Opus, ou la mise en abyme des doutes du mangaka par Satoshi Kon

Opus

Opus est un manga très intéressant pour moi, puisqu’il se trouve au carrefour de plusieurs de mes préoccupations actuelles, il est à la fois l’oeuvre d’un artiste que je suis en train de découvrir et pour lequel je me prends de passion (il ne me reste d’ailleurs plus que Fossiles de Rêves à lire pour achever ma découverte de son oeuvre au format papier, avant de m’attaquer à ce qu’il a fait au cinéma), c’est également un manga qui parle de manga et des affres de la création, et enfin, il met la figure de l’auteur au centre de ses questionnements. Un vaste programme qui ne pouvait que me passionner !


Chikara Nagai est un mangaka qui peine à terminer sa série, Résonance, qui met en scène l’affrontement entre Satoko, une policière dotée de pouvoirs psychiques, et Le Masque, le gourou d’une secte (qui veut anéantir l’individu au profit d’une conscience collective) (pas très clair…) La veille de la remise des planches à l’imprimeur, alors que Chikara est sur le point d’achever ses dernières pages sur un autre de ses héros, le jeune Rin, son projet prend un tour inattendu lorsqu’il se retrouve aspiré dans son propre manga. Rin a compris que Chikara voulait le tuer, lui et le Masque, et décide de déjouer son destin. Mais son intervention risque de bouleverser le cours des choses…


Mes autres articles sur les œuvres de Satoshi Kon : Le Pacte de la Mer – 


Petit rappel du contexte

Une récurrence dans la carrière de mangaka de Satoshi Kon est qu’elle fut on ne peut plus contrariée. Sa collaboration avec Mamoru Oshii a été des plus houleuse ce qui fait que Seraphim, un projet pourtant prometteur, a tourné court. Et de ce fait, cette partie de sa carrière a été peu à peu occultée au profit de son travail de cinéaste, bien aidé par le fait que ses quatre film ont eu un impact international.Je vous remet une fois de plus le lien vers l’article du Jardin de Shuwa sur l’auteur, qui éclaire vraiment bien le processus créatif et le contexte autour de ses oeuvres.

Pour resituer un peu le titre, fin 1995, alors que Seraphim est en train de capoter, Satoshi Kon se lance dans Opus, un manga dont le héros est un mangaka qui se retrouve prisonnier à l’intérieur de son oeuvre. Malheureusement pour l’auteur (Kon, pas celui dans la diégèse de l’histoire), la scoumoune le poursuit et le magazine qui prépubliait le titre a mis la clé sous la porte courant 1996, amenant le titre à connaitre une fin prématurée. Mais il a pu quand même publier par la suite un chapitre final, absent de la première version, où il se met en scène et fait la rencontre du mangaka personnage principal de son manga. Comme une sorte d’Inception de manga avec l’auteur qui rencontre l’auteur du manga qu’il écrit… Vous suivez ? L’idée est intéressante et le titre est passionnant dans ce qu’il dit sur le travail de mangaka et sur ce qui se passe dans la tête des artistes.

Opus

Tellement intéressante qu’elle a déjà du être analysée un million de fois avec bien plus de pertinence que ce que je vais faire, mais puisque je découvre Kon, j’ai envie de partager mon sentiment sur ses œuvres, en me disant qu’après tout, la répétition a aussi du bon car cela permettra peut-être à davantage de gens de découvrir son travail. Il faut donc garder en tête que ce manga (le dernier de son auteur) a connu un fin prématurée, mais en intégrant cet élément à l’histoire du titre, arrive à éviter une trop grosse frustration, et propose un bel objet d’analyse.

Précisons également que le titre est disponible en deux tomes aux éditions Imho, pour 14€ chacun (des formats un peu plus grands avec une qualité éditoriale bienvenue).

Une mise en abyme pertinente

L’intrigue du titre est on ne peut plus simple : un mangaka s’apprête à publier un nouveau chapitre de sa série, Résonance, dans lequel Rin, un des héros, va mourir en tuant le grand méchant. Mais le personnage de fiction ne l’entend pas de cette oreille et vole à l’auteur la page dans laquelle sa mort a lieu. Le mangaka, quant à lui, se retrouve transporté dans la fiction et va devoir remettre de l’ordre dans tout ça.

Opus 2Satoshi Kon utilise cet exercice ludique pour faire une oeuvre proche du thriller, dans lequel il traite des affres de la création comme je l’ai déjà dit. Un des points importants étant l’idée que les personnages que créent les auteurs finissent par avoir une certaine autonomie et évoluent en dehors de ce que les créateurs ont pensé. Une idée souvent évoquée par les artistes, je me souviens notamment d’un mot d’Hirohiko Araki dans un tome de Jojo’s Bizarre Adventure où il expliquait avoir le sentiment que les personnages écrivaient eux-mêmes leur histoire en dehors de ce qu’Araki avait imaginé pour eux au départ.

Comme s’il y avait une force supérieur à la volonté du mangaka, ou d’une certaine façon une autonomie et une vie propre au récit et à ses personnages, et que l’auteur ne serait que le canal par lequel tout cela vient à la vie. L’idée est surtout de mettre en avant le fait qu’il y a une différence parfois significative entre ce qu’un artiste a en tête au départ, et la façon dont les choses évoluent dans le récit par la suite.

La question de l’attachement à ses personnages est aussi évoquée, lorsque l’on voit l’auteur, transposé dans son monde de fiction, chercher un moyen pour ne finalement pas faire mourir Rin, auquel il est attaché. De même avec le rapport qui se noue avec le personnage féminin principal, Satoko, et le mangaka. On comprend bien qu’écrire un personnage de fiction pendant une longue période fait que, bien qu’il n’existe pas, l’auteur en éprouve pour lui une sorte d’attachement.

Ainsi, de façon parfois assez ludique, Satoshi Kon tord les repères entre fiction et réalité et se questionne sur la création et comment l’évolution d’une histoire peut s’imposer à un créateur, jusqu’à un élément contextuel auquel il ne peut rien : la fin du magazine dans lequel il écrit.

Un dernier chapitre posthume très intéressant

Comme je l’ai dit, le magazine dans lequel Opus était publié a coulé pendant que Kon travaillait sur sa série. Mais l’édition que nous avons en France a intégré un dernier chapitre posthume qui permet de conclure l’histoire en y ajoutant un niveau supplémentaire dans le travail de l’auteur sur la frontière entre fiction et réalité, puisque ce dernier se met en scène, faisant du héros de son manga le personnage de manga qu’il est.

Ainsi, le personnage sort du manga pour aller à la rencontre de Satoshi Kon, ce dernier se disant que ce n’est peut-être pas forcément une mauvaise chose que son histoire s’arrête, car il commence à travailler sur Perfect Blue. Mais Nagai (le mangaka héros d’Opus) ne l’entend pas de cette oreille et lui dit qu’il doit terminer son histoire pour les lecteurs et pour les personnages du manga. La question de la responsabilité qui pèse sur les épaules des auteurs est évoquée par ce biais, montrant qu’une fois publiée, leur histoire ne leur appartient plus complètement et qu’elle vit d’elle-même en quelques sortes.

Et en définitive, ce chapitre final n’apporte pas non plus de réelle conclusion, mais en mettant Kon en scène, il permet de prendre la hauteur par rapport à l’histoire et nous rappelle qu’elle n’est que ça, une histoire, qui n’a pas pu aller jusqu’à son terme. C’est dommage, mais ça n’empêche pas Opus d’être un titre intrigant, passionnant et original. Et une vraie trace du passage de son auteur dans le monde du manga. Et en sachant qu’il nous a quitté prématurément, cela rend le tout encore plus émouvant.

12 commentaires

  1. Quel amour pour ce monsieur Satoshi Kon.
    Je vois très bien le sentiment qu’on peut ressentir envers ses personnages alors que j’écris des histoires de manière extrêmement amateur. Ma grosse histoire que je commencerai sans doute un jour possède un groupe principal dont les grands remous sont déjà écrits mais rien que ne pas savoir comment tout ceci va évoluer me passionne.
    J’ai vraiment envie de lire une œuvre qui traite des auteurs et de ses personnages maintenant.

    Aimé par 1 personne

    • Hé bien celle-là vaut vraiment le coup dans le genre !
      Et en effet, ma decouverte de Satoshi Kon fut vraiment quelque chose. Je vais mettre en ligne dans les jours qui viennent mon article sur son recueil d’histoires courtes, comme ça j’aurais fait le tour de sa carrière de mangaka. Et je pourrai me lancer dès que possible dans son cinema !

      Aimé par 1 personne

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