Ma Mangathèque Idéale #10 : Silver Spoon de Hiromu Arakawa

Silver Spoon

Hiromu Arakawa est devenue une mangaka star avec sa série Fullmetal Alchemist. Ce carton retentissant a permis à l’autrice d’acquérir une aura très importante, faisant que les yeux des fans de mangas se braquent en direction de tous ses projets. Si bien que Silver Spoon, un titre au sujet aussi original que le monde agricole japonais a pu attirer d’emblée l’attention. Et ça tombe bien, car il s’agit d’une série au moins aussi méritante que FMA à mes yeux. C’est ainsi que Ma Mangathèque Idéale a fini par accueillir une nouvelle série qui restera dans mon parcours de lecteur.

Resituons la série

Silver Spoon est une série prépubliée dans le Weekly Shonen Sunday de 2011 à fin 2019 (avec une grosse pause dans l’intervalle), terminée en 15 tomes aussi bien au Japon qu’en France. Il est intéressant de signaler que la série était hebdomadaire, alors qu’Arakawa est plutôt habituée aux publications mensuelles. Mais ce rythme de travail n’entame en rien la qualité du titre. C’est donc la quatrième série de la mangaka à arriver chez nous après Fullmetal Alchemist, Hero Tales et Nobles Paysans. Précisons que cette dernière a une certaine parenté avec Silver Spoon puisqu’elle est autobiographique et parle donc du monde agricole japonais.

De ce fait, je pense que lire conjointement les deux est une bonne idée car il y a une réelle complémentarité entre elles. Précisons également qu’à partir de 2013, Arakawa a commencé à travailler sur The Heroic Legend of Arslan dans un mensuel, ce qui explique qu’à partir du tome 12, Silver Spoon a eu un rythme de sortie bien plus hâché, au point où le dernier tome est sorti près de 3 ans après le précédent au Japon.

Silver Spoon filmQuoi qu’il en soit, bien aidé par la réputation de la mangaka, Silver Spoon a rencontré un beau succès, dépassant le million de volumes vendus par tome en moyenne. De ce fait, la batterie habituelle d’extensions a vu le jour rapidement, en particulier un anime et une adaptation en film live en 2013. Une série à succès donc, auréolée de plusieurs prix (on s’en fout me direz-vous, et vous aurez bien raison, mais on le signale quand même !), et qui a fait exploser les inscriptions en lycée agricole en 2013 (alors que mon Dieu, ça a l’air quand même bien hard comme vie !). En résumé, un manga qui a connu une belle vie, et qui est loin d’être finie car après lecture, je n’ai qu’une envie : la faire découvrir à un maximum de monde !

Mais de quoi ça parle ?

 J’ai déjà eu l’occasion de dire à plusieurs reprises que Silver Spoon se passait dans le milieu agricole. En effet, nous suivons le jeune Yugo Hachiken, excellent élève à la relation compliquée avec son père, qui décide d’aller contre le chemin tout tracé pour un jeune si brillant et va s’inscrire dans un lycée agricole, internat inclut, afin de s’éloigner un peu de sa famille, et de s’affirmer. Sauf que c’est loin d’être la panacée, et il va découvrir la joie de se lever à 5 heure du matin pour nourrir les bêtes, nettoyer les enclos, traite les vaches, etc…

Tout ceci sera l’occasion de découvrir le quotidien des agriculteurs japonais, ainsi que tous les questionnements liés à ce domaine, que ce soit par rapport aux animaux et à leur traitement, au travail en lui-même, à l’aspect économique… et à la nourriture. Car il faut le dire, les personnages passent leur temps à bouffer !! Comme ils ont tous les produits sous la main, ils s’en donnent à cœur joie et ça donne vraiment faim.

De ce fait, vous l’aurez peut-être compris, le titre est à la croisée des genres, à la fois comédie, shonen lycéen, sportif (équitation), mais aussi culinaire et tranche de vie. Et cette diversité est clairement une des très très grosses forces du titre. De ce fait, difficile de dire quel est l’élément le plus prégnant du titre (en dehors de son cadre spécifique, évidemment), mais ce qui est certain, c’est que cette richesse contribue à la qualité globale de la série. Quoi qu’il en soit, le titre étant un peu situé, parlons un peu du cœur du sujet : le monde agricole.

Rendre le monde agricole passionnant

En réalité, je ne devrais pas dire que le manga « rend » le monde agricole passionnant, car j’estime qu’il l’est en soi. Après tout, on parle du métier qui permet de nourrir l’humanité et tous les enjeux qu’il y a derrière. Il me semble que c’est un sujet on ne peut plus fondamental qui nous concerne tous et toutes. Et on le verra, il y en a des choses à dire sur la question !

Nobles paysansMais surtout, j’estime que la force de la fiction quel que soit son moyen d’expression, est qu’avec du talent, on peut rendre absolument TOUS les sujets passionnants. Et Arakawa nous le rappelle ici, car même si le sujet m’intéressait à l’origine, je ne pensais pas qu’elle arriverait à me le rendre plus passionnant encore que celui de son manga phare par exemple. Sur ce point, il convient de revenir un peu sur la mangaka à l’origine de la série.

En effet, c’est désormais bien connu, mais Hiromu Arakawa vient d’une famille d’agriculteurs, et a d’ailleurs beaucoup travaillé à la ferme familiale durant ses jeunes années. Il semblerait d’ailleurs qu’elle ait écrit ses premières histoires durant son temps libre alors qu’elle suivait sa scolarité et son travail à la ferme. Elle a d’ailleurs bossé là-bas à plein temps de 19 à 26 ans. Elle parle beaucoup de sa jeunesse et du monde agricole japonais dans sa série Nobles Paysans, que j’ai évoqué précédemment. De ceci découle deux choses : tout d’abord une connaissance pointue de ce monde et de ses enjeux, mais aussi une connaissance DE LA VRAIE VIE, chose qui manque à beaucoup de mangakas qui passent basiquement de l’école à la publication et à la bulle des mangakas. Et ça, c’est très important selon moi dans l’appréhension du monde réel, que l’on retrouve dans tous les mangas d’Arakawa, et Silver Spoon en particulier.

Ainsi, elle parle en connaissances de cause puisqu’elle vient de ce milieu, conférant ainsi un haut degré d’authenticité à son récit, et surtout, un point de vue qui ne prend pas de haut ce milieu et les personnes qui travaillent dedans. Et si elle traite avec énormément d’humour son histoire, elle garde un très grand sérieux dans le fond et dans les enjeux évoqués. Que ce soit les difficultés financières et la précarisation de plus en plus grande des agriculteurs, le rapport au bétail et aux animaux en règle générale (rapport utilitariste) ou encore le circuit de la nourriture, le fonctionnement des coopératives, de l’import/export, une quantité folle de sujets en lien avec le monde agricole sont évoqués, toujours de façon passionnante bien que parfois didactique, nous permettant de mieux comprendre ce qui se passe pour les produits qui finissent dans notre assiette.

Et si le sujet est déjà très intéressant en soi, Arakawa arrive à le rendre encore plus saisissant grâce à tout un travail sur le cadre, l’ambiance du récit, et les personnages.

Un récit à plusieurs couches

Comme je l’ai dit, Silver Spoon est un manga à la croisée des genres. On reste évidemment dans un shonen en cadre scolaire, bien qu’il soit très spécifique, ce qui signifie un déroulé prenant en compte le passage du temps, et les questionnements tels que les cours, les révisions, les examens et l’orientation, puisque l’on suivra Yugo et ses camarades durant les trois années de lycée. De ce fait, dans la grande tradition de ce genre de manga, il y a un effet de groupe, dans le sens où on apprend à connaitre les différents camarades de Yugo, tous assez hauts en couleurs. Que ce soit Aki, une très proche amie férue d’équitation, Ichiro, le sportif au top physiquement, Shinnosuke qui souhaite devenir vétérinaire mais ne supporte pas la vue du sang, ou encore Keiji l’otaku, la série multiplie les personnages qui ont tous des éléments marquants dans leur caractérisation, et qui enrichissent à la fois les thématiques évoquées, et les situations qui ne manquent pas d’humour.

Car Arakawa n’hésite pas à dédramatiser les situations via ce fameux humour dont je parle depuis le début. Si j’insiste autant dessus, c’est parce que le manga est vraiment à hurler de rire. Je pense que j’ai eu plusieurs fous-rires à chaque tome. On peut dire que la tonalité générale est propice aux éclats de rire, dans le sens où la mangaka sait très bien exploiter le potentiel comique de chaque séquence, n’hésitant pas à en faire des tonnes dans la mise en scène ou l’écriture, et ma foi ça fonctionne fort bien.

VeauxEt cet humour n’empêche pas d’aborder de façon frontale et parfois assez grave les réalités de ce monde. Je pense à la question financière et de la faillite de certaines familles d’agriculteurs, qui sera centrale dans le récit, mais aussi une qui me touche tout particulièrement, qui est le rapport aux animaux. J’ai prévu de dédier un article complet à cet aspect tant il est traité de façon riche, précisons simplement qu’Arakawa arrive à l’aborder de façon honnête, dans toute sa complexité. Elle montre le rapport utilitariste aux animaux dans ce monde, que ce soit par le biais des cochons d’élevage, des chevaux, mais aussi d’un petit chien recueilli par le lycée, et ne cherche pas à l’enjoliver, ni à jeter la pierre sur les éleveurs. Par le biais de ses personnages qui se questionnent sur ce sujet, elle met en avant la réalité de l’exploitation animale et des problématiques en lien, tout comme la recherche des meilleurs traitements possibles pour ces animaux. Cet aspect est également très lié à la vision propre au Japon des animaux, mais j’en parlerai plus en détails dans un article dédié, comme je l’ai déjà signalé.

Et en plus de toute cette richesse thématique traitée avec soin et intelligence, Arakawa ajoute une composante supplémentaire avec le rapport compliqué de Yugo à son père. Je ne vais pas m’étendre en longueur sur cet aspect car il apparaît en filigrane au début avant de prendre vraiment de l’ampleur plus tard dans le récit, et ne voulant pas vous en dévoiler trop, je préfère rester en surface. Sachez simplement que le père de Yugo est assez dévalorisant avec son fils, notamment concernant son choix d’orientation, et j’ai trouvé que la relation entre les deux est un des cœurs émotionnels du récit, compte tenu des difficultés qu’ils ont à communiquer, et du fort ressentiment que Yugo nourrit vis-à-vis de ce père au comportement plutôt injuste.

Mais comme pour tout le reste, cet aspect est traité parfois avec un certain humour qui, sans atténuer la pertinence du propos, vient au contraire faire mieux passer la pilule d’un sujet finalement assez dur et grave parfois.

En conclusion : le meilleur manga de Hiromu Arakawa ?

Cette question est un brin impertinente, dans le sens où la question du meilleur titre de tel.le ou tel.le mangaka est, comme toujours, propre à chacun. Mais je me la suis permise car, j’espère que vous l’aurez compris, je considère Silver Spoon comme une véritable pépite qui, malgré son succès indéniable, reste trop dans l’ombre de Fullmetal Alchemist. Or, sans vouloir nier les qualités de cette série, il m’est apparu évident au fil de ma lecture que j’ai beaucoup plus d’affection pour Silver Spoon, qui m’a davantage touché, amusé et passionné.

Comme je l’ai dit plus avant dans mon développement, je considère d’une part que les artistes de talent sont capable de rendre n’importe quel sujet passionnant par le biais de la fiction, mais en plus, je pense que la question du milieu agricole est déjà très intéressante en elle-même. Ainsi, si j’étais déjà intéressé par la thématique et le cadre du récit, c’est bien le talent de la mangaka, et ce sur tous les aspects, qui a fait la différence. Car Arakawa a parfaitement su ciseler son récit, mettant en scène un cadre qui permet de développer un grand nombre de thématiques toutes interconnectées, tout comme le sont ses personnages. Et en alliant son talent de mise en scène et d’écriture à un humour décapant, qui n’empêche en rien un traitement très sérieux des différents aspects de son histoire, elle crée une série absolument passionnante, didactique mais néanmoins extrêmement fun et fluide.

Les 15 tomes passent sans que l’on s’en rende compte, et si la durée est impeccable pour traiter chaque élément de l’intrigue avec soin, on en ressort ravi, tout en ayant envie d’en avoir plus, comme c’est souvent le cas avec les chefs d’oeuvre, que l’on rechigne à quitter. Mais rien ne nous empêche d’y revenir encore et encore, afin de nouer ce lien intime à la série qui m’est si cher. 

21 commentaires

  1. Ton article me donne envie de lui redonner une chance. J’avais lu le premier tome l’an dernier avec les offres gratuite mais l’univers ne me parlait pas… J’ai beau vivre à la campagne, à côté des champs et pas loin d’un lycée agricole, c’était pas mon truc. Mais peut-être faudrait-il que je pousse un peu pour voir si je trouve aussi toutes ces belles qualités dont tu parles.
    Par contre, je suis d’accord avec toi, le tranche de vie est trop souvent dans l’ombre chez nous…

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    • Je t’avoue que ce n’est pas spécialement mon truc dans l’idée ce type d’univers, même si moi aussi je viens du fin fond de la campagne à l’origine, mais en même temps, comme je l’ai dit, ça me semble intéressant en soi de connaitre un peu les enjeux eu monde agricole puisque c’est ce qui finit dans notre assiette quand même.

      Et pour le coup, Silver Spoon arrive très bien à apporter tous les éléments pour rendre le tout vraiment passionnant selon moi. Le fait d’enchaîner les tomes a vraiment été un plaisir.

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  2. « Avec du talent, on peut rendre absolument TOUS les sujets passionnants » Entièrement d’accord avec toi, je dois d’ailleurs dire que c’est l’un des critères qui, pour ma part, me fait passer un auteur de bon à excellent !
    Quant à ce titre, de prime abord, il ne m’aurait pas attirée plus que cela, mais comme avec Nobles paysans, je pourrais lui donner sa chance, notamment pour la question du rapport aux animaux. Un thème qui m’intéresse beaucoup.

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    • Oui, moi aussi c’est sûrement le sujet qui m’intéressait le plus par rapport à ce manga, et il est vraiment intelligemment traité. Alors certes, pour un végétarien comme moi certaines choses me font de la peine mais en même temps, on ne peut nier la réalité des choses et je trouve que les problématiques liées à l’exploitation animale sont vraiment bien traitées.
      Et en effet, un auteur qui sait rendre un sujet qui de prime abord ne nous intéresse pas passionnant, c’est vraiment signe de talent.

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  3. Je pense que je connais Silver Spoon, seulement de nom et son scénario, depuis ses débuts. C’est un titre qui m’a longtemps intrigué et j’ai toujours voulu le commencer, je pense me lancer prochainement, ton article m’aidant pas mal (tu vas bientôt être un nouvel acteur de l’expansion de ma mangatheque 😂)

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  4. Je n’avais jamais même entendu parler de cette série avant que tu n’en parles toi et je dois dire que ça m’intrigue ! Bravo donc pour cet article.
    J’ai hâte celui que tu vas dédier au rapport animal, c’est une question qui me passionne beaucoup que cette cause et la façon dont les personnes considèrent les animaux.. Puis t’as parlé d’un chien alors forcément 😁 bref merci pour la découverte !

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    • Oui, un magnifique petit chien !

      Je suis ravi si ça peut te permettre de découvrir ce titre. En fait il est dans la situation paradoxale où il est mis plus en avant grâce à sa mangaka star, mais en même temps j’ai le sentiment que toutes ses séries se retrouvent un peu dans l’ombre de Fullmetal Alchemist… qui souffre pourtant clairement de ce côté travail de jeunesse qu’on ne retrouve pas chez Silver Spoon ou Arslan qui sont largement plus maîtrisés selon moi (après l’intérêt qu’on peut avoir pour l’histoire de chaque manga est propre à chacun).

      J’essaie d’écrire pour la semaine prochaine l’article sur le rapport aux animaux, mais ça prendra un peu de temps car il faut me replonger dans les différents tomes !

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      • Ayant grandi avec fma je n’ai pas un œil très critique dessus. Il faudrait que je les relise mais comme je suis entre deux déménagements ils sont dans des cartons donc ça attendra un peu ! J’avais essayé Arslan mais sans accrocher du tout donc ça me tente bien de voir ce que donne Silver Spoon, qui est très différent du coup rien que sur les thèmes.
        Super je serai au rendez vous pour cet article ! Comme pour tous les autres tu me diras. 😂

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      • Pour le coup moi FMA j’avais vu les deux animes plusieurs fois et je découvre le manga avec la réédition, et je dirai presque quee je suis déçu. Je trouve que tout est largement mieux mené dans les animes. Son travail est bon dans l’idée mais je trouve qu’elle n’arrive pas à donner autant d’impact à ses scènes. C’est sûrement le seul cas où je préfère sans hésiter l’anime au manga.

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      • D’accord ! Je ferai l’exercice de comparaison aussi en temps voulu parce que ça m’intrigue. À la toute origine j’ai moi aussi connu fma via le premier animé, je ne suis passée au manga papier que plus tard et y’avait de grosses différences 😅 j’ai pas encore vu Brotherhood qui est plus fidèle à l’œuvre de base non si on m’a bien renseigné ?

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      • Alors n’ayant pas lu tout le manga je ne suis pas le mieux placé, mais en effet Brotherhood est sensé être l’adaptation stricte du manga alors que le premier anime avait rapidement dépassé le manga, et a donc tout inventé à partir d’un moment.

        Aimé par 1 personne

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