Hunter X Hunter : l’arc de Greed Island

C’est quelque chose de bien connu chez les fans de Togashi, le mangaka est un gros gamer. Il adore en particulier la saga Dragon Quest et il se raconte qu’à la sortie de chaque nouvel épisode, il s’enferme et arrête de travailler le temps de le retourner, chose finalement assez commune dans un pays où il a été décidé de ne pas sortir les épisodes canoniques de la saga en semaine afin d’éviter trop d’absentéisme le jour de sortie. Nul doute que c’est cette passion dévorante qui l’a amené à vouloir écrire un arc se déroulant entièrement à l’intérieur d’un jeu vidéo, aux mécaniques assez complexes par ailleurs.

Togashi
Photo bien connue de Togashi en train de jouer à Dragon Quest. Un personnage de Greed Island renvoie directement à cette image.

Avant de se jeter à corps perdu dans Greed Island, resituons un peu tout ça, sachant que comme d’habitude, les spoils seront légion, vous êtes prévenu(e)s !

À la fin de l’arc de York Shin City, Gon et Kirua échouent à acheter un exemplaire de Greed Island, le jeu créé par le père de Gon qui pourrait contenir des indices concernant l’endroit où il se trouve. Tous les exemplaires mis en vente sont achetés par le milliardaire Batera, qui embauche des utilisateurs de Nen pour entrer dans le jeu afin de le finir, pour une raison qu’on ignore (en tout cas à ce moment là). Gon et Kirua se font embaucher et entrent dans le jeu.

Un arc qui propose un commentaire sur les jeux vidéo

L’arc se passant intégralement à l’intérieur d’un jeu vidéo aux fortes inspirations JRPGesques, il n’est pas étonnant d’y voir un commentaire de Togashi sur ce genre de jeux si cher à son cœur. Partant du principe que vous connaissez l’arc en question, je ne vais pas expliquer en détails les règles de Greed Island, sachez simplement que le but est de récupérer 100 cartes spécifiques dans le jeu afin d’en voir le bout, et que les cartes peuvent également être utilisées pour affronter d’autres joueurs.

La notion de deck de cartes est relativement fréquente dans les RPG, et même lorsqu’il n’y a pas de cartes, la notion d’inventaire et d’équipement rappelle un peu le fonctionnement des cartes de Greed Island. De plus, le jeu se présente un peu comme un MMO (un jeu en ligne massivement multijoueurs), type World of Warcraft. Si je précise ceci, c’est parce que comme je l’ai dit, Togashi semble mettre en abîme le fonctionnement de ce genre de jeu pour nourrir son récit, l’intégrant de façon naturelle au déroulement de celui-ci tout en mettant en avant le côté résolument nekketsu des JRPG.

Biscuit
Biscuit, nouveau maître surpuissant de nos héros.

Tout d’abord, Gon et Kirua vont faire la rencontre d’un nouveau maître, Biscuit, qui va leur permettre de considérablement gagner en maîtrise du Nen ainsi qu’en force globale. C‘est cet élément qui est commun à la fois aux shonens nekketsu et aux JRPG qui est au cœur de l’arc, lui donnant une justification on ne peut plus logique. De plus, au fil de leur avancée dans le jeu, Gon et Kirua semblent comprendre que Jin l’aurait créé dans le but d’entraîner son fils. Ainsi, je ne peux m’empêcher de voir ici un commentaire de Togashi concernant le fonctionnement des JRPG qui, bien qu’ils soient richement scénarisés et présentent des univers denses, peuvent aussi être joués avec comme seule finalité la montée en expérience de ses personnages, qui est un des grands plaisirs du genre.

De même, les règles parfois invraisemblablement complexes me rappellent certaines quêtes de JRPG qui, sans l’aide de soluces me semblent totalement infaisables. Dans le cadre de Greed Island, on peut penser au camp pirate où il est impossible d’aller si l’on est pas un groupe de 15, chose que les héros découvrent par hasard seulement une fois arrivés. Ce genre d’élément se trouve souvent dans les JRPG, je pense personnellement à Final Fantasy XII, dans lequel l’arme la plus puissante du jeu ne peut être trouvable qu’à condition de ne pas avoir ouvert 3 coffres spécifiques, alors qu’absolument aucune mention de ceci n’est faite dans le jeu (cela avait beaucoup fait parler sur Internet à l’époque). De la même façon, les comportements de certains PNJ de Greed Island rappellent ce qu’on peut voir dans des JRPG, je pense par exemple aux bandits qui demandent à Gon et Kirua de leur donner tout leur argent et leurs habits, une façon très jeu-vidéoesque d’inviter les personnages à vider leur inventaire.

Mais au-delà du commentaire de l’auteur sur les JRPG, la nature de Greed Island est aussi l’occasion de proposer un bestiaire et de nouvelles séquences d’action originales. C’est d’ailleurs de là que découlent deux des choses les plus marquantes de cet arc à mes yeux : une partie de balle au prisonnier d’anthologie et un antagoniste particulièrement sadique, Genthru. L’idée est simple, certains jouent selon les règles, en s’alliant éventuellement pour récupérer les cartes, alors que d’autres attaquent les joueurs afin de voler leurs cartes. Genthru est de ceux-là, et est connu en tant que Boomer, un tueur psychopathe qui utilise des techniques explosives pour éliminer ses concurrents. Mais avant d’affronter ce fameux ennemi, Gon et Kirua auront l’occasion de faire une partie de balle au prisonnier impressionnante afin de récupérer une carte unique.

Une séquence de balle au prisonnier marquante

Après un long entraînement avec Biscuit, Gon et Kirua passent un nouveau cap dans la maîtrise du Nen, étant désormais capables de contrôler l’aura qu’ils émettent afin de se protéger ou au contraire, d’attaquer avec plus de brutalité. C’est d’autant plus important pour Gon qui est du renforcement, car cela lui permettra de tirer partie de son potentiel de puissance. Il se crée d’ailleurs pour l’occasion une technique de frappe concentrant l’aura dans son poing basée sur le Pierre-feuille-ciseau.

Et il aura rapidement l’occasion de mettre ces compétences nouvelles à l’épreuve lors d’une partie de balle au prisonnier endiablée, pour laquelle la victoire est nécessaire afin d’obtenir une carte impossible à acquérir autrement. Notre trio (Gon, Kirua et Biscuit, qui ne les quittera pas de tout l’arc) est rejoint par Goreinu et Tsezugera, deux joueurs engagés par Batera, ainsi que par Hisoka qui leur donne un coup de main pour l’occasion, en bon électron libre qu’il est depuis le début de la saga. Un des points intéressants concernant cette partie étant d’ailleurs que tous les participants sont super charismatiques, que ce soit dans le camp de Gon ou dans la Team Laser, composée en réalité d’un seul véritable concurrent, Laser, et ses équipiers anonymes numérotés.

Encore une fois, Togashi n’aimant pas les choses simples, cette partie de balle au prisonnier a des règles plus complexes que le jeu auquel on jouait dans la cour de récré, mais l’idée de base reste la même : envoyer des mines de dingue pour emprisonner les adversaires. Et si Goreinu, Tsezugera et Biscuit sont bien présents, c’est clairement le trio Gon, Kirua et Hisoka qui aura la vedette face à Laser dans cet affrontement.

Et c’est de là que vient l’idée brillante de cette séquence selon moi, au-delà des balles envoyées avec une puissance folle qui donnent déjà des frissons. Togashi arrive, dans ce qu’on peut qualifier de « moment shonen » à nous faire hérisser les poils lorsque notre trio fait front commun afin d’arrêter la frappe de malade de Laser.

C’est un passage vraiment saisissant qui procure des émotions fortes, et qui joue en plus sur le côté symbolique. Une symbolique rendue un peu ambiguë par la présence d’Hisoka, qui s’impose de plus en plus comme un personnage difficile à appréhender, que l’on ne peut pas totalement qualifier d’antagoniste (même s’il semble surtout aimer briser les personnes puissantes, avec comme objectif de détruire Gon une fois qu’il sera assez « mûr »).

Cependant, là où le symbole est très clair, c’est dans le fait que Kirua soit le seul qui puisse tenir la balle quand Gon balance des frappes de forain dedans, quand bien même ses mains en ressortent gravement blessées. L’idée est que les deux garçons sont totalement en phase, et que personne ne l’est autant avec Gon, d’où le fait que seul Kirua lui permette de libérer sa pleine puissance. Et ce dernier soutient son ami, quitte à être blessé par tout cela. Je ne suis qu’au tome 30 donc je ne suis pas encore certain, mais ça sent quand même l’effet d’annonce concernant l’évolution de la relation entre les deux. Quoi qu’il en soit, tous ces éléments mis bout à bout concourent à faire de la partie de balle au prisonnier un des moments marquants non seulement de cet arc, mais de la série dans sa globalité.

Et une fois la victoire et la carte qui va avec obtenues, nos héros n’ont plus qu’à ce préparer à l’affrontement inévitable avec le gang Boomer, mené par Genthru, que Gon s’est promis de vaincre.

Genthru, un antagoniste marquant

J’en ai parlé un peu précédemment, mais Genthru et le gang boomer représentent la menace qui pèse sur nos héros durant tout l’arc, quand bien même ils ne se confrontent qu’à la fin de celui-ci. On a cependant l’occasion de suivre le parcours de Genthru dans le jeu, et de voir comment il se joue des autres concurrents avec sadisme, n’hésitant pas à en buter un bon paquet avec une grande brutalité. Ses deux pouvoirs étant on ne peut plus violents : il peut d’un côté poser des bombes sur les gens qui finiront immanquablement par les faire sauter, et il est également capable d’utiliser la capacité Little Flower, qui lui permet grâce à Nen de faire exploser les parties du corps qu’il touche avec ses paumes.

Genthru

Mais c’est surtout son sadisme et son air vraiment effrayant qui marquent chez lui, et qui font que Gon tient à l’affronter en un contre un afin de lui faire payer son absence d’égard envers la vie des autres. Je dois être honnête, le personnage m’a vraiment fait très peur durant l’arc et la perspective de voir Gon dérouiller face à lui m’effrayait encore plus. Et je n’ai pas eu totalement tort car ce combat fut à ce stade le plus éprouvant émotionnellement du manga pour moi, tant notre héros va prendre cher…

Gon perd sa main

Car encore une fois, il fait face à un adversaire plus fort que lui, et c’est la stratégie, la ruse mais surtout la volonté de Gon qui fera la différence. Et par volonté, j’entends que notre héros va carrément sacrifier une main afin d’asséner un coup décisif à Genthru. Je le précise car ça fait partie des pics de violence qui me perturbent parfois dans les shonen nekketsu. Hé oui, je n’ai pas honte de l’admettre, je trouve ça parfois très violent et cela me procure des émotions très fortes, et le combat entre Gon et Genthru fait partie de ces moments. Ce qui est pour moi une qualité, car j’aime quand les récits que je lis/joue/visionne me font ce genre de chose. De plus, entre la violence de l’affrontement et la construction du personnage de Genthru, on ressent vraiment un stress pour le héros, et même si ça reste du domaine de l’improbable, le temps de l’affrontement on se dit qu’il pourrait perdre.

Heureusement il n’en est rien et la victoire lui permettra d’en apprendre davantage sur le jeu et sur son père. Mais surtout, son retour dans le monde réel sera l’occasion de rencontrer Kaito, une personne très importante pour lui et son père, qui aura un rôle décisif mais résolument tragique dans l’arc suivant, celui des Kimera Ants, mais c’est quelque chose sur lequel on reviendra plus tard.

Un arc qui interroge toujours nos repères moraux

Avec les points que j’ai abordé, j’ai essayé de retranscrire l’intensité de cet arc et les émotions ressenties à sa lecture/visionnage. À tel point que j’ai mis de côté encore une fois un certain nombre d’éléments pourtant également très intéressants, comme par exemple l’ambiguïté morale, caractéristique de Hunter X Hunter. Cela vient cette fois-ci d’un personnage en particulier, Binolt, un serial killer qui s’en prend à Gon, Kirua et Biscuit. Nos héros en profitent pour l’utiliser afin de s’entraîner, et durant ce laps de temps il va finir par prendre conscience de l’horreur de ses actes et se repentira. Et chose étonnante, Gon va le remercier d’avoir été un partenaire d’entraînement (contraint et forcé). Cela met en avant une forme de trouble dans les repères moraux de notre héros je trouve, car celui-ci semble avoir bien vite oublié la nature du personnage.

De même, en fin d’arc, les personnages récupèrent une carte importante qui permet de soigner toutes leurs blessures (y compris la main de Gon), et Goreinu, qui fait partie des alliés des héros, ne veut pas qu’ils l’utilisent sur Genthru et ses hommes car ils sont des tueurs. Kirua lui explique alors qu’il a tué bien plus de gens qu’eux, et que ceux qu’il a tué n’avaient en plus de cela rien demandé. Ce à quoi Goreinu répond que c’est différent car il a de la sympathie pour Kirua. Ce détail est vraiment bien vu car il permet de montrer que l’on a une perspective altérée sur les gens, et que notre rapport à eux joue sur le fait qu’on les trouve bons ou non. C’est d’autant plus intéressant que j’ai le sentiment que c’est une remarque adressée par Togashi directement au lecteur, lui faisant comprendre qu’on peut facilement dans le cadre de la fiction prendre fait et cause pour un personnage quand bien même ses actions ne seraient pas toujours roses.

Et cette ambiguïté, et surtout complexité morale seront encore plus mises en avant dans l’arc suivant, où les représentations que l’on s’est fait de certains personnages seront amenées à vaciller en même temps que de nouveaux arrivés apporteront également leur lot de complexité. Mais comme pour Kaito, ce sera quelque chose que sur lequel on reviendra en long et en large dans quelques temps. Pour l’heure, il est temps de conclure sur cet arc de Greed Island, qui m’aura procuré des émotions fortes grâce à des séquences et personnages marquants. De plus, la structure de récit très libre due à la nature du jeu vidéo a permit à Togashi de laisser toute sa créativité s’exprimer. C’est ainsi que Gon et Kirua ont encore fait un grand pas en avant dans leur objectif et dans leur quête de maîtrise du Nen, et avec eux, le manga a encore une fois monté en gamme, pour s’affirmer encore et toujours comme une référence incontournable du nekketsu.


Lien vers les autres arcs :

Examen Hunter

La Tour céleste

York Shin City

Greed Island

Kimera Ants

12 commentaires

  1. Comme toujours, c’est bien écrit et brillamment expliqué. Concernant « Dragon Quest », je me souviens surtout de l’anime s’arrêtant (d’après ce que j’ai entendu dire plus tard) au moment le plus palpitant du manga.

    J’ai également appris que Tonkam avait ressorti le manga dans une nouvelle édition, prenant la relève de J’ai lu.

    Aimé par 1 personne

    • Oui, le fameux Dragon quest la quête de Dai. Je me souviens de l’anime qui s’appelait Fly en France.
      Mais je ne sais pas trop si ces animes ont un lien avec les jeux vidéo Dragon Quest et je ne sais pas si ça fait partie des mangas que Togashi a lu pour le coup.

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  2. Article très intéressant où j’ai appris des choses notamment sur Togashi sur lequel je ne m’étais pas forcément beaucoup renseignée ^^! N’étant pas moi-même une gameuse, ce n’est pas mon arc préféré même si j’ai aimé l’imagination de l’auteur. Par contre, toutes les réflexions sur notre morale et notre rapport à la violence, au mensonge, à la tromperie, m’ont plu comme toujours avec Togashi c’est très subversif.
    Merci pour cet article !

    Aimé par 1 personne

    • De rien, merci à toi pour ce retour.
      Concernant Togashi, je ne suis pas super renseigné non plus, d’ailleurs j’aimerais trouver du temps pour me renseigner davantage sur les auteurs que j’aime. Mais le concernant, les jeux vidéo et les soucis de santé sont un sujet très souvent abordé du fait des pauses qu’il s’autorise parfois (souvent ?) dans son manga.

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