Analyse de séquence #5 : Le gag du lait dans Fullmetal Alchemist

Mon premier contact avec l’oeuvre d’Hiromu Arakawa fut les deux animes adaptés de Fullmetal Alchemist. Et malgré mon amour pour ces derniers, j’ai mis longtemps avant de m’intéresser à la mangaka derrière cette oeuvre, et plus longtemps encore pour commencer à lire le manga d’origine. En effet, c’est seulement avec la Perfect Edition débutée en 2020 chez Kurokawa que j’ai découvert Fullmetal Alchemist version papier. Mais entre temps, j’ai eu l’occasion de voir ce que Arakawa nous a proposé d’autre, en commençant avec Arslan, mais en ayant surtout la révélation lors de ma découverte de Silver Spoon. Et alors que sa série agricole va enfin avoir droit à sa conclusion en France en février prochain, j’ai eu envie de faire le lien entre ses différentes œuvres via une séquence de FMA, ou plutôt un petit gag, en apparence anodin, mais qui en dit pas mal sur l’autrice.

Je parle du gag autour du lait dans le tome 3 de la Perfect Edition (ne connaissant pas la tomaison de l’édition d’origine, je ne peux pas dire avec certitude à quel volume ça correspond, mais il y a des chances que ce soit le 3 ou le 4).

Resituons un peu le contexte : Edward est hospitalisé après un rude affrontement, et Winry vient à son chevet afin de voir comment il va. Et elle constate qu’il y a une bouteille de lait qui n’a pas été touchée à côté de lui, ce qui déclenche une toute petite page comique, en apparence anodine, mais qui ne l’est pas tant que ça, comme nous allons le voir.

Politique des auteurs et manga

Pour expliquer en quoi cette séquence est intéressante, il convient de parler un peu de politique des auteurs. Cette notion nous vient du monde de la critique cinéma, où François Truffaut en 1955, alors critique de cinéma, a théorisé l’idée selon laquelle le réalisateur est l’auteur d’un film et doit être considéré comme tel. Cette vision a eu un impact énorme à la fois sur la façon de percevoir les films, mais aussi sur la façon de les appréhender dans la profession en France. De là découle par exemple le fait que dans notre pays, les réalisateurs ont ce qu’on appelle le « final cut ». Ce qui veut dire qu’ils ont le dernier mot sur le montage final du film. Cela semble évident, mais ce n’est pas le cas aux États-Unis, où même certains cinéastes majeurs ne l’ont pas (Martin Scorsese ne l’avait pas dans les années 2000 lorsqu’il a réalisé Gangs of New-York par exemple).

Et du côté du public, cela induit un rapport aux œuvres et aux « auteurs » très spécifique par chez nous. Que ce soit conscient ou inconscient, on est plus ou moins obsédés par cette notion d’auteur, qu’on aborde déjà à l’école dans les matières littéraires, mais qui est aussi omniprésente dans la façon d’appréhender le cinéma (un exemple simple, le youtuber Durendal dans ses émissions « Pourquoi j’ai raison et vous avez tort ? » a très rapidement eu le réflexe de faire des rétrospectives sur des cinéastes, alors que les choix de thèmes sont infinis). Ainsi, en tant que français (je ne sais pas ce qu’il en est au Japon), nous avons cette particularité d’être très attachés aux figures d’auteur, et je ne fais pas exception, bien au contraire (vous l’aurez noté via mon obsession pour Urasawa par exemple).

Or, la séquence de Fullmetal Alchemist dont il va être question est très intéressante concernant la question de l’auteur et de son impact sur l’oeuvre. Petite précision contextuelle nécessaire cependant : au moment où cette scène a lieu dans le manga, Hiromu Arakawa est littéralement une totale anonyme. FMA est sa première série, et elle en est encore à ses débuts. Je ne sais pas ce qu’il en était au Japon, mais chez nous, on ne savait pas qui était cette femme et on n’avait aucun autre manga d’elle pour réellement discerner les contours d’une figure d’auteur.

Or, quand on découvre le manga en 2020 avec la Perfect Edition comme c’est mon cas, on a une connaissance bien différente de la mangaka, qui change totalement la perception qu’on a de ce gag, comme nous allons le voir.

Analyse de la séquence

Le terme de séquence est un peu impropre ici, puisqu’il s’agit juste d’un petit gag. Une séquence est en principe plus dense, puisqu’il doit s’y passer un événement d’importance. On pourrait dire que la séquence dans ce cas représente tout le dialogue entre Ed et Winry, alors que le coup du lait n’en est qu’un petit élément comique.

Quoi qu’il en soit, lorsque l’on découvre ce passage dans le contexte de l’époque, la lecture qu’on en fait est ultra basique. Winry constate que Ed n’a pas bu son lait, il précise qu’il n’aime pas ça, et elle le rabroue car c’est selon elle une mauvaise habitude. Ce dernier répond que non seulement c’est pas bon, mais qu’en plus ce n’est pas normal de boire ce qui sort du pis d’une vache. Petit moment comique, on rigole bien et on passe à la suite. Sauf que…

Tu n'as pas bu ton laitJ'aime pas le laitArrête de faire l'enfant

Sauf que quand on découvre comme moi la séquence en 2020, et qu’on connait toute l’oeuvre d’Arakawa, on sait que ce n’est pas si anodin.

En effet, Hiromu Arakawa a la particularité de venir d’une famille de fermiers, elle évoque d’ailleurs de façon humoristique mais non sans une grande pertinence cette vie passée dans la série autobiographique Nobles Paysans. De même, son autre série la plus importante actuellement est Silver Spoon, un manga qui se déroule dans un lycéen agricole, plein d’humour mais aussi de réflexions tout aussi pertinentes sur la vie rurale et l’importance du milieu agricole.

Et le lait de vache et son importance sont évoqués dans ces deux titres. J’ai souvenir de deux éléments particulièrement parlants à ce titre. Dans Silver Spoon, le personnage principal, Yugo, fait une bévue dans un des premiers tomes et détruit par inadvertance un gros stock de lait. Cette péripétie permet de mettre en avant l’importance du lait qui, basiquement, nourrit le monde. On explique l’effort qui est imposé aux vaches pour produire le lait, et Yugo va donc travailler d’arrache pied pour réparer cet accident par respect pour les vaches.

De même, dans le premier tome de Nobles Paysans, Arakawa dit avec humour que le lait renforce le corps et permet de bien se développer, ce dont elle peut témoigner. Et elle précise également que selon la croyance populaire, boire du lait permet aussi d’avoir de gros nénés pour les femmes, mais que ça n’a pas fonctionné sur elle. On y retrouve l’humour typique de la mangaka (qui fait mouche à tous les coups chez moi), mais surtout, l’idée que le lait est un bien précieux.

Et c’est fort de ces connaissances de l’oeuvre de la mangaka que j’ai lu ce passage de Fullmetal Alchemist comme quelque chose qui va bien au-delà du simple gag, mais bel et bien comme un marqueur des origines de Arakawa, et comme une remarque vraiment importante pour elle. En dehors du fait que cela renvoie à des souvenirs que beaucoup d’enfants ont surement vécu (je trouvais aussi le lait de vache immonde et j’avais bien du mal à le boire), Arakawa profites surtout de ce gag pour rappeler l’importance de cette boisson à la fois dans nos quotidiens (on continue de nous dire que c’est important de boire du lait). Mais aussi, en filigrane, via les connaissance qu’on a aujourd’hui de la vie et l’oeuvre de la mangaka, on sait à quel point le lait est une denrée importante du fait du travail qui est demandé pour l’obtenir.

En conclusion

Ainsi, avec cette analyse toute simple, j’ai souhaité montrer en quoi la connaissance d’un auteur (une autrice dans le cas présent) peut influencer et densifier la lecture que l’on a de son oeuvre. En prenant pour exemple un gag en apparence tout à fait anodin, on peut voir que de tous petits détails peuvent en réalité être porteurs de sens, pour peu que l’on ait les connaissances nécessaires pour les interpréter. En l’occurrence ici, il suffit d’avoir lu au moins les premiers volumes de Silver Spoon et/ou Nobles Paysans pour avoir ce degré d’interprétation, mais en fonction des choses, il faut parfois creuser plus profondément.

Personnellement, c’est un exercice que j’apprécie tout particulièrement par son aspect ludique tout d’abord. Mais aussi car cela permet de renforcer l’affect qu’on a pour un titre en particulier, ou pour le travail d’un auteur, en approfondissant notre connaissance de l’oeuvre en question. De plus, je trouve que l’approche « auteurisante » est assez accessible en terme d’analyse, tout en étant pertinente.

15 commentaires

  1. Ne connaissant pas cette mangaka en dehors de FMA, je ne peux pas voir tout cela. Par contre pour ce gag moi j’y ai vu le fait qu’Edward refuse de boire le lait parce qu’il a un complexe vis à vis de sa taille. Forcément on a dû lui répéter à outrance qu’il fallait boire du lait pour bien grandir…

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  2. Mais ce qui ressort le plus de ce gag selon moi (En dépit du fait que je n’ai ni lu le manga ni vu les deux animes), c’est le fait qu’Edward ignore comment on veille à la bonne qualité du lait avant de le vendre.

    Et que si quelqu’un lui disait que les yaourts, le beurre et les fromages sont également faits à base de lait, cela le ferait peut-être changer d’avis.

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  3. Qui aurait cru qu’un article aussi intéressant pourrait voir le jour grâce à un gag sur le lait ! C’est intéressant ce que tu dis sur la figure de l’auteur et la façon dont elle diffère chez nous par rapport aux États Unis par exemple.

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    • Sur cette différence par contre c’est vraiment propre au cinéma, même si je pense que chez nous le rapport aux auteurs est forgé en partie par le rapport scolaire qu’on a dès le plus jeune âge, et ensuite par l’impact de la nouvelle vague et du cinéma en règle générale… enfin, je répète ce que j’ai dit pour dire que je suis d’accord avec moi-même 🤣

      J’essaie surtout de réfléchir sur mon rapport à la question car comme je l’ai dit ça m’obsède depuis longtemps. Quel que soit le médium d’ailleurs, quand je me prends d’affection pour un auteur, je deviens un peu obsessionnel. Ca m’a fait ça avec Tolkien (même si chez lui l’univers a pris le pas sur l’auteur), Kundera. Au cinéma il y en a tellement… et même dans le jeu vidéo, les quelques figures d’auteurs me fascinent (Kojima en tête).
      Donc forcément, quand je me suis lancé dans le manga j’ai naturellement reproduit ça, notamment avec Arakawa (je m’étais lancé dans Arslan parce que c’était de la mangaka de FMA, et pareil avec Silver Spoon).

      Je parle trop, sorry. Mon esprit a besoin d’extérioriser certaines choses je crois 😆

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  4. C’est une comparaison aussi pertinente que passionnante. Comme pour le premier commentaire, n’ayant rien lu d’autre de la mangaka pour moi le contexte et l’idée restaient basique et simple. Parce que c’est un concept que nous connaissons nous même avec la théorie de la soupe ^^.

    Enfin bref, j’adore, ça me rappelle mes cours sur l’histoire des arts 🙂 Tu aurais été un excellent prof, j’en suis sûre 😀

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    • Arrête, ça me rappelle mes jeunes années, je ne sais plus si je t’en avais parlé (j’en ai parlé avec plusieurs personnes) mais j’avais commencé une thèse dans l’espoir de devenir enseignant chercheur, mais malheureusement j’ai fini par arrêter après 2 ans car je travaillais en même temps, et j’avais plusieurs grosses sources de stress dont la thèse, donc j’ai décidé d’arrêter à regrets.

      Je crois que c’était il y a 4 ans que j’ai abandonné et j’y pense encore à vrai dire… surement mon gros regret, mais bon, on fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie.

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      • Non, tu ne m’en avais pas parlé. Tu sais, tu as jusqu’à la fin de ta vie pour la faire.

        Mon conjoint a fait une thèse sur la physique des particules (qu’il a obtenu) et il voulait faire de la recherche ensuite. Sauf qu’à l’époque, les subventions étaient versées avec des pincettes. Il s’est retrouvé à enseigner à la fac, mais ça ne lui convenait pas. Aujourd’hui il est informaticien… Tu vois…
        Il m’a avoué qu’à la retraite il reprendrait certainement ses études, mais dans une autre branche scientifique.

        Comme je dis toujours, tant qu’il y a de la vie, il faut continuer à croire et espérer. Vraiment !

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      • Oui, c’est ce qu’on me dit souvent. Ma femme me le dit aussi d’ailleurs. Je pense qu’il faut d’abord que je travaille sur moi et ma nature très stressée.

        En tout cas tu peux féliciter ton mari de ma part ! Ce n’est pas rien une thèse.

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      • Je le lui dirais 🙂 Il a eu la chance d’avoir le temps de la faire et d’être bien entouré aussi. C’est un scientifique dans l’âme 🙂

        Oui, je suis certaine que le jour où tu te sentiras prêt tu te lanceras. De ce que je lis de toi, tu en as les capacités, c’est indéniable. Tu abordes tes billets avec beaucoup de rationalisme et ça ne part pas dans tous les sens. C’est toujours très intéressant et constructif (je ne dis pas ça pour te faire plaisir, j’émets un fait ^^).

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      • Ce fait me fait quand même plaisir !
        J’ai eu l’occasion de beaucoup écrire durant mes études (pour les mémoires de M1 et M2, j’ai du à chaque fois faire gaffe de ne pas dépasser la limite en terme de page tant j’avais de choses à dire), et j’ai surtout beaucoup de plaisir à faire ça. Donc je pense que ça aide.

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