez Mana Books, et l’adaptation animée est sur Netflix et elle est un petit chef d’oeuvre selon moi (voir mon article ici). Et vous l’aurez compris, j’espère vraiment qu’on aura droit à davantage de ses titres chez nous, car c’est un mangaka prolifique (qui dessine jusqu’à 200 pages en un mois durant certaines périodes), qui compte plus d’une vingtaine de séries à son actif.

Enfin, il faut savoir que Le Perce Neige a eu un certain impact au Japon, notamment du fait de sa thématique et de son traitement jusqu’au boutiste, et a été adapté en film live en 2018.

De quoi parle Le Perce Neige ?

Le lecteur suit le quotidien difficile de Haruka Nozaki, une adolescente qui emménage avec sa famille dans une ville rurale du Japon. Elle intègre ainsi l’école de la petite ville et doit faire face aux harcèlements de ses camarades de classe particulièrement cruels. Ne voulant pas inquiéter sa sœur et le reste de sa famille, Haruka décide de prendre sur elle du mieux qu’elle peut. Mais tout bascule lorsque ses bourreaux provoque par accident l’incendie de sa maison, entraînant la mort de ses parents et le coma de sa petite soeur, gravement brûlée. Haruka décide alors de se venger…

Le Perce Neige est donc un manga résolument adulte, et vraiment choc dans son approche. Comme l’indique le résumé, nous suivons la jeune Haruka Nozaki alors qu’elle a déjà intégré son nouveau collège depuis quelques temps, et qu’elle est harcelée de façon constante. Alors qu’au début, on voit ses camarades lui voler ses chaussures, la pousser dans la boue et y jeter ses affaires de classe, tout va très rapidement aller bien plus loin, avec des violences physiques, jusqu’à ce que ces mêmes camarades finissent par brûler sa maison, tuant ses parents et brûlant sa sœur de façon très grave. Et tout ceci a lieu durant le premier quart du premier tome (la série en compte deux, de plus de 350 pages chacun).

Et alors que Haruka encaissait jusque là, ne voulant pas causer de problème à sa famille, cet événement est bien trop important pour ne plus réagir, et elle va donc décider de se venger.

ArbalettePersonnellement, je ne me suis lancé que sur la connaissance du pitch, et du fait qu’il s’agissait d’un titre de Oshikiri. Je pensais donc qu’on aurait affaire à une « simple » histoire de vengeance qui montre les conséquences du harcèlement scolaire, nous mettant face à un bain de sang assez hard pour créer un effet choc. Et si c’est clairement le cas, et que cela fonctionne d’ailleurs du tonnerre, le fait est que ce n’est que la partie visible de l’iceberg, et que le manga est beaucoup, beaucoup plus riche que ça !

Le harcèlement scolaire n’est en effet qu’un des aspects du titre, qui a la bonne idée de développer ses différents personnages de façon très dense compte tenue de la faible durée du titre. Ainsi, Haruka n’est pas la seule victime de harcèlement et les conséquences psychologiques de ces actes sont traitées par le biais d’un second personnage également, permettant d’étoffer encore la thématique. C’est d’autant plus important que le harcèlement scolaire, s’il est présent dans toutes les sociétés, est un sujet particulièrement préoccupant au Japon où des cas extrêmement graves sont souvent soulignés, d’où la très grande quantité de mangas traitant de ce sujet.

Mais en plus du harcèlement, le récit est émaillé de portraits d’enfants qui viennent enrichir une thématique plus large sur les troubles psychologiques, et surtout sur le fait que certains (la plupart ?) trouvent une origine très tôt dans la vie. Car la plupart des enfants que l’on rencontrera sont sérieusement gratinés, et on verra que les petits tortionnaires ne sont clairement pas le seul cas. De même, au-delà des quelques parents, la figure adulte principale du récit est une enseignante qui se montre très craintive vis-à-vis des élèves dès le premier chapitre du récit. Et Oshikiri va la développer avec densité afin que l’on comprenne les troubles dont elle souffre.

Ainsi vous l’aurez compris, le récit va largement dépasser le cadre de la simple histoire de harcèlement et de vengeance (même si le sujet est également traité), pour proposer une réflexion sur les blessures de l’enfance et les troubles que cela induit. Et c’est clairement ce point qui fait passer le récit au niveau supérieur en terme de richesse et de qualité.

Une approche frontale de la violence

Mais en plus de sa richesse thématique, Le Perce Neige reste un récit de genre résolument horrifique, axé sur une représentation frontale de la violence, dont le but est clairement de faire un effet choc à la lecture, pour mieux amener à réfléchir sur les thématiques proposées. Personnellement, je trouve que cela fonctionne parfaitement, et j’avais déjà bien apprécié le parti-pris de l’auteur sur Sayuri que je trouve assez similaire d’une certaine façon, même si ici, c’est bien plus trash visuellement.

Je préfère mettre l’accent sur cet aspect car on peut tout à fait être réfractaire aux représentations trop crues de la violence, et il vaut donc mieux y aller en connaissance de cause. Les quelques images que je montre ici ne sont d’ailleurs pas les plus dures.

Comme je l’ai dit, cette violence crue est tout à fait en phase avec le travail thématique et d’ambiance de l’auteur. Puisque Oshikiri propose une réflexion sur la violence en elle-même, en l’abordant du point de vue de l’enfance qui est victime ou responsable de cette violence, la dépeignant dans toute sa brutalité. Et si il stylise pas mal les choses, proposant notamment des planches qui font parfois dans la surenchère, cela ne fait que renforcer le caractère brut et immersif de son récit. Encore une fois, le mangaka est selon moi extrêmement doué dans sa façon de mettre en scène les choses, et ça se ressent également dans son traitement de la violence.

Mais surtout, la violence ne me semble pas gratuite dans ce titre, et est au contraire au service d’un discours très fort sur les blessures de l’enfance. Je ne peux malheureusement pas développer davantage sans faire de grosses révélations, car le titre ne manque pas de surprises qui contribuent à lui faire dépasser le cadre du simple récit de harcèlement et de vengeance, comme je l’ai déjà précisé. Et ce faisant, on retrouve une fois de plus un titre qui questionne l’enfance, les repères moraux que l’on se forge à cet âge, la difficulté de s’épanouir, de trouver sa place, et la difficulté de grandir avec des modèles qui ne sont pas toujours bons ni sains.

En conclusion

En résulte un titre très difficile, aussi bien visuellement que psychologiquement, mais aussi brillant, et qui propose une belle réflexion. Et croiser cette lecture avec les autres titres d’Oshikiri disponibles en France actuellement ne fait que renforcer sa densité narrative, puisque l’on peut trouver une résonance évidente aux thématiques abordées dans Sayuri, mais aussi, dans un genre différent, une forme de complémentarité avec Bip-Bip Boy et Hi Score Girl.

Encore une fois, sans sombrer dans l’analyse psychologisante, il semble évident que la question de l’enfance obsède Oshikiri, et qu’il souhaite aussi traiter de la sienne à travers ses mangas. Le fait qu’il ait fait une série autobiographique avec Bip-Bip Boy, don la tonalité est parfois très amère, rend ceci encore plus évident. Si dans ce récit on sentait en filigrane des fêlures qui datent de l’enfance, les récits horrifiques et fantastiques de l’auteur qu’on a ici chez Omake confirment un rapport compliqué avec cette période de construction des individus. 

Et cette thématique travaillée d’oeuvre en oeuvre s’en retrouve fort logiquement renforcée, et est rendue encore plus impactante à chaque nouveau titre que l’on lit de l’auteur. De ce fait, comme tous les autres mangas d’Oshikiri que j’ai lu, je ressors une fois de plus soufflé par autant de talent, et également très fortement touché émotionnellement par un titre dur, mais passionnant.

37 commentaires

  1. Très intriguant ! J’ai été attirée par les couvertures mais ton article me fait découvrir un manga dont je ne soupçonnais pas la complexité. Comme en plus c’est une série courte ça vaut la peine d’y jeter un œil je pense. Merci du coup 🙂

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    • J’en suis ravi si ça te donne envie.
      Oshikiri est vraiment un mangaka qui a un truc qui me parle totalement. Et j’espère vraiment qu’on aura d’autres de ses titres en France par la suite.
      Omake a dit qu’ils sont en très bon terme avec l’auteur et son éditeur, donc ils laissent la porte grande ouverte même si rien n’a encore été annoncé.

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      • Je t’avoue que même si je sais lire l’anglais, faire l’effort de lire une autre langue atténue mon plaisir.
        J’ai sûrement trop lu en anglais pendant mes études 😄

        Du coup, à choisir je privilégie toujours la traduction française, même si elle peut être moins bonne.

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      • je comprends, j’étais comme ça avant aussi mais je suis un peu maso sur les bords, j’aime me lancer des défis un peu fou… :-p
        Il y a le côté inverse de ce que tu explique où tu aimes ce que tu lis donc ça rentre plus vite et ça te motive à comprendre… au début je lisais avec le dico à côté et je passais mon temps à chercher la traduction des mots et puis en 1 an, sans que je me rende compte, j’ai acquis le niveau d’anglais que j’aurai dû avoir à la sortie de la fac…
        du coup je garde cette habitude et lis couramment maintenant mais je conçois que c’est pas la démarche à tout le monde 😉

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  2. Cette escalade de la violence et ses conséquences font froid dans le dos !
    Dans tous les cas, je ne m’attendais pas à une telle richesse et complexité dans le traitement des différentes thématiques. Je peux comprendre que l’œuvre ait laissé des traces au Japon !
    Je suis tentée, cette thématique du harcèlement et des blessures de l’enfance m’intéressant énormément, mais j’apprécie que tu nous aies averti du côté parfois cru de la violence. Dans le cas contraire, je pense que j’aurais eu du mal à gérer certaines planches comme celles avec l’oeil…

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  3. […] Le Perce Neige de Rensuke Oshikiri et les blessures de l’enfance : Dans cet article, L’Apprenti Otaku revient sur ce diptyque de Rensuke Oshiriki publié chez Omake Books. Après avoir situé l’œuvre générale de l’auteur pour mieux comprendre ses thèmes de prédilection, il nous gratifie d’un très bel avis aussi passionnant que le titre est intense ! Le Perce Neige aborde donc des sujets difficiles, sans tourner autour du pot ni détour. Le rendu est très cru autant visuellement que psychologiquement parlant. Il n’est assurément pas à mettre entre toutes les mains. […]

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  4. Je dois avouer que j’ignore si je me laisserais tenter par cette histoire. Le côté violent ne me dérange pas trop mais à voir les planches très crues, j’ai peur de me sentir mal à l’aise.

    Néanmoins, si je devais m’y mettre, le côté psychologique et réflexion pourrait quand même me plaire. ^^

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      • J’apprécie ce genre de récit qui ne fait pas de la violence un argument à lui tout seul, mais propose quelque chose au-delà. ^^ Je suis quasi convaincue maintenant 😥 Si j’arrive à lui faire une place dans mon planning, peut-être l’achèterais-je alors.

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