Tokyo Tarareba Girls T.1 d’Akiko Higashimura – Un prétendant sérieux au titre de manga de l’année

Tokyo Tarareba Girls

Akiko Higashimura est un nom que vous risquez de voir de plus en plus souvent ici. Après Trait pour Trait dont le premier tome m’a conquis (voir article ici), elle frappe encore plus fort à mes yeux avec Tokyo Tarareba Girls, nouvelle série qui nous arrive chez Le Lézard Noir, dans une édition des plus soignées par ailleurs, l’éditeur aimant nous proposer des grands formats avec un papier de qualité et des couvertures un poil plus rigides qu’à l’accoutumée (et sans jaquette par contre). Vous l’aurez compris au titre de l’article, j’ai été plus que conquis par ce premier volume d’une série qui en comptera au final 9. Et soyons clair d’emblée, si vous avez 11 euros à dépenser, c’est ce titre qu’il faut acheter !

Avant de commencer, resituons le titre. Tokyo Tarareba Girls (on va abrévier en TTG) est un josei prépublié de 2014 à 2017 dans le magazine Kiss de Kodansha. C’est notamment dans ce magazine que sont publiés Moi Aussi et Perfect World. Le manga a connu un succès suffisant pour connaitre une adaptation en série live en 2017, le genre du récit s’y prêtant plutôt bien. Le titre a également remporté en 2019 un Eisner Award, prestigieuse récompense dans le domaine de la bande dessinée. C’est la quatrième série de la mangaka qui nous arrive en France après Princesse Jellyfish, Le Tigre des Neiges et Trait pour trait. Enfin, si la série est terminée en neuf tomes, une seconde saison est en cours de prépublication au Japon. Mais de quoi ça parle ?

2014, Tokyo. Rinko, scénariste de séries télévisées, est une trentenaire célibataire à la carrière professionnelle épanouie. Son petit plaisir consiste à passer des soirées alcoolisées avec ses deux copines Kaori et Koyuki, elles aussi trentenaires et célibataires. Un soir, alors qu’elles sont encore en train de se soûler et de s’auto-rassurer bruyamment avec des « y a qu’à, faut qu’on » dans leur bar favori, elles sont interrompues par un jeune homme aux allures de mannequin. Agacé de les entendre brailler, il les ridiculise méchamment en les traitant de vieilles filles avant de quitter les lieux. Alors qu’elle pensait avoir encore tout son temps, Rinko réalise qu’il va falloir se réveiller si elle ne veut pas finir sa vie toute seule…

Dans la postface de ce premier tome Akiko Higashimura nous explique que cette série lui a été inspirée par ses amies trentenaires qui n’arrêtaient pas de se plaindre du fait qu’elle ne trouvaient pas de mec avec qui se marier, alors qu’elles commencent à vieillir (ne vous inquiétez pas, on n’est pas périmé à la trentaine, loin de là !). Les réflexions qui se répétaient inlassablement ont fini par lui donner envie d’écrire un titre sur ces femmes, et comme dans Trait pour trait où elle n’était pas tendre avec sa « elle » adolescente, elle dresse ici un portrait très amusant de ces femmes en crise.

Tous les japonais sont pédoCar encore une fois, s’il y a bien un aspect dans lequel Higashimura brille, c’est dans l’humour (mais pas que, on y reviendra). C’est bien simple, ce manga est encore une fois à mourir de rire, entre les comportements des personnages et les punchlines incessantes, la mangaka a un sens du dialogue vraiment au top, le tout servi par une mise en scène qui renforce l’impact des répliques. Elle n’hésite pas à utiliser des métaphores visuelles pertinentes pour souligner l’état émotionnel de son personnage principal, comme lorsqu’elle subit une amère déception sentimentale où l’on voit la foudre lui tomber dessus et pulvériser le sol.

Ainsi, entre un aspect outrancier parfois qui paradoxalement appuie la tonalité réaliste de l’histoire, on ressent parfaitement les difficultés de Rinko et de ses copines, le tout avec une grosse dose d’humour qui n’empêche pas une certaine mélancolie. Et ça c’est très fort. Car le titre, bien qu’à mourir de rire (j’insiste là-dessus), est aussi passionnant dans sa description de trentenaires en crise dans une société japonaise qui n’est pas facile pour les femmes, encore plus quand elles commencent à vieillir. Et Akiko Higashimura n’hésite pas à mettre en avant les défauts de ces femmes, comme par exemple le fait qu’elles aient pris de haut pendant des années leurs anciennes camarades qui se mariaient avec le premier venu, et qui au final se retrouvent seules et pas franchement heureuses.

Mais il n’y a pas que la recherche de mec dans la vie ! Il y a aussi la picole (beaucoup de picole) et le travail (beaucoup de travail), car Rinko le dit bien, la meilleure arme d’une trentenaire célibataire, ce sont des économies ! J’ai trouvé sur ces points passionnant de voir le portrait de femmes indépendantes, loin du cliché (visiblement toujours en cours au Japon) de la femme mariée qui reste à la maison. Si ces femmes cherchent à avoir quelqu’un, elles n’en restent pas moins des individus libres et volontaires.

Grosse désillusionDe tout ça découlent évidemment des situations comiques percutantes, avec beaucoup de réflexions pertinentes sur la place de la femme dans la société japonaise. Higashimura ayant vécu un premier mariage malheureux, terminant mère célibataire, elle a vécu à la dure et s’est imposée en tant que meuf qui déchire, élevant des gosses tout en faisant des mangas (soit deux activités épuisantes, et elle les a fait en même temps !), on sent le poids du vécu dans ce titre qui sait vraiment pointer du doigt des choses intéressantes.

Mais on en retient surtout ces portraits de femmes, et ces personnages particulièrement bien écrits. Rinko en tête, bien entendu, mais ses copines sont également très réussies, tout comme les personnages masculins. De ça découle un réseau relationnel qu’on prendra un plaisir dingue à voir évoluer, à n’en point douter. Ainsi, si la série est comparée à Sex and the City (que je n’ai jamais vu), et que Friends est évoqué au détour d’un dialogue, on trouve clairement ce côté sitcom dans ce premier tome, où le cœur du récit est l’évolution des rapports entre les différents personnages.

Pour finir, impossible de ne pas aborder l’esthétique reconnaissable au premier coup d’œil d’Akiko Higashimura. Pour utiliser des termes simples, c’est beau à se damner ! Son style pour dessiner les visages est magnifique, et j’adore aussi les choix vestimentaires qu’elle fait pour ses personnages. De plus, son style travaille parfaitement le tempo comique et vient renforcer l’humour décapant du titre. Mais elle sait aussi proposer des planches qui magnifient la tonalité mélancolique de certains passages. Pour dire les choses simplement, elle sait adapter son esthétique à chaque changement de ton de son récit, pour toujours tirer le meilleur parti de ses séquences, et ça ce n’est pas donné à tout le monde.

En conclusion, je ne sais pas si j’ai bien trouvé les mots pour décrire la qualité de cette lecture. Pour moi, on est déjà au-delà du coup de cœur tant je me suis marré en lisant, tout en étant passionné par le déroulement du récit et par les personnages dépeints. Je trouve que Rinko est déjà un personnage formidable, et j’ai tellement hâte de découvrir la suite de ses aventures. Un premier tome qui fait souffler un vent de fraicheur énorme, tant c’est fun, intelligent, passionnant dans ce qu’il raconte. En bref, une énorme pépite dont on n’a pas fini de reparler par ici ! En un mot : INDISPENSABLE !


Et parce que les copains aussi aiment bien ce titre et qu’un maximum d’avis sont les bienvenus pour vous convaincre, voici ce qu’ils/elles en ont dit :

Chroniques d’un Vagabond
Minimouth Lit

38 commentaires

  1. Je suis contente pour toi de te voir lire des titres aussi enthousiasmants ! Même si je ne vais pas m’arrêter sur celui ci parce que le sujet ne me parle pas du tout. C’est bien toutefois de voir des personnages féminins indépendants qui bossent, j’aurais juste préféré qu’elles ne cherchent pas forcément à entrer dans le moule mariage / famille 😅 y’a d’autres choses dans la vie…

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    • Avec grand plaisir, j’espère que ça te plaira !
      Le Lézard Noir est un excellent éditeur, ses ouvrages sont plus chères car ils ont fait le choix de plus gros format, mais je trouve la qualité au rendez-vous à la fois concernant l’objet et les titres qu’ils choisissent.

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  2. Vu qu’Higashimura est parvenue à concilier deux activités très épuisantes, cela donne presque l’impression qu’elle s’est servi de son travail « TTG » pour évacuer ces mauvais souvenirs.

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  3. Si si tu as trouvé les mots justes !
    Je partage ton coup de coeur pour l’humour de l’autrice qui cache un portrait grinçant de la vie des femmes au Japon à notre époque. Je trouve que ça sonne également très juste pour nous occidentaux sur plus d’un point.
    Par contre, j’avoue que parfois je trouve la narration un peu trop dense et que ça me freine dans mon engouement. Cependant, je me suis vraiment marrée. J’ai trouvé ce groupe de copines tonitruant et il me tarde de plus découvrir les autres quand même 😀

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  4. « je ne sais pas si j’ai bien trouvé les mots pour décrire la qualité de cette lecture » Tu as parfaitement réussi ! ton article est vraiment très riche, montre très bien tout le plaisir que tu as eu à cette lecture et donne énormément envie de lire ce manga. Bon ok, j’étais déjà convaincue avant car j’adore cette mangaka mais là, j’ai envie de courir en pyjama chez mon libraire (fermé à cette heure-ci) pour acheter ce 1er tome. XD

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    • Merci beaucoup pour ce commentaire, ça me fait très plaisir ! Surtout que j’ai tendance à douter et quand un titre est un tel coup de cœur j’ai vraiment peur de ne pas arriver à le retranscrire. J’espère qu’il te plaira autant qu’à moi et j’aurai grand plaisir à lire ton avis !

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  5. Je me gardais cet article pour ce petit temps de battement avant d’aller me coucher et c’était très agréable.
    Il y a eu beaucoup de discussions et je n’aurais pas grand-chose à rajouter à tout ceci mais je viens quand même inscrire ma petite tête dans les commentaires de cet article.

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  6. Si le titre ne m’attirait pas parce que peu évocateur pour moi (pas du tout, à vrai dire) et la couverture aurait eu tendance à me refroidir, ton avis apporte un autre éclairage sur ce manga dont l’humour semble particulièrement affûté, un point que j’apprécie toujours beaucoup. Quant au portrait de ces femmes japonaises, tu en parles très bien et donne envie de creuser la question d’autant qu’un vent de modernisme semble souffler…

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