Vigilante – My Hero Academia Illegals : Comment étendre un univers en manga

Vigilante

Dans un précédent article, j’ai parlé de mes soucis avec les suites de shonen nekketsu, en prenant l’exemple de Boruto et Dragon Ball Super. J’ai axé mon développement sur les problèmes de world building, qui remettent parfois en question beaucoup trop de choses de l’univers d’origine, et également la façon dont les héros sont un peu brisés dans leur image puisqu’ils deviennent finalement très faillibles par rapport à ce qu’on pensait arrivé en bout de série. De même, on a le sentiment qu’on pourrait continuer à l’infini en amenant toujours de nouveaux méchants dont on ignorait l’existence mais qui attendaient leur tour on ne sait où.

Bref, je vous renvoie à l’article en question, mais j’ai une certaine fascination pour la construction des histoires et des univers, et les suites de séries à succès ont une tendance à proposer des choses qui m’embêtent. Cependant, quand on se penche sur la façon d’étoffer un univers de fiction en manga, il y a un cas différent des suites qui me parle davantage, c’est celui des spin-off.

Un spin-off est une série dérivée de la principale, comme une branche d’arbre qui dépasse d’un tronc plus massif. Elle est donc de moindre importance, mais contribue à sa façon à l’édifice dans sa globalité. Et c’est très bien comme ça, car on évite déjà l’écueil de la course à la puissance et à la menace, puisqu’on peut conserver des enjeux plus mineurs (je serai même tenté de dire qu’on est contraint de le faire, puisque l’on ne peut pas aller marcher sur les plates bandes de la série principale). Ainsi, un spin-off répond au même impératif commercial qu’une suite : étendre le succès de la série d’origine en proposant davantage de contenu, tout en contentant les fans qui en demandent davantage.

Et pour faire de cette situation un cercle vertueux, il faut que le spin-off propose certaines choses pour se révéler intéressant. Ainsi, j’ai eu envie de me focaliser sur un cas particulièrement parlant selon moi, avec Vigilante – My Hero Academia Illegals, le spin-off de la série célèbre de Kohei Horikoshi. Avant de voir un peu en quoi ce titre est intéressant et représentatif de ce que les spin-off peuvent proposer, précisions qu’il vient d’une idée originale d’Horikoshi, mais qu’il est écrit et illustré par d’autres auteurs, en l’occurrence Betten Court au dessin, et Hideyuki Furuhashi à l’écriture. C’est quelque chose de très récurrent dans le domaine du spin-off de manga, pour la simple et bonne raison que l’auteur de la série principale n’a pas forcément le temps de s’en occuper (Boichi sur le spin-off de Dr Stone faisant office de figure d’exception, sans doute car l’histoire ne fait que 9 chapitres).

Car le spin-off semble un passage quasi-obligé dans le cadre des séries à succès. Black Clover y a eu droit récemment, Fairy Tail en a connu toute une palanquée (en plus d’une suite et d’un crossover qui crée un Mashima-Verse), mais on peut sans doute remonter encore plus loin pour trouver des spin-off de séries à succès. Et d’ailleurs, les OAV racontant des histoires parallèles en animation fonctionnent d’une façon relativement similaire. Ceci étant dit, voyons en quoi un spin-off peut-être un exercice intéressant en terme de développement d’univers avec le cas de Vigilante.

Un autre regard sur un univers familier

Vigilante représente très bien un des intérêts pour moi d’un spin-off : proposer un point de vue différent sur un univers auquel on est familier. Car My Hero Academia est une série très focalisée sur le côté scolaire. On suit nos héros en cours, durant les examens, en camp de vacances, en stage… Certes, on voit des situations et des environnements très différents, mais on est comme dans une bulle avec ces personnages, et on voit finalement peu le monde extérieur des petites gens.

Or, Vigilante a la bonne idée de se focaliser sur un groupe de justiciers, qui contrairement aux héros agissent pour le bien mais dans l’illégalité. On a donc la possibilité de voir un côté plus sombre de la ville, avec des agressions de rue, des petits délits ou une utilisation plus quotidienne des alter.

Le trioCar on suit un certain Koichi, wanabee héros qui n’a pas eu l’occasion de passer l’examen pour entrer à Yuei. Il va être amené à rencontrer un justicier un peu borderline, Knuckle Duster, qui ne possède aucun alter (une des très bonnes idées de la série) et Pop Step, une chanteuse locale qui souhaite percer dans le star-system. Nos trois héros qui n’en sont pas vraiment vont affronter des menaces à hauteur d’homme, sur lesquelles la police travaille également. Et c’est vraiment intéressant de voir le monde que l’on connaît du point de vue de gens plus normaux, et on constate en quoi la prolifération d’alters créé des abus de toute sorte, en même temps qu’une volonté de comportements héroïques chez certains. Le tout avec une ambiance plus proche du polar urbain, là où la série d’origine s’inscrit totalement dans un style super-héroïque classique. Ainsi, ce regard différent crée une nouvelle ambiance, et apporte davantage de corps à cet univers. Et dans ce cadre, un autre élément qui donne du corps à l’univers vient de l’arrivée dans le récit de personnages connus.

Les apparitions de personnages connus, fan service ou développement pertinent ?

Les attentes de lecture concernant un spin-off sont légèrement différentes de celles qu’on a avec une série qui vient de nulle part, dans le sens où l’on souhaite y retrouver des éléments déjà connus. De ce fait, il faut savoir doser les clins d’œils et autres références à l’oeuvre d’origine dans le cas d’un spin-off, et si possible les exploiter de façon pertinente.

Tensei IidaAinsi, dans le cas de Vigilante, des personnages bien connus de la série d’origine font des apparitions, je pense évidemment à des héros professionnels déjà très mis en avant comme Eraser Head ou All Might, mais c’est surtout l’occasion de donner un peu de voix à des personnages beaucoup moins importants. Dès le second tome, Tensei Iida, le grand frère de Tenya, est introduit, l’occasion de voir Ingenium premier du nom et d’en apprendre davantage sur la team Idaten, son agence de héros. Ce personnage étant à la retraite forcée dans la série principale, le voir ici en activité est plutôt plaisant, et permet d’ailleurs de voir un peu la temporalité dans laquelle se situe la série.

StendhalDe même, on découvre une partie des origines d’un méchant bien connu, Stain, alors qu’il se faisait encore appeler Stendhal. On devine assez facilement qu’il s’agit du futur vilain à l’utilisation de son alter, et son affrontement contre Knuckle Duster est l’événement qui va sceller sa folie et sa vision toute particulière de la justice. Une façon bienvenue d’étoffer un personnage très apprécié des fans, et qui représente finalement bien le cercle vertueux qu’un spin-off peut mettre en place dans sa gestion du fan service : faire plaisir aux lecteurs en faisant revenir des personnages connus, et leur offrir de nouveaux développements afin de proposer quelque chose d’intéressant, tout en restant facultatif. Car il ne faut pas non plus que le spin-off vienne ajouter des éléments indispensables à la compréhension de l’intrigue principale, il doit « seulement » apporter un plus qui vient étoffer l’univers. Et dans le cas de Vigilante, ce point est très réussi, et vient notamment appuyer la richesse thématique de l’oeuvre.

Une continuité thématique

J’en avais parlé dans un article dédié, My Hero Academia, dans la grande tradition des récits super-héroïques, questionne la notion d’héroïsme. La série propose par le biais d’un certain nombre de personnages une réflexion sur ce qui fait ou non un héros. Stain fait d’ailleurs partie de ces personnages, avec sa vision toute personnelle (et assez extrême) de l’héroïsme.

Et Vigilante reprend cette thématique centrale, en lui apportant un développement et un point de vue nouveau du fait que l’on ne suive pas des héros professionnels ou des étudiants, mais des justiciers qui agissent en dehors du cadre légal (d’où la présence de la police également, alors qu’elle est plutôt absente de la série principale). Ainsi, Knuckle Duster est traité de telle sorte qu’on ressente vis-à-vis de lui des sentiments ambivalents, qui me rappellent notamment le personnage de Batman, souvent borderline. La vision de l’héroïsme de Koichi étoffe également la thématique, tout comme les agissements du commun des mortels disposant d’alters.

Car traiter la question de l’héroïsme en montrant des personnages du quotidien, tel que Koichi qui souhaite surtout aider les gens avec des gestes de tous les jours (ramasser les déchets, transporter des personnes, etc…) rentre dans la notion assez clichée de « héros du quotidien », et le rend bien plus proche de nous, lecteurs, que les héros que l’on voit dans la série principale (quand bien même leurs vertus et leurs visions du monde sont transposables dans notre réalité, ce qui est à mes yeux une des forces de ce type de récit). Ainsi, loin de trahir le propos de la série principale, Vigilante s’impose au contraire comme un complément intéressant des thématiques évoquées par Horikoshi.

De ce fait, que ce soit dans son traitement des thématiques, des personnages ou de l’univers, Vigilante représente selon moi un très bon exemple de spin-off réussi. Cette série s’intègre harmonieusement dans l’univers global mis en place par Horikoshi, et elle en étoffe certains personnages et certaines thématiques, tout en proposant une ambiance et des enjeux qui lui sont propres. De plus, on est face à un travail soigné (Betten Court n’a pas le talent d’Horikoshi mais respecte malgré tout son esthétique et s’en sort vraiment bien, et l’écriture est également à la hauteur). Au final, on se retrouve face à un spin-off très carré, qui a les qualités mais aussi les défauts de ce genre de récit : il offre un complément intéressant, mais ne transcende pas la série d’origine. Ce qui ne l’empêche pas d’être une lecture tout à fait recommandable si l’on aime My Hero Academia.

18 commentaires

  1. Je suis totalement d’accord avec toi
    Pour donner un exemple que j’affectionne particulièrement:

    La BD les Légendaires avec Origine et Parodia

    La première raconte le passé de nos héros quand il était encore adulte
    Tandis que le seconde, reprend en grande partie l’histoire principale mais avec humour

    RapLeMo

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  2. Je trouve ton article et ta réflexion super intéressants ! Il faudra que j’essaie cette série un jour, mon frère les achète en plus… La question de la suite forcée et du spin of peut aussi se reporter dans la littérature type roman j’y pense depuis que j’ai lu tes deux articles. Comme quoi on en revient souvent aux mêmes problématiques !

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    • Oui, je pense que c’est une forme présente dans toute la fiction.
      Dans la littérature en général, les lecteurs aiment bien avoir de quoi enrichir leurs univers préférés, donc on leur donne de quoi se faire plaisir.

      Et avec les univers qui se développent sur tous les médias, ça devient la fête. Je pense à Star Wars, mais les univers venus du comics aussi vont loin sur la question.

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      • Oui le concept du transmédia permet d’avoir des univers bien plus étendus mais attention ! Quand une histoire choisit d’exploiter le transmédia en général chaque support dispose d’un morceau de l’univers qui peut se découvrir de façon indépendante en prenant place dans un tout, ce qui est le cas de Star Wars mais aussi de Marvel par exemple avec le MCU. Après les comics ont cet avantage qu’ils existent au sein d’un Multivers, c’est quelque chose de clairement institué. Du coup, les auteurs peuvent s’en donner à cœur joie avec une infinité de dérivés, ça reste cohérent dans le cadre de cette théorie. Contrairement à un manga comme Naruto qui n’a jamais mis ça en place et donc on ne peut pas imaginer que sa suite se déroule dans un plan parallèle.

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      • Ouais, après dans le comics le principe du multivers part parfois bien loin au point de faire des reboots intempestifs fréquents. Ça m’a fait un peu lâcher l’affaire au fil du temps.

        Après j’avoue que j’ai souvent du mal avec les univers étendus parce que les fragments indépendants sont souvent trop peu consistants pour moi.

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      • Mais je compte un jour écrire sur le concept de média mix japonais, qui est la même chose que le transmedia mais qu’ils o t conceptualisé depuis longtemps du coup chez eux il y a des choses naturelles, genre les adaptations animées, les OAV et autres.

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      • Oh je suis très souvent perdue aussi et je suis d’accord, parfois ça part en cacahuète ! Le seul univers comics pour lequel je suis vraiment passionnée c’est le Spider Verse parce que j’adore Spider Gwen et Miles Morales (le nouveau Spider Man) sinon je suis globalement perdue ^^’
        Je me réjouis de lire cet article que tu prépares en tout cas o/ Le sujet est intéressant !

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      • Personnellement, j’ai eu une grosse période Batman, où j’ai lu des récits qui allaient des années 80 à aujourd’hui et j’ai bien compris qu’il fallait savoir où on mettait les pieds pour bien comprendre les délires de continuité.
        Je suis aussi allé un peu vers Superman que j’aime beaucoup, et un tour petit peu vers Justice League et l’univers DC global, mais quand on arrive dans des histoires avec plein de personnages, ça finit par m’ennuyer un peu.

        Pour l’article sur Media Mix, ce sera en rapport avec Bakuman, vu que le sujet est traité dans le manga. Mais il faudrait que je reprenne ma relecture de la serie pour avoir la matière.

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