La Virginité passé 30 ans – Enquête en manga sur un trouble japonais

La virginité passé 30 ans

Depuis sa sortie française en 2018, La Virginité passé 30 ans a fait beaucoup parler de lui, et à raison. Ce manga très particulier a souvent été cité comme une des BD incontournables de 2018, de par la thématique traitée et l’angle avec lequel elle est abordée. Car on n’est pas là dans une fiction, ni dans un manga autobiographique, mais dans une enquête quasiment sociologique, que l’on doit à Atsuhiko Nakamura, journaliste spécialisé dans des questions qui touchent à la sexualité (notamment la pornographie), mise en images par Bargain Sakuraichi (l’auteur de Ladyboy VS Yakuzas entre autres). Ainsi, l’ouvrage brosse le portrait de 8 « puceaux tardifs » rencontrés par l’auteur, à raison d’une personne par chapitre, qui s’achève toujours par un commentaire écrit du journaliste, afin de compléter son analyse.

L’expression « puceau tardif » désigne des personnes toujours vierges après 30 ans, phénomène loin d’être marginal au Japon puisqu’un quart des hommes entre 35 et 50 ans le sont, soit 4 millions de personnes. Un phénomène sociétal d’importance donc, qui peut être corrélé avec des évolutions globales japonaises, comme la baisse de la natalité, la diminution du nombre de mariages arrangés, ou des facteurs culturels favorisant une forme d’enfermement. C’est tous ces éléments qui sont évoqués, explicitement ou en filigrane, dans ce manga, et qui en font tout l’intérêt. Car au fil des portraits édifiants que Nakamura nous donne à voir, on ressent surtout une forme d’échec social, abandonnant des personnes vulnérables et troublées…

Il est important cependant de signaler que cette enquête est plutôt d’ordre journalistique et n’a donc pas la rigueur d’un travail sociologique. Par exemple, l’auteur ne cache pas son mépris vis-à-vis de certaines des personnes qu’il a rencontrées, ou au contraire de l’empathie qu’il a eu pour d’autres, là où une enquête sociologique aurait en principe davantage de distance concernant les sujets d’étude, et n’émettrait pas de jugement. Mais l’absence de réelle rigueur scientifique n’empêche pas cette enquête d’être passionnante, et de pointer du doigts des éléments importants de la culture japonaise.

De même, l’esthétique très particulière du dessin peut rebuter, et a même prêté à de nombreuses critiques, certains considérant d’ailleurs que le visuel nuit au discours du manga. Car loin de mal dessiner, Sakuraichi utilise surtout son talent d’illustrateur pour mettre en avant l’aspect dérangeant des personnes évoquées. On a droit à des photos de certains d’entre eux, permettant de voir que les illustrations ont une certaine fidélité, mais le mangaka exagère tout de même de nombreux points, les rendant bien souvent « dégueulasses » au sens propre du terme. Ils sont transpirants, souvent en slip, et lâchent régulièrement des gros pets qui donnent un effet comique mais surtout les ridiculise et semble vouloir transposer visuellement les troubles des personnes.

Otaku

Me concernant, j’ai trouvé ce point intéressant car il appuie le côté émotionnellement et idéologiquement engagé du titre. Car Nakamura n’est pas tendre dans les portraits qu’il brosse des différents personnages, même si on ressent une certaine peine pour certains. Il met l’accent sur les éléments sociologiques qui les a poussés à se retrouver en marge de la société, et sur la souffrance extrême de ces gens. Mais cela ne l’empêche pas d’être très sévère avec certains, expliquant en quoi leurs problèmes sociaux sont des éléments nuisibles à la société (je pense notamment à une personne avec qui il a travaillé qui harcelait ses collègues et faisait des attouchements aux femmes âgées… Dans ce genre de situation, évidemment que le dessiner sous des traits immondes a du sens).

Fantasme de femmes viergesEt ces différents portraits d’hommes d’horizons divers permettent de vraiment mettre l’accent sur un problème systémique qui n’est pas l’apanage d’un milieu ou d’une typologique particulière de personne, mais bien quelque chose de profondément ancré dans la culture du pays qui ressort d’une façon terrible. On fera la connaissance d’un otaku vivant uniquement pour sa passion, d’un homme se forçant à avoir des relations homosexuelles pour se persuader qu’il déteste les femmes, d’un acteur porno qui même dans le cadre du travail n’avait pas de relations sexuelles (et qui a fini par se suicider), ou encore d’un membre de la fachosphère japonaise érudit et socialement intégré.

En découle le constat d’un échec terrible de la société japonaise, qui pourrait selon moi être transférable à beaucoup de sociétés (toutes ?). Si les spécificités culturelles du pays font que ce problème est particulièrement probant là-bas, on peut faire des constats similaires par chez nous. Les cas de personnes ayant des problèmes d’intégration sociale et qui ont des comportements inappropriés sont également légion, et la question des « puceaux tardifs » peut aussi se poser ici, même si les chiffres semblent montrer que l’on atteint pas des cas aussi importants qu’au Japon.

Car si l’auteur explique que la sexualité de chacun et chacune relève de l’ordre du privé, c’est surtout les causes et l’impact de cette virginité tardive qui est pointée du doigt. La virginité tardive semblant être un symptôme de quelque chose de plus grave, de troubles psychologiques plus importants (avérés dans le cas de certaines des personnes évoquées), qui peut mener à une vie de souffrance, mais aussi à causer des souffrances autour de soi.

Ainsi, le titre n’a pas fait parler pour rien. Il pointe du doigt, avec force et intelligence et non sans une certaine sensibilité, un phénomène sociétal important au Japon. En cela réside toute la richesse et l’intérêt de ce manga très particulier mais surtout passionnant, et c’est pour cela que selon moi, il est une lecture incontournable si on s’intéresse à la culture et à la société japonaise.

22 commentaires

  1. Très intéressant. Tu as attisé ma curiosité. Par contre, l’idée d’exagérer les traits pour rendre le dessin « repoussant », je ne sais pas trop si c’est une si bonne idée. Je pense que cela aurait peut-être plus d’impact avec un travail « neutre ».

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  2. Effectivement rien qu’en voyant les dessins on peut lui reprocher sa façon de se représenter les puceaux tardifs. Mais cependant, dans ce qu’ils disent (les extraits que tu montres), je pense que c’est certainement représentatif au Japon, sans forcément être une généralité… C’est caricatural. Je ne sais pas si je le lirais du coup mais c’est très intriguant !

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    • Comme je l’ai dit, le fait que ce soit une enquête journalistique et non sociologique fait qu’il y a un parti pris clair. Et le visuel le retranscrit.

      Après les différents portraits ne sont pas tous aussi hards, et certains font même énormément de peine.

      Disons que je ne pouvais pas ne pas évoquer cette esthétique très marquée, mais selon moi elle ne doit pas être un frein car c’est vraiment un ouvrage passionnant.

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  3. Hey ! Je dois dire que je n’en ai jamais entendu parler et pourtant à sa sortie je travaillais en librairie et j’avais fait le salon du livre de Paris .. En tout cas, l’aspect esthétique peut être discutable il est vrai mais tout le fond derrière est réellement intéressant. C’est vrai que l’aspect sexuel est très tabou au japon en société mais pas dans les bas fonds. je sais pas si tu vois ce que je veux dire >.< Je me note ce titre, pour le feuilleter à l'occasion.

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  4. J’en avais entendu parler mais j’avoue que les dessins m’ont rebuté et ont donné un aspect négatif au récit. Du coup je n’ai jamais voulu le lire même si le sujet m’intéresse beaucoup.
    La société japonaise est terrifiante, elle broie les gens. Moi j’ai été au Japon pour des vacances et j’ai ressenti un poids énorme sur les personnes. C’est littéralement dans l’air. Si avec mon mari on aurait aimé rester plus longtemps, nous voulions aussi rentrer rapidement en France pour la liberté qui se dégage de nos vies ici.
    En fait le Japon est très en retard sociétalement parlant. Si l’économie a bondit, la société n’a pas suivi. Les principes qui régissent la vie japonaise sont issus de traditions très vieilles, pas du tout en accord avec le monde dans lequel on vit aujourd’hui.
    La société japonaise a beaucoup de chemin à faire. Quand je pense aux femmes, c’est encore pire ! mais le sujet n’est pas là 🙂 . Je vais voir s’il n’est pas en médiathèque du coup.

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    • Je ne connais pas trop le Japon et sa culture, c’est surtout l’image qu’on en a à travers mes médias et la fiction, mais tout ce que tu me dos semble être palpable dans ce qui se dit concernant le pays et sa société. Donc je ne suis pas franchement étonné.

      Effectivement, l’esthétique du titre est un frein pour pas mal de monde, mais si on passe ce cap, c’est vraiment quelque chose de passionnant et qui prend aux tripes.

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  5. Le sujet est atypique et le contexte japonais m’intéresse beaucoup, le Japon me fascinant. Si naturellement, j’aurais eu tendance à favoriser une approche sociologique pour sa rigueur, un angle journalistique peut avoir un impact autre et tout aussi intéressant. Je vais essayer de le trouver en mediathèque, les dessins me rebutant un peu trop pour un achat…

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    • Comme en 2018 j’étais déjà un monsieur BD dans la médiathèque où je travaille, je me tenais informé et il était vraiment dans beaucoup de listes des incontournables de l’année !
      Et comme le sujet m’intéressait, j’ai fini par me l’acheter avant le confinement.

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