Mon avis sur… Les Royaumes Carnivores de Yui Hata

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Cela faisait un très long moment que je voulais lire Les Royaumes Carnivores, première série de Yui Hata, dont les trois tomes sont disponibles chez Akata (un éditeur que j’aime d’amour). Ce seinen a commencé à être publié au Japon en 2014, et est arrivé en France en 2017. Il s’agit d’une série courte qui aurait mérité d’être plus longue (je reviendrai là-dessus en fin d’article), mais qui vaut néanmoins le coup d’œil. Je serai même tenté de dire d’emblée que je me suis pris une petite claque ! Voyons ensemble en quoi ce manga est à mes yeux une lecture vraiment brillante.

Dans un monde dirigé par la tribu royale, la famille des Lions, les carnivores règnent d’une main de fer sur les autres espèces animales. Véritables tortionnaires sans pitié, ils ne considèrent les espèces végétariennes que comme leur nourriture évidente. Et si la tribu des gazelles de Thomson est épargnée, c’est pour une seule et unique raison : les lions n’aiment pas le goût de leur chair. Asservies au rang d’esclaves, les gazelles servent hélas trop souvent de défouloir à la colère de leurs maîtres. Un jour, face à tant cruauté et à la tyrannie, Buena, jeune gazelle de Thomson, décide de se lever ! Commence alors son voyage, sa quête… à la recherche de la dernière guépard blanche de son espèce, la seule à pouvoir l’aider dans sa lutte.

Ce qui caractérise d’emblée ce manga est son univers, proche de la fantasy, mais dans lequel les animaux remplacent les diverses races que l’on peut croiser dans le genre. Mais les codes de la fantasy sont quand même présents, avec des lieux très marqués, des conflits inter-espèces, qui profitent aux lions qui sont les plus puissants et au sommet de la chaine alimentaire. Les animaux se tiennent sur deux pattes et parlent, les expressions de leurs visages sont très proches de celles des humains et l’ordre social semble être grandement inspiré de notre réalité, plutôt que de ce qu’on trouve dans le règne animal.

De cet univers découle une esthétique originale, différente de ce qu’on peut par exemple trouver dans Beastars, où les animaux sont habillés et où ils vivent en ville. Ici, la savane impose un cadre naturel dans lequel les animaux sont dessinés avec un soucis de réalisme certain, malgré un travail remarquable d’esthétisation pour que chaque personnage important soit immédiatement reconnaissable. De ce fait, l’auteur arrive à imposer des personnages ultra charismatiques, aussi bien du côté des héros que des antagonistes, avec plusieurs espèces représentées dans la grande tradition des récits de fantasy. Personnellement, je trouve l’ensemble vraiment magnifique, le travail sur chaque espèce présentée étant de grande qualité, sans parler des décors et du dynamisme global de la mise en scène.

Car on a affaire à un seinen qui n’est pas avare en action, qui est très violente par ailleurs. Les animaux se mangeant entre eux, les giclées de sang et les éviscérations sont légion. D’autant plus que les affrontements ne manquent pas, donnant lieu à des combats très impressionnants et intenses. Personnellement, j’ai plusieurs fois été très tendu du fait des enjeux et de la violence des combats. Autre élément à noter, seinen oblige, la sexualité est représentée, puisqu’il s’agit aussi d’un élément important de l’organisation sociale, que ce soit chez les lions, mais aussi chez une autre espèce que l’on rencontre dans le second tome. De ce fait, ce manga s’adresse davantage à un public adulte, aussi bien par son esthétique, son ambiance que ses thématiques.

Car un des éléments qui frappe, c’est la richesse de l’œuvre malgré sa durée réduite. Comme l’indique le résumé, la gazelle Buena se révolte contre l’ordre établi et l’asservissement des autres espèces par les lions, et va partir en quête de « la démone blanche » afin de mener une révolte dans le but de se libérer. De ce postulat découlent plusieurs thématiques qui se mêlent. Le végétarisme est notamment évoqué en filigrane à plusieurs occasions, par exemple quand on nous explique que les lions divisent les animaux en deux catégories : ceux qui ont bon goût et qu’ils mangent, et les esclaves (les gazelles de Thomson dont fait partie Buena étant de la deuxième catégorie). Cela semble être une façon d’évoquer le rapport très utilitariste de nos sociétés aux animaux, qui sont soit mangés, soit utilisés pour en tirer un bénéfice quelconque (on a également les animaux domestiques qui ne rentrent pas dans ces deux catégories).

Mais cet élément thématique est relativement en retrait, et le cœur thématique du manga vient plutôt de la remise en question d’un ordre social favorisant les fort par rapport aux faibles. Ce point m’a d’ailleurs particulièrement touché, d’autant plus qu’il est filé tout au long du manga et se fond naturellement dans l’intrigue principale, où Buena amène les autres espèces à faire corps pour remettre en question cet ordre social pour en arriver à la conclusion que toutes devraient pouvoir vivre libres. J’ai trouvé cela particulièrement bien amené d’autant plus qu’à l’intelligence du développement de l’idée s’adjoint une force émotionnelle qui a fini de me faire adhérer à l’œuvre dans sa globalité.

Avant de conclure, il faut bien évoquer la fin du manga, sans spoiler pour autant, je vous rassure. En effet, comme je vous l’ai dit, la fin de l’histoire semble avoir été précipitée, et l’œuvre se termine de façon extrêmement ouverte. On pourrait dire que ces trois tomes racontent comment Buena a été à l’origine du premier mouvement de révolte, mais tout ce qui s’en suit pour arriver à ce qu’on imagine être la fin du règne injuste des lions n’est pas raconté. L’auteur a cependant réussi, en ouvrant la fin du récit et en offrant une conclusion à ce qui s’apparente finalement à un arc introductif, à clore son histoire d’une façon certes brutale, mais cohérente, en apportant malgré tout un sentiment de conclusion, laissant à penser que les actes de Buena et les liens qu’il a créé font que l’avenir se montrera plus radieux. De plus, la métaphore évidente de l’ordre social qui régit notre monde permet de voir cette fin ouverte comme une invitation à remettre en question les choses de notre côté et à renforcer nos liens afin de s’assurer des lendemains meilleurs, par la force du collectif. Malgré tout, je ne vais pas vous cacher qu’après trois tomes si puissants, j’aurai aimé voir une série sur le long cours. D’autant plus que le style du récit se prêtait très clairement à une longue histoire au potentiel mythologique centré sur Buena et la « démone blanche ». Sur ce point, impossible de cacher une certaine frustration, mais je me dis que je préfère une histoire ouverte en seulement trois tomes très puissants, qu’un long manga qui ne me fait pas vibrer plus que ça.

En résumé, Les Royaumes Carnivores est à mes yeux une vraie pépite qui vaut clairement le coup d’être lu. En seulement trois tomes, l’auteur alors débutant arrive à imposer des personnages, un univers et une esthétique très spécifiques, de par son talent d’illustrateur et d’écrivain. De ce fait, j’ai ressenti des émotions très fortes, intimement liées à un développement thématique très intelligent qui m’ont totalement comblés. La fin ouverte permet de ne pas rendre la conclusion rapide de l’histoire trop brutale, mais ce serait mentir que de dire que je n’ai pas ressenti une certaine frustration tant l’univers et l’intrigue avaient un potentiel pour nous offrir une série au long cours incontournable. En l’état, ce serait quand même dommage de passer à côté d’une si belle proposition.

 

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