Seraphim de Mamoru Oshii et Satoshi Kon – le rendez-vous manqué entre deux talents

Seraphim

Après avoir découvert la carrière de Mangaka de Satoshi Kon avec Le Pacte de la mer, son premier titre long, j’ai eu envie de me plonger davantage dans l’oeuvre de cet auteur. J’ai eu la chance de trouver en médiathèque Opus, et Seraphim, dont il va être question aujourd’hui. Ce titre, issu de la collaboration de l’auteur avec Mamoru Oshii, est un projet intéressant en particulier car il se révèle être un constat d’échec de la part des deux. J’avais donc eu envie de revenir dessus, afin de voir en quoi il était intéressant, quand bien même ce one shot n’est finalement que l’introduction d’une grande oeuvre avortée, comme nous allons le voir.

L’humanité est touchée par une épidémie mondiale d’une étrange maladie, la maladie des anges. Les personnes infectées voient leurs omoplates se développer en ailes atrophiées. Ils sont plongés dans des rêves plaisants desquels ils ont de moins en moins envie d’émerger. Ils finissent par sombrer dans un état d’hébétude totale et leur corps s’atrophie de manière dramatique. Comme le virus du sida, il peut se passer plusieurs mois avant que la maladie ne se déclare chez une personne infectée. Le vecteur de la maladie et son origine sont inconnues, mais l’OMS soupçonne que celle-ci se trouve en Eurasie, qui est devenue le royaume des oiseaux. Elle y envoie 4 enquêteurs, les Rois Mages : Balthazar est un vieux chercheur, Melchior un baroudeur, Sera, une petite fille, et Gaspard, un chien.

Ce one shot est disponible aux éditions Imho, qui le vendent comme « la rencontre explosive entre Satoshi Kon et Mamoru Oshii », et si le manga en lui-même n’est pas des plus explosifs (ce qui n’est pas un soucis), sa création semble l’avoir été.

En effet, Oshii et Satoshi Kon avaient eu l’occasion de travailler ensemble dans l’animation, notamment sur Patlabor 2, et leur collaboration avait été suffisamment heureuse pour qu’ils se lancent dans un manga ensemble. Le projet n’était pas anodin puisqu’il s’agissait de prendre la place de Nausicaä de Miyazaki dans le magazine Animage. Si je n’ai pas lu le titre de Miyazaki, il semblerait qu’il y ait une forme de parenté entre les deux, notamment au niveau thématique. Le manga est écrit par Oshii, et dessiné par Satoshi Kon. Mais comme souvent dans le cas de ce genre de collaboration, le dessinateur peut aussi apporter sa patte à l’ensemble. Et c’est d’autant plus vrai quand ce dernier est un auteur qui a un style marqué et également une « vision » artistique.

De ces deux visions naissent des frictions, Oshii ayant son idée de comment faire évoluer l’histoire, qui n’est pas forcément la même que celle de Kon. On entre ainsi dans un combat d’égos et d’artistes, qui a finalement mené à l’interruption prématurée de la série après 16 chapitres, compilés dans le volume que l’on a en France. Ainsi, c’est un peu plus de 200 pages que nous avons, qui représentent comme je l’ai dit une simple introduction à l’univers, aux personnages et aux thématiques.

Juste ce qu’il faut pour nous accrocher, et au final nous frustrer comme il se doit. En effet, on découvre les personnages principaux, nommés Gaspard, Melchior et Baltazar comme les rois mages, ainsi que la jeune Sera (comme Seraphim). Des noms fortement connotés religieusement, tout comme la maladie de l’angélisme, qui voit les gens avoir des ailes qui leur poussent. Ainsi, on sent d’emblée la portée symbolique du récit, qui se déroule dans un monde un peu désolé, aux forts relans post-apo.

Sera

Et s’il y a bien quelque chose que l’on est forcé de reconnaître, c’est que ce postulat de base est diablement passionnant, mélangeant une structure narrative assez classique à une force symbolique plus originale. Mais comme je l’ai dit, nous n’avons là qu’une mise en bouche. Les auteurs développent le contexte historique et géo-politique avec soin. On apprend à connaitre les personnages principaux, dont le héros, diablement charismatique, et on s’immerge dans une ambiance et une esthétique de qualité… Pour être coupés ultra brutalement dans notre élan, avec une dernière page qui nous dit clairement que le voyage ne fait que commencer… Voyage qui au final n’aura jamais lieu.

Ainsi se pose la question de l’auteur, et de la collaboration dans le cadre d’une oeuvre. Le fait que l’on soit face à deux fortes personnalités, qui disposaient chacun d’une vision et ne souhaitant pas transiger sur ce point est respectable, mais a créé une incompréhension qui fut fatale à un projet pourtant passionnant dans l’idée. C’est loin d’être un cas inédit dans l’histoire de la fiction, et c’est d’autant plus vrai pour les œuvres collectives. Si ici c’est surtout né de la confrontation entre deux artistes, les exemples ne manquent pas dans les différents médias d’œuvres qui finissent par s’effondrer (parfois avant de voir le jour), du fait de tensions entre différentes instances.

Un exemple parlant, le cas du cinéaste Guillermo Del Toro. Si vous vous intéressez à son travail, vous constaterez facilement qu’il a sans doute plus de projets avortés que d’œuvres qui ont aboutit. Que ce soit au cinéma ou dans ses projets de jeux vidéo (il a tenté deux fois de créer un jeu, et les deux fois cela a été annulé).

De ce fait, Seraphim est finalement le constat amer de la difficulté de créer. Beaucoup l’ont déjà dit, le simple fait qu’une oeuvre finisse par voir le jour tient parfois du miracle. Dans le cas de ce titre, le miracle n’a pas eu lieu, et les deux grands auteurs au commande n’ont pas su s’entendre. Le potentiel était pourtant bien là, mais ce n’est pas toujours suffisant. Ainsi, Seraphim est le témoin malheureux des affres de la création, et c’est peut-être cet aspect qui lui donne le plus de valeur.


Il faut rendre à César ce qui est à César, l’article sur Satoshi Kon du blog Le Jardin de Shuwa m’a bien aidé dans la rédaction. je vous invite à y jeter un œil si l’artiste vous intéresse car c’est diablement passionnant !

9 commentaires

  1. Un titre à lire en emprunt, l’idée de cette grande frustration est trop pesante pour me pousser à acheter cet objet.
    Mais sinon j’ai beaucoup aimé ce que ton article m’a appris sur son contexte de création. Merci !

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    • Oui, je recommande aussi de passer par l’emprunt. Si j’avais payé pour ce titre, j’aurai surement pas été ravi. C’est pour ça qu’il vaut mieux savoir en se lançant qu’on a juste une introduction qui n’a jamais eu de suite. Je le savais donc ça passe. Et du coup, ça en fait un titre intéressant plus par rapport à son contexte que par rapport à ce qu’il raconte.

      Je suis ravi si j’ai réussi à t’intéresser malgré la nature particulière du titre !

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  2. Concernant le fait qu’une œuvre finisse par miraculeusement voir le jour, j’en ai moi-même quelques exemples à citer :
    • Le film « Mary Poppins » de 1964, tant sa production fut houleuse. Et sa suite parue en 2018 (soit 54 plus tard) qui rencontra elle aussi beaucoup de difficultés.
    • Les épisodes 7, 8 et 9 de « Star Wars », dont George Lucas avait pourtant écrit des ébauches avant que la Walt Disney Company ne rachète Lucasfilm.
    • Le sauvetage de la trilogie du « Hobbit » par Peter Jackson.
    • « L’Homme qui tua Don Quichotte » de Terry Gilliam, sorti en 2018, après 25 ans de déboires en tout genre
    • L’adaptation sur grand écran de la comédie musicale « Cats », envisagée comme un film d’animation durant les années 90 avant d’être abandonnée puis reprise sous forme d’un film live sorti en 2019.

    Que des projets longtemps considérés comme irréalisables et revenus de loin.

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    • Oui, le monde du cinéma ne manque pas d’exemple du genre. Comme ce sont des grosses machines, faites par des équipes énormes avec des i investissements conséquents, ça rend le tout encore plus compliqué à concrétiser.

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      • Si je cite ces exemples, c’est parce que la détermination des personnes impliquées dedans fut plus que déterminante dans mon appréciation des films en question et que cette dernière est tout aussi positive qu’après le premier visionnage.

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  3. Je trouve ton angle d’article très intéressant ! Même si je suis interpellée par l’idée qu’on commercialise un manga qui n’est pas terminé et n’a pas de suite de façon avérée. Mais pourquoi pas après tout. Merci pour cet éclairage culturel ☺️

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    • Je pense que c’est le fait que ce soit l’œuvre de deux tres grands noms qui a valu au titre d’être commercialisé en l’état.
      Et pour le coup, je ne pouvais pas l’aborder autrement car en dehors de ça, l’intérêt est limité de lire un titre qui est une introduction qui ne débouche sur rien.
      Maos ça vaut le coup de le lire en médiathèque pour la curiosité.

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  4. Je trouve ça intéressant de pouvoir découvrir une œuvre avortée et portée par deux grands noms puisque ça peut plaire de suivre leur projet, de suivre l’histoire du projet, de voir ce qui peut ne pas fonctionner dans l’univers qu’on aime.

    Ça peut paraître dommage de voir un récit aussi plein de potentiel etre arrêté mais je pense qu’il y a bien plus à en retirer que de la frustration.

    Aimé par 2 personnes

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