Découverte des classiques : L’École emportée de Kazuo Umezu

L'école emportée

Dans ma quête infinie de culture mangaesque (mais que l’on pourrait étendre à d’autres domaines), j’aime aller vers les classiques. J’en avais déjà parlé quand j’ai abordé L’histoire des 3 Adolf d’Osamu Tezuka, mais je trouve une forme de plaisir à enrichir mes connaissances en découvrant des œuvres plus anciennes, dont l’écriture et l’esthétique est différente de ce à quoi je suis habitué.

Et L’École emportée est un titre qui est arrivé à point nommé pour moi. D’une part il s’agit d’un classique des années 1970, de Kazuo Umezu, un auteur que je n’avais jamais lu, et en plus c’est un manga horrifique, genre que j’ai très peu lu jusqu’à présent. Et pour ne rien gâcher, c’est un excellent manga ! Voyons donc ensemble en quoi ce titre mérite encore aujourd’hui le coup d’œil, en commençant par contextualiser tout ça.

Un peu de contexte

Je ne vais pas prendre trop de temps pour resituer l’auteur, car comme je l’ai signalé, il s’agit du premier titre que je lis dans sa bibliographie. Mais il me semblait intéressant d’en parler un peu quand même car Kazuo Umezu est un mangaka majeur dans le domaine de l’horreur, quand bien même il a commencé par la comédie romantique. Né en 1936, il débute sa carrière professionnelle à 19 ans, en 1955 et va rapidement devenir un pionnier dans le domaine du manga d’horreur.

Il est connu notamment pour La Femme Serpent, Orochi, Baptism ou encore Je Suis Shingo (toutes disponibles chez Le Lézard Noir à l’exemption de Baptism, édité par Glénat). En France, L’École emportée est son titre le plus connu et est disponible depuis 2004 et facilement trouvable chez Glénat en 6 tomes, alors qu’elle avait à l’origine été publiée en 11 volumes.

Mais au Japon, le titre a été prépublié entre 1972 et 1974 dans le Weekly Shonen Sunday de Shogakukan. J’ai d’ailleurs été très étonné de voir qu’il s’agissant d’un shonen compte tenu de la violence du titre. Même si elle n’est pas si graphique que ça (j’y reviendrai). On est donc face à un titre qui va bientôt avoir 50 ans, mais comme nous allons le voir, il vaut toujours clairement le coup d’œil.

Pour ce qui est de son impact et de son passage à la postérité, on peut déjà signaler qu’il a obtenu le prix Shogakukan en 1975, et qu’il a connu une adaptation en film live en 1987 ainsi qu’en drama en 11 épisodes en 2002. Ce n’est pas anodin que même après 30 ans, des artistes aient voulu revenir vers cette histoire car, nous allons le voir, le message de l’œuvre est toujours d’actualité.

Résumé de l’œuvre

L’École emportée est donc un récit horrifique dans lequel on suit le jeune Sho, qui après une dispute avec sa mère s’en va à l’école en colère, promettant de ne plus jamais la voir. Et alors que c’était des paroles en l’air, tout cela va finalement se réaliser puisque suite à un tremblement de terre, l’école et toutes les personnes qui l’occupent vont disparaître pour se retrouver projetés on ne sait où.

Le titre conserve une forte aura de mystère pendant une grosse partie du récit, mais chaque élément trouvera une réponse à un moment où à un autre de l’histoire. Et c’est très bien ainsi.

On a donc un manga dans lequel des enfants et quelques adultes (qui ne vont pas faire long feu) doivent survivre au sein de l’école, et où les menaces extérieures ne vont faire que se multiplier. Un des éléments qui accuse d’ailleurs l’âge de la série selon moi est le peu d’importance accordée à la cohérence globale de ces menaces. Mais cela ne gène en rien à la lecture, tout comme le schéma narratif assez répétitif de l’ordre de : on recherches des informations sur ce monde, une menace arrive, on cherche et trouve des moyens de l’écarter, et on reprend nos recherches.

ShoIl y a un fort aspect « survie » dans l’histoire, puisque le but est quand même de regagner le monde normal, tout en évitant de mourir face aux différentes menaces, qui revêtent par ailleurs un aspect symbolique intéressant. Le mangaka ayant expliqué que le titre était centré autour de la notion de peurs infantiles (d’où le fait que les enfants soient les personnages principaux), que ce soit la peur de l’inconnu, des adultes et autres. Mais il y a aussi un fort côté Sa Majesté des mouches (chef d’œuvre littéraire de William Gilding) avec ces enfants qui forment une micro société coupée du monde et les dérives qui s’en suivent. Mais bien que le postulat soit proche, le traitement est très différent et les deux œuvres me semblent proposer un message également bien différent.

Ceci étant dit, voyons maintenant quels éléments du récit accusent le poids des années, mais pourquoi il reste malgré tout un titre très intéressant à découvrir.

Une esthétique et une écriture datées mais qui conservent de leur impact

Comme je l’ai rapidement évoqué, le titre est ancré dans son époque sur plusieurs aspects. L’esthétique du manga sent bon les années 70, ce qui n’est pas un mal du tout. Si on ne trouve pas vraiment d’audaces formelles, que ce soit dans le dessin ou le découpage, il y a une vraie efficacité globale et surtout, un charme un peu désuet qui s’en dégage.

Prends ça sale prof !Et l’aspect horrifique est aussi ancré dans son époque puisqu’on trouve finalement très peu d’effets gores en dépit du grand nombre de morts et de sévices de toutes sortes infligés aux enfants. Cela peut rendre la lecture plus acceptable pour les lecteurs et lectrices plus impressionnables, et je me dis aussi que ça justifie le fait qu’il ait pu être publié en tant que shonen. Même si on a droit à quelques décapitations et démembrements, ils sont traités de façon relativement « propre » ce qui fait qu’un adolescent ne devrait pas sortir traumatisé de la lecture, en plus de se projeter plus facilement dans les figures enfantines du récit.

La ferme !
« Désolé de t’en avoir mis une, mais tu m’as poussé à bout, gourgandine ! »

Concernant l’écriture, ce point aussi a vieilli sur certains aspects, tout en ayant également une grande modernité sur d’autres, ce qui est peut-être le plus étonnant. J’ai par exemple trouvé l’intelligence globale et la façon de s’exprimer de ces enfants, pourtant si jeune, légèrement excessive, et il m’a fallu un temps pour m’y faire. De même, la caractérisation de certains personnages n’est pas ultra dense et les réactions et changements psychologiques sont parfois un peu brutaux. Rien de vraiment problématique dans la lecture, mais je pense qu’un titre plus contemporain prendrait davantage le temps de travailler certains personnages secondaires et certains événements pour leur donner davantage de corps.

Comme je l’avais déjà signalé, la structure narrative un peu répétitive fait aussi tiquer, avec les menaces qui s’enchaînent sans avoir toujours une réelle logique entre elles. J’ai tendance à penser qu’un manga actuel donnerait davantage de liant et chercherai davantage à justifier certains éléments.

Mais malgré son âge, le récit reste toujours très efficace dans l’ambiance angoissante qu’il pose et dans son rythme global. De même, malgré mes quelques critiques, on s’attache pas mal aux personnages, en particulier Sho et sa mère (qui bien qu’elle ne soit pas dans l’école a un rôle central). Ce qui fait que la lecture passe très bien et offre un divertissement qui garde vraiment une belle force malgré les années. Mais c’est surtout au niveau du message qu’il apporte que le titre m’a étonné par sa modernité.

Pour pouvoir développer ce point, je vais évidemment spoiler copieusement le titre, et je vous invite donc à ne pas aller plus loin si vous n’avez pas lu le titre, sauf si la curiosité vous pousse vraiment trop. Quoi qu’il en soit, j’espère qu’à ce stade vous aurez compris que je considère L’École emportée comme une excellente lecture, qui a très bien vieillit et dont le travail d’ambiance horrifique fonctionne encore parfaitement. Et si on aime voir des gosses morfler, on en a pour son argent ! Ceci étant dit, je vais désormais spoiler copieusement dans cette dernière partie.

Un message toujours d’actualité

Je l’ai dit dans mon résumé du titre, les différentes questions que l’on est amené à se poser trouvent toutes une réponse, à commencer par où l’école a été emportée. Il se trouve qu’elle a en réalité été transportée dans le futur, et que le monde autour de l’école est hostile et désertique, et ne dispose visiblement d’aucune ressource qui puisse être mangée.

On apprend à environ la moitié du récit que certaines créatures rencontrées sont en réalité une évolution de l’humanité, qui aurait survécu en mutant suite à la destruction de la nature par l’homme. On trouve une critique explicite de nos modes de vie capitaliste dans lesquels on surconsomme au détriment de la planète. J’ai été particulièrement étonné de voir qu’une histoire de plus de 50 ans abordait déjà cette problématique, et ça m’a même carrément fait froid dans le dos, puisque cela veut dire que la question ne date pas d’hier, et qu’on a vraiment tardé à tirer le signal d’alarme (qui n’est clairement pas du tout entendu encore aujourd’hui…).

C’est un point très intéressant et qui exemplifie bien en quoi aller vers des œuvres plus anciennes peut être passionnant. Au-delà du plaisir de se frotter à des esthétiques très marquées qu’on ne retrouve plus ou peu aujourd’hui, on peut voir quels étaient les thématiques et les questionnements de certains artistes. Et c’est sans doute ce rapport à nos civilisations et la mise en garde que Kazuo Umezu propose dans son récit qui m’a le plus marqué dans L’École emportée, même si je ne peux pas finir sans évoquer un dernier élément thématique important.

Car le rapport à la mère est vraiment un élément central de l’histoire. Les enfants ont été projetés dans un futur proche, mais Sho arrive à garder un contact avec sa mère qui se trouve au présent, et elle lui offre son aide à plusieurs reprises afin de survivre. On voit bien que l’auteur a mis en avant l’idée qu’il y aurait un lien particulier entre une mère et son enfant via cet élément. Alors certes, ça exclut un peu le père (à mon grand désarroi), mais il y a depuis longtemps une grosse croyance dans un lien qui dépasserait notre entendement entre les mères et leurs enfants du fait qu’elles les aient portés.

Cet élément, quoi qu’on pense de la question, est très réussi dans le récit car le personnage de la mère de Sho, de par sa volonté sans faille, arrive vraiment à toucher. De plus, cela vient appuyer l’autre thématique du récit, car en définivite, Sho va informer sa mère via le futur de ce qu’il risque d’arriver à l’humanité, afin que celle-ci puisse faire ce qu’il faut pour enrayer ce destin funeste. Le tout jusqu’à un final de toute beauté qui termine de mêler les deux temporalités du récit ainsi que ses thématiques principales, donnant une tonalité de conte moral au récit qui selon moi peut parler aussi bien aux enfants qu’aux adultes.

10 commentaires

    • Oui, j’avais aussi découvert dans ce cadre, et je les ai trouvés en médiathèque donc j’en ai profité. Effectivement, je trouve le titre vraiment accrocheur et intéressant. Peut-être un peu répétitif en terme de structure narrative, mais malgré tout c’est une lecture qui vaut vraiment le coup pour moi.

      J'aime

  1. Je n’avais jamais entendu parlé de cette œuvre ni de cet auteur.
    Je ne suis pas spécialement friand de l’horreur puisque mes seules expériences sont le film Shining et le manga Hideout. C’était très bien mais l’horreur ne me donne pas envie.
    Mais bon, l’histoire que tu nous a présenté m’a tout à fait l’air sympathique à lire. Peut-être que je saurai un jour si c’est grâce à toi ou à oeuvre en elle-même.

    Aimé par 1 personne

    • Avec grand plaisir !
      Ca me touche beaucoup ce commentaire car je me questionnais sur l’utilité de ce genre d’articles mais en lisant un retour comme ça, ça me motive d’autant plus.

      Après, je ne lis pas des gros classiques chaque semaine donc je ne sais pas à quel rythme je publierai ce type d’articles.

      Aimé par 2 personnes

  2. J’avais beaucoup aimé le tome 1 pendant le confinement, tu confirmes qu’il faut vraiment que je me penche sur le reste de l’oeuvre. Je suis ravie d’apprendre qu’il a bien vieilli et que la suite est de la même teneur (je n’ai pas lu le spoil pour me garder la surprise).
    Merci pour cette mise en avant 😉

    Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.