Premier contact avec… Chihayafuru de Yuki Suetsugu

Chihayafuru

Je pense que ça nous arrive à tous et toutes, de temps en temps, de découvrir une œuvre, et sans qu’on arrive vraiment à saisir pourquoi, on ressent quelque chose en particulier pour elle. On sent qu’elle nous appelle, qu’on a envie de plonger dedans et qu’elle ne nous fait pas tout à fait le même effet que les autres. On se retrouve face à quelque chose d’un peu plus fort qu’un coup de cœur. C’est compliqué à décrire, mais j’ai ce sentiment avec Chihayafuru, dont je n’ai pourtant lu que quatre tomes. Et bien que ce soit difficile d’expliquer en quoi cette série est déjà particulière pour moi, je vais quand même tenter de le faire ici, après une rapide présentation de la série.

Chihayafuru est un josei de Yuki Suetsugu, et est le seul titre de la mangaka disponible en France. La série a débuté en 2008 dans le magazine Be Love (Kodansha) et compte actuellement 44 volumes parus au Japon, pour 32 en France où la série est licenciée par Pika depuis 2012. Elle a également été adaptée en anime, avec déjà trois saisons à son actif. C’est donc une série au long cours. Je le précise car c’est quelque chose qui peut rebuter.

ChihayafuruEt loin de moi l’envie de dire aux gens ce qu’ils doivent faire, mais même si en effet débuter une série de plus de 30 tomes est compliqué, je pense que ça vaut le coup au moins d’essayer les premiers tomes, car une très bonne surprise pourrait se produire. Me concernant, je pense faire l’impasse sur quelques séries en cours pour en rattraper des plus longues, dont Chihayafuru en particulier. Cela me prendra plus d’un an pour me mettre un jour, mais la perspective d’accompagner la série et qu’elle m’accompagne également de son côté me fait une certaine émotion, je dois l’avouer.

Quoi qu’il en soit, la question de la durée des séries et de leur rythme de parution et complexe et on a tous et toutes des rapports différents à cela, chose que je respecte. Mais je tenais à dire que, de mon point de vue, il est bon parfois d’aller au-delà de ses appréhensions pour faire de belles découvertes. Mon but sera donc de vous donner envie d’aller vers le premier tome, et de voir ce que ça donne pour vous (et dans le pire des cas, il y a toujours la solution de se tourner vers l’anime, qui a apparemment bonne réputation).

Chihayafuru et le Karuta

Cette introduction assez longue étant passée, nous allons pouvoir entrer dans le vif du sujet et voir de quoi parle le manga. Commençons donc avec le résumé éditeur :

En sixième, la petite Chihaya fait la connaissance d’Arata, un nouvel élève qui vient de Fukui. C’est un jeune garçon mature et peu bavard qui cache un talent tout particulier : il excelle à un jeu appelé karuta, qui regroupe les cent poèmes traditionnels du Hyakunin Isshu. Chihaya est très impressionnée par sa capacité à ramasser les bonnes cartes en une fraction de seconde, avec une ardeur inégalée. Mais de son côté, Arata est cloué sur place par la disposition naturelle que semble présenter Chihaya vis-à-vis de ce jeu…

Ce résumé indique que Chihaya est en sixième, mais je tiens à préciser que dès le second tome, quelques années ont passé et les personnages sont alors lycéens. C’est important car l’écriture mettant énormément l’emphase sur les pensées et les émotions des personnages, on les appréhende différemment dans le premier tome et par la suite. Cependant, dès le début les éléments clés de la série apparaissent, à commencer par le karuta, une discipline que je ne connaissais pas du tout.

Hikaru
Hikaru no Go

Et dans la grande tradition des récits mettant en scène des jeux typiquement japonais, tels que Hikaru no Go ou March comes in like a Lion, un des enjeux est de rendre les parties intelligibles et palpitantes, tout en retranscrivant la passion des héros lorsqu’ils la pratiquent. Pour cela, la mise en scène est une des armes principales des mangakas. Je pense notamment au travail sur les postures et les mouvements des personnages, qui a une grande importance dans Hikaru no Go quand il s’agit de poser les pièces sur le Goban, exactement de la même façon que les mouvements des personnages de Chihayafuru sont parfaitement mis en valeur lorsqu’ils se jettent pour attraper les cartes.

ChihayaIl est d’ailleurs temps d’expliquer succinctement de quoi il en retourne au karuta. Sachant que je ne suis pas du tout spécialiste, je vais tenter de décrire de la façon la plus basique possible les choses. Il s’agit d’un jeu dans lequel les joueurs sont face à face, et doivent attraper des cartes sur lesquelles sont écrits des poèmes au moment où le récitant les récite (excusez la répétition…). Il faut donc allier observation, mémoire, concentration et rapidité pour espérer gagner, tout en ayant une bonne stratégie car chaque joueur dispose les cartes à sa guise dans son territoire. Je ne suis pas certain d’être très clair, mais le manga, lui, l’est parfaitement, et on apprend au même rythme que Chihaya les subtilités du karuta.

Et exactement comme pour le jeu de go ou le shogi, le karuta revêt une valeur culturelle qui apporte une belle plus value au manga, nous faisant découvrir un élément du Japon que nous ne connaissons pas forcément (le go et le shogi me semblent bien plus connus à l’étranger, sans qu’on en connaisse forcément les règles pour autant). Le jeu en lui-même est déjà un élément de culture japonaise, mais le fait que les poèmes soient au centre de tout cela lui confère une valeur supplémentaire, d’autant plus que parmi les amis et équipiers de Chihaya, on trouve Kana qui apprécie surtout les poèmes pour leur valeur en tant que telle, et pas pour le jeu. C’est par ce biais qu’elle se fera recruter par Chihaya et qu’elle finira par apprécier le karuta.

Car un des éléments importants du manga est que l’on voit comment naît une passion. C’est souvent le cas avec les mangas qui parlent de jeux ou de sport, puisqu’il est plus simple de familiariser les lecteurs avec les règles spécifiques à la discipline quand cela se fait par le biais d’un personnage novice. Ainsi, de la même façon que Hikaru ou Sakuragi (Slam Dunk), Chihaya est un personnage qui au début de l’histoire ne connait pas tellement la discipline pour laquelle elle va pourtant rapidement se passionner. Et personnellement, j’aime beaucoup ce type de structure, où l’on voit comment le personnage principal se retrouve happé par la passion. Et dans le cas de Chihayafuru, cela passe par le rapport à l’autre.

Chihaya, Arata, Taichi et les autres…

Chihaya se découvre une véritable passion pour le karuta au contact de son camarade Arata, véritable mordu de ce jeu dans lequel il brille particulièrement. De plus, elle remarque qu’un des cartes se nomme Chihayafuru, commençant donc comme son prénom, ce qui en fera sa carte fétiche. Et à ce duo se rajoute un troisième personnage qui aura une grande importance en la personne de Taichi, grand ami de Chihaya qui semble s’intéresser au karuta pour partager quelque chose avec cette dernière.

ChihayaJ’aime tout particulièrement la dynamique que ce trio apporte au récit, quand bien même Arata est rapidement évincé pour raisons familiales, mais on se doute que ce sera pour mieux revenir par la suite, du fait du lien qui les unit tous les trois. Car le karuta est une passion commune qui les rapproche et leur donne envie de se dépasser pour jouer en équipe. Je reviendrai après sur l’importance de la notion d’équipe dans le titre.

Avant cela, je tiens à mettre l’accent sur Chihaya, qui est un très beau personnage principal. C’est selon moi un élément très important quel que soit le type de récit, il faut qu’on éprouve de la sympathie pour les personnages et qu’on comprenne leurs motivations et leurs sentiments. Dans le cas de Chihaya, j’ai particulièrement apprécié le fait qu’elle soit une jeune fille pleine de vie, très investie dans sa passion mais aussi dans son rapport aux autres. On sent très rapidement à quel point ses amis sont importants pour elle, tout comme sa famille. Elle est un peu dans l’ombre de sa sœur qui est mannequin et pourtant, elle brille aussi à sa façon. On assiste d’ailleurs dans les premiers tomes à une scène très émouvante qui permet de comprendre qu’elle apporte autant de fierté à son père que sa sœur, quand bien même elle n’en avait pas réellement conscience.

Kana, Yusei et TsutomoEt Taichi et Arata sont également très réussis, l’un étant un meneur dans l’âme alors que l’autre semble plus effacé dans la vie de tous les jours, et se révèle lorsqu’il joue. Mais on trouve aussi une belle galerie de personnages secondaires gravitant autour d’eux, à commencer par les équipiers de karuta de Chihaya et Taichi : Kana, Yusei (surnommé Brioche Vapeur) et Tsutomu (Le Bûcheur). Je précise les surnoms des personnages car ils contribuent à leur caractérisation et à les rendre directement attachants et remarquables. Un autre personnage secondaire a d’ailleurs droit au sobriquet de « Maigrichon », qui le rend aussi tout de suite identifiable.

Mais au-delà de ces surnoms qui ne sont pas anodins selon moi, il y a surtout un très beau travail d’écriture et de caractérisation, qui fait que chacun d’entre eux se distingue et se remarque. Je pense en particulier à Tsutomu, Le Bûcheur, que j’ai particulièrement apprécié dès qu’il a été introduit.

Car tous ces personnages se retrouvent autour d’une passion commune, mais surtout on sent qu’ils ont finalement tous l’envie d’avoir des amis et de partager des choses avec d’autres personnes. Et encore une fois, Tsutomu représente très bien cet élément, lui qui semble un peu à l’écart de ses camarades et ne pense qu’à travailler, sa rigueur et son sérieux risquent de devenir un atout, et participer aux compétitions devrait grandement l’aider à se faire des amis. J’ai le sentiment que c’est un élément récurrent dans les mangas qui traitent de jeux, et j’avoue particulièrement apprécier ce côté « on se rapproche grâce à notre passion », cela participe grandement à me faire ressentir de l’affection pour les personnages. Et un autre élément qui appuie encore plus tout ça est l’esthétique du titre.

Un josei de toute beauté

Si j’insiste sur le fait que ce soit un josei dans le titre de cette partie, ce n’est pas tant parce que le titre est vendu chez nous comme un shojo (élément récurrent en France où la catégorie josei n’existe pas chez les éditeurs…), mais surtout parce que cela implique quelque chose de particulier en terme d’esthétique. Certes, je refuse de dire que tous les shojo ou tous les josei ont la même esthétique. Tout comme les shonen et seinen qui ont une très grande diversité visuelle, ces deux catégories ont aussi énormément de styles différents.

Cependant, il n’empêche que les quelques shojo ou josei que j’ai lu ont des éléments récurrents dans le travail de mise en scène où d’illustration qui font qu’on reconnait assez facilement à quelle catégorie ils appartiennent. Il s’agit même de quelque chose qui bien souvent me pose problème. Car sans vouloir généraliser, j’ai tendance à trouver ces types de mangas très surchargés en terme d’effets, avec des découpages compliqués et énormément de bulles de dialogues dans tous les sens. Évidemment, on peut trouver énormément de contre exemples, et les shojo et josei que j’apprécie particulièrement sont d’ailleurs assez soft par rapport à ça, mais malgré tout, c’est quelque chose que j’ai remarqué avec le temps.

ArataEt dans le cas de Chihayafuru, j’ai tout d’abord grandement apprécié le fait que la mise en scène et le découpage soient parfaitement lisibles. Mieux encore, elles participent grandement à l’ambiance, retranscrivant parfaitement les sentiments des personnages dans l’instant. Que ce soit durant les moments de vie ou pendant les parties de karuta, les émotions sont toujours très bien retranscrites, que ce soit dans le calme et les sentiments quotidiens, ou l’euphorie et le stress de la compétition. Sur ce dernier point, le découpage et la mise en scène s’adapte d’ailleurs pour nous montrer le côté très physique de ce jeu, avec un beau travail dans la composition qui met la vitesse des mouvements et les réflexes des personnages en valeur.

HakamaDe plus, le travail sur le design des personnages est très efficace, permettant de tout de suite distinguer et donner une vraie identité à chacun. Et évidemment, Chihaya bénéficie d’un soin tout particulier en tant que personnage principal. J’ai omis de préciser précédemment que son équipe joue en hakama (une tenue traditionnelle), et tout le monde la remarque particulièrement lorsqu’elle en porte un tant la différence entre ce qu’elle dégage dans ces moments est différent de ce dont elle a l’air au quotidien.

J’insiste tout particulièrement sur l’esthétique globale du titre car elle soutient parfaitement l’écriture et est en partie responsable de l’attachement immédiat que j’ai éprouvé pour la série. Comme je l’ai dit, c’est par le dessin que beaucoup d’émotions passent et le visuel contribue grandement à m’impliquer dans le manga. C’est évidemment le cas pour toutes les œuvres visuelles, mais force est de constater que Chihayafuru dégage un petit quelque chose que j’aurai du mal à décrire, mais qui me transporte totalement.

En conclusion, un manga qui va m’accompagner

Vous l’aurez compris à ce stade, mais je le précise quand même : Chihayafuru est pour moi un gros coup de cœur, et certainement une des mes plus belles découvertes de 2020. Et paradoxalement (or not), j’ai eu beaucoup de mal à écrire cet article. Je pense que c’est quelque chose que tout le monde a déjà du ressentir, avoir du mal à trouver les mots pour rendre compte de l’expérience de lecture qu’on a vécu.

J’espère en tout cas avoir réussi à retranscrire un tant soit peu le plaisir et les émotions ressenties à la lecture de ces quatre premiers tomes. C’est trop peu pour juger de la globalité de la série, mais je tenais à rapidement écrire dessus car je sais que Chihayafuru a du mal à trouver son public. Me concernant, je suis plus que ravi de m’être lancé et je vais avancer à mon rythme, je sais que ces personnages vont m’accompagner longtemps, déjà le temps que je rattrape la publication française. Mais ils risquent de m’accompagner en esprit, car déjà là, je me surprends à penser régulièrement à ces personnages, à certaines planches de toute beauté ou à des passages en particulier. C’est quelque chose qui m’arrive systématiquement avec les mangas coup de cœur, j’ai le sentiment qu’ils m’accompagnent et le simple fait d’y penser de temps en temps me fait du bien. J’espère ainsi apporter ma modeste contribution pour que la série trouve un écho plus grand auprès des gens, car je pense qu’elle le mérite, et surtout, qu’on a beaucoup à gagner à la lire.

 

12 commentaires

    • Je te le souhaite !
      De prime abord ca ne m’attirait pas franchement, mais j’en lisais énormément de bien sur Twitter, et Pika avait proposé le premier tome pendant le confinement et j’ai vraiment adoré, du coup je vais rattraper à mon rythme la serie.
      Ce fût avec Space Brothers ma plus belle découverte du confinement.

      Aimé par 1 personne

  1. Je partage totalement ton avis sur le dépassement de ses appréhensions face aux longues séries, j’ai fait l’un de mes plus belles découvertes avec Berserk grâce à ça et j’en ferai de même très prochainement avec Space Brothers.

    Pour revenir à Chihayafuru, pour ma part, c’est vraiment le thème de l’amitié et du dépassement de soi individuellement et en équipe qui me plaisent dans ce titre. J’y retrouve ma passion pour les mangas sportif, d’ailleurs le karuta est une discipline sportive pour moi quand on voit tout ce que ça nécessite physiquement parlant. Normal donc d’y retrouver la même énergie et la même passion.

    Quant à l’aspect graphique, j’ai beaucoup aimé la façon dont tu le mets en avant car c’est un gros plus du titre. Cependant, je ne sais pas si ça tient vraiment à son classement en josei. Je pense que ça tient plutôt à carrière de la madame qui a petit à petit développé cette esthétique et cette lisibilité du trait. Elle avait notamment auparavant fait pas mal de shojo dont un où elle parlait de basket. Il me semble qu’il y avait d’ailleurs eu une polémique sur le fait qu’elle ait plagié des scènes de Slam Dunk ^^! (Je dis ça de mémoire alors j’espère ne pas me tromper ><)

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    • En faisant des recherches sur l’autrice, j’ai effectivement vu qu’elle avait plagié des planches de Slam Dunk et Real. Apres avoir avoué l’éditeur a retiré ses mangzs de la vente et elle a été black listée pendant 2 ans avant de pouvoir revenir avec Chihayafuru.

      Je parlais de la classification du manga surtout pour mettre en avant que le shojo et le josei ont des tics esthétiques avec lesquels j’ai souvent du mal, pour justement insister sur le fait que cette série en particulier ne surchargeait pas sa mise en scène et était au contraire très lisible et efficace.

      Et je suis d’accord sur le côté discipline sportive, d’ailleurs je lis Hikaru no Go en ce moment et on trouve ce même aspect dedans.

      Pour ce qui est des séries longues, on pense pareil, il faut juste ne pas en avoir trop en même temps sur le feu 😉

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  2. Quel article enthousiaste ! Tu retranscris très bien ta passion naissante pour ce manga et tu donnes envie d’y jeter un œil ☺️ je pense que c’est difficile d’écrire sur ce qui nous a positivement emballé, moi j’ai souvent l’impression de manquer de mots et de ne pas exprimer correctement toute l’intensité de ce que j’ai pu ressentir donc je comprends ce que tu veux dire mais je te rassure : ici, tu fais mouche 😊

    Aimé par 1 personne

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