Le Pacte de la mer, premier manga de Satoshi Kon

Le Pacte de la mer

Le tout premier manga de Satoshi Kon, artiste majeur à la fois du manga mais également de l’animation japonaise (voire du cinéma tout court) fait son grand retour dans la collection Graphic de Pika, avec une nouvelle charte visuelle de toute beauté, permettant de faire honneur à un titre particulièrement envoûtant. L’occasion pour moi de découvrir cet artiste incontournable.
Je dois cependant apporter une petite précision avant de commencer, car on pourrait me reprocher de parler de « tout premier manga » concernant Le Pacte de la mer. Pour être plus précis, il s’agit de la première histoire « longue » de l’auteur, qui avait auparavant publié une histoire courte nommée Toriko. Cette histoire est disponible dans le recueil Fossiles de Rêves, également édité dans la collection Pika Graphic et qui fera par ailleurs son retour le mois prochain dans une nouvelle charte visuelle.
Quoi qu’il en soit, Le Pacte de la mer est un moment important dans la carrière professionnelle de Satoshi Kon, et l’éclosion au monde d’un auteur à part entière.


Je tiens à remercier Pika pour l’envoi de ce titre, d’autant plus que cette édition en grand format est de toute beauté. La couverture est magnifique, et l’impression est de qualité, sur un papier très épais du meilleur effet, qui justifie pleinement les 15€ que coûte ce bel ouvrage. Avec en bonus une petite introduction par Jean-Pierre Dionnet, et une postface signée par l’auteur, qui donne une tonalité particulière à cette lecture, j’y reviendrai. Un grand merci à l’éditeur donc, et je vous invite, comme d’habitude à faire un tour sur la page dédiée sur le site de Pika pour en savoir davantage.


Satoshi Kon, un artiste majeur

Avant d’entrer dans le vif du sujet et de décortiquer le titre, je ne pouvais pas ne pas avoir un petit mot pour son auteur, Satoshi Kon. Je ne suis malheureusement pas un grand connaisseur de son oeuvre puisque Le Pacte des mers est le premier manga qu’il a écrit que je lis, et je n’ai vu que sa série animée, Paranoia Agent, il y a plus de 10 ans. Cependant, il est intéressant de noter que c’est un nom qui ne m’était pas inconnu, même à l’époque où je ne m’intéressait pas aux œuvres japonaises.

Satoshi Kon

Car il faut savoir que Satoshi Kon, mangaka et réalisateur, a eu un impact important sur le cinéma mondial, ses films ayant influencé de nombreux cinéastes de premier plan. On cites notamment beaucoup l’influence de son travail sur Darren Aronofsky ainsi que sur Christopher Nolan (Inception serait très influencé par Paprika). Je ne peux pas développer ce point tant que je n’ai pas vu de films de Satoshi Kon, mais ces influences ont été largement évoquées au fil des années si bien qu’il est difficile de ne pas en avoir entendu parler si l’on s’intéresse au cinéma hollywoodien contemporain.

Et si il est un cinéaste majeur et reconnu, malheureusement décédé il y a 10 ans à l’âge de 47 ans, il est également mangaka. Il explique d’ailleurs dans la postface du Pacte de la mer que sa carrière de cinéaste a totalement éclipsé celle de mangaka, chose qu’il regrette car il souhaitait continuer à explorer les deux médias. En tant que mangaka, il a été le protégé de Katsuhiro Otomo, travaillant notamment sur Akira en tant qu’assistant. Leur collaboration dépassera le cadre du manga puisqu’ils se retrouveront dans le monde de l’animation. Autre grand nom à avoir pris Kon sous son aile : Mamoru Oshii, avec qui il travaillera sur Patlabor ainsi que sur le manga inachevé Seraphim.

Satoshi Kon était donc un artiste touche à tout, qui a su gagner le respect et l’estime de ses pairs et dont l’impact est encore aujourd’hui majeur auprès des cinéastes mondiaux. Il nous laisse malheureusement une oeuvre assez faible en terme de volume, sur 20 ans d’activité, mais dont Dionnet souligne la complétude tant tout ce qu’il a réalisé représente une forme d’accomplissement.

Nous allons donc voir de quoi il en retourne avec ce premier manga, qui offre une belle porte d’entrée dans l’oeuvre de l’auteur.

Le Pacte de la mer, un manga d’auteur

La première chose qui m’a frappé à la lecture du titre est son caractère extrêmement aboutit pour un premier essai. Alors que le titre est l’oeuvre d’un jeune auteur de 27 ans, il traite d’emblée de thématiques riches, profondes, qui pourraient paraître vues et revues (le rapport à la nature et à une forme de spiritualité, la dualité ville/campagne), mais les développe avec tant de talent et de pertinence que la réussite de l’entreprise ne peut qu’être soulignée. Voyons tout d’abord de quoi parle ce titre.

La légende raconte que les habitants de la ville portuaire d’Amide auraient passé un pacte avec une sirène. En échange des soins attentionnés qu’ils prodiguent à son œuf, elle leur assure prospérité. Mais la construction d’un complexe touristique menace cet équilibre, et le débat fait rage. Partagé, Yôsuke a un étrange pressentiment. Et si la légende était vraie ? Les hommes ne devraient-ils pas redouter la colère de la mer ?

Comme je l’ai dit, le manga aborde des thématiques qui peuvent être vues comme assez « classiques », mais force est de constater que Satoshi Kon les développe avec un certain talent. Tout d’abord, il arrive à rendre le contexte global du titre extrêmement crédible, en traitant notamment avec soin et réalisme de la vie dans la petite ville. Ce que j’entends par là, c’est qu’on sent que les différentes instances de la ville sont interconnectées mais ont des objectifs divers, ce qui va attiser certaines tensions. Que ce soit la municipalité, les promoteurs ou les habitants, chacun voit les choses à sa façon, et Kon évite avec bonheur une forme de manichéisme qui voudrait qu’il y ait d’un côté des gentils proches de la nature et des méchants souhaitant la détruire pour le profit.

P.62Le fait que la ville soit peu attractive permet de justifier les transformations qui sont sur le point de s’opérer, et ne donnent pas totalement tort à l’entreprise de modernisation. Yôsuke n’est d’ailleurs pas fondamentalement en désaccord avec ceci, souhaitant lui aussi quitter cette ville qui n’a pas grand chose à lui apporter. C’est notamment quelque chose d’indispensable s’il souhaite poursuivre des études. Ainsi, la distinction entre la vie citadine et la vie campagnarde est mise en avant avec les aspects autant positifs que négatifs des deux. De ce fait, si le titre est une fable mettant en avant le lien à la nature, on voit également que les choses sont plus compliquées qu’un discours binaire, ce qui est très plaisant.

De même, la question de l’héritage familial et des traditions est mise en avant avec le père mais également le grand-père de Yosuke. Ce dernier est obsédé par l’idée d’honorer le pacte avec les sirènes, alors que le père de Yosuke est davantage tourné vers la modernité et rejette cette tradition, au point de vouloir amorcer les changements dans la ville, quand bien même, de par son statut d’homme de foi, il devrait en tout logique vouloir maintenir une forme de tradition. Ce qui fait que Yosuke, prit entre ces deux visions, ne sait pas vraiment laquelle est la sienne. Il est également privé de sa mère, décédée alors qu’il était enfant, ce qui lui enlève un autre repère.

Et si finalement les tensions éclatent, c’est aussi parce qu’on ne peut pas totalement rejeter les différentes façons de voir. Développer la ville et son attractivité semblent en effet ici une question légitime, mais certains semblent nous dire qu’on ne peut pas le faire n’importe comment et à n’importe quel prix. Ainsi, Satoshi Kon se réapproprie la thématique ultra classique de l’opposition entre tradition et modernité en la développant dans un contexte réaliste et proche de nous. Et surtout, il évite l’éloge de la vie simple et montre de façon honnête les avantages et inconvénients des deux modes de vie. C’est surement une des plus grosses qualités du titre à mes yeux.

Mais c’est loin d’être la seule. Je pense notamment à l’esthétique de l’auteur qui est déjà très assurée pour un coup d’essai. On sent clairement l’influence d’Otomo du point de vue visuel, en particulier dans le design des personnages. Et au-delà de cet aspect, Satoshi Kon sait déjà avec bonheur jongler entre une esthétique réaliste et des éléments plus fantastiques avec la présence de la sirène, figure évanescente dont on se demande presque si elle existe, l’auteur jouant avec le point de vue afin de rendre ces apparitions incertaines. En bref, que ce soit dans des pages plus découpées ou des illustrations en pleine page, l’auteur maîtrise son trait et offre de très belles choses visuellement.

Ainsi, de la fluidité globale du titre à sa richesse thématique en passant par l’ambiance particulière qui est installée, Satoshi Kon prouve déjà une belle maîtrise de son art dans ce premier titre qui mérite clairement d’être découvert ou redécouvert. D’autant plus que, comme je l’ai déjà souligné, l’édition grand format de la collection Pika Graphic rend particulièrement honneur au travail de l’auteur.

En conclusion

Étant assez obsédé par la question de l’auteur dans le domaine des arts quels qu’ils soient, je ne pouvais pas ne pas m’intéresser à Satoshi Kon. Il me semblait de ce fait naturel d’orienter mon article sur la question de l’auteur, compte tenu de la place importante qu’a ce mangaka-cinéate. Et le fait que Le Pacte de la mer soit son premier ouvrage rendait ceci d’autant plus naturel. Ce fut donc pour moi l’occasion de découvrir une facette un peu oubliée de la carrière de Satoshi Kon (il explique lui-même dans la postface du titre que sa carrière de réalisateur semble avoir totalement occulté celle de mangaka, alors qu’il tenait à cette double étiquette).

Que ce soit dans la préface de Dionnet ou la postface de Satoshi Kon, on ressent, du moins je trouve, quelque chose de particulier vis-à-vis de ce titre. C’est évidemment influencé par le fait que l’auteur soit mort prématurément à 47 ans et qu’il est devenu un cinéaste majeur après ce passage éclair dans le monde du manga. Et pour moi, ce sont des choses que je ne peux pas dé-corréler de ma lecture, de ce fait, tous ces éléments sont venus l’enrichir et étoffer sa tonalité émotionnelle et thématique. C’est un de mes plaisirs, quand je lis une oeuvre d’un auteur important dont l’apport est très marqué.

Pour finir, Satoshi Kon déplorait que son travail de mangaka soit éludé au profit de celui de cinéaste, je pense donc que le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre est de lire ses mangas, en plus de regarder ses films. C’est en tout cas ce que je vais faire, car les grands auteurs méritent qu’on leur accorde du temps.

18 commentaires

  1. Moi je me rappelle de lui par son tout premier film animé : Perfect Blue. CE film reste encore pour moi une pépite. J’ai d’ailleurs pas loin de mon bureau une image de Mima, elle ne me quitte jamais. C’est d’ailleurs profondément étrange que je puisse te dire le nom de l’héroïne alors que je n’ai pas vu le film depuis plus de 20 ans. J’avais eu la chance de le voir au cinéma et ce fut une claque. Encore aujourd’hui j’en reste marqué.
    Il y a des oeuvres comme ça qui marque à jamais. Il serait peut-être temps pour moi de retourner dans son univers…

    Aimé par 1 personne

    • Franchement je ne suis pas étonné. Comme je l’ai dit dans l’article, Satoshi Kon est un nom très connu pour moi avant même d’avoir consommé une seule de ses oeuvres du fait de l’impact qu’il a eu sur le cinéma mondial en très peu de films.
      Et étant obsédé par la notion d’auteur, j’ai très envie de voir tout ce qu’il a fait. En principe Pika va m’envoyer Fossiles de rêves, son recueil d’histoires courtes, le mois prochain. Et si j’ai le temps, j’irai chercher en médiathèque certains de ses ouvrages que j’ai vu lors d’une visite.

      J’espère voir ses films au plus vite, et quand ce sera fait j’en parlerai forcément d’une façon ou d’une autre, comme ça on aura l’occasion d’approfondir les choses !

      Aimé par 1 personne

      • A l’époque j’avais récupéré des petits dépliant publicitaires du film. Je me rappelle que tout le monde avait été bouleversé par cette oeuvre que ce soit les journaliste ou les otakus. C’était un véritable consensus.
        Je me rappelle aussi que pour sa tournée « Drowend world tour » de 2001, Madonna avait utilisé des images de Perfect Blue en arrière plan d’une de ses prestations. La preuve que Perfect Blue avait vraiment bouleversé beaucoup de monde. Il faut que je le regarde à nouveau !

        Aimé par 1 personne

  2. […] Le pacte de la mer de Satoshi Kon L’article date de ce matin, c’est vous dire ! J’étais intriguée depuis l’annonce de l’éditeur mais la chronique enthousiaste de l’Apprenti Otaku l’a ajouté directement à ma wishlist. J’aime la thématique de l’écologie mais je trouve que c’est de plus souvent vu et revu, comme si les auteurs manquaient d’imagination. Ici, selon lui, c’est assez différent donc j’ai hâte de me plonger dedans ! […]

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