Mon avis sur… Beastars T. 1 et 2 de Paru Itagaki

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Il était difficile cette semaine de passer à côté de la sortie des deux premiers volumes de Beastars, aux éditions Ki-oon. En effet, l’éditeur a mis le paquet pour faire de cette sortie un événement à la hauteur du manga en question, premier de son auteure Paru Itagaki, auréolé d’un beau succès puisque son onzième tome arrive prochainement au Japon et qu’il a déjà décroché de nombreuses récompenses. Et pour fêter comme il se doit l’arrivée de ce petit phénomène en France, Ki-oon a eu la bonne idée de nous proposer les deux premiers volumes le même jour. Qu’en est-il donc de cette histoire d’animaux aux comportements humains ?

À l’institut Cherryton, herbivores et carnivores vivent dans une harmonie orchestrée en détail. La consommation de viande est strictement interdite, et les dortoirs sont séparés en fonction des régimes alimentaires. Tout pourrait aller pour le mieux dans le meilleur des mondes… Mais la culture ne peut étouffer tous les instincts. Quand le cadavre de l’alpaga Tem est retrouvé déchiqueté sur le campus, les méfiances ancestrales refont surface !

Nous suivons donc le loup Legoshi, élève de première à l’institut, et éclairagiste du club de théâtre, fortement soupçonné par ses camarades d’être l’auteur du meurtre. En effet, malgré sa timidité et son air réservé, il n’en reste pas moins un loup et certains pensent que ses instincts de prédateur pourraient avoir pris le dessus. Dans ce climat assez pesant, nous suivons principalement dans ces deux premiers tomes les membres du club de théâtre, dont Louis, un cerf et la véritable vedette du club, se préparant pour le rôle de sa vie.

L’auteure qualifie elle-même son manga de « récit sur l’humanité, et tous les personnages sont des animaux ». La quatrième de couverture nous rappelle également que nous sommes là face à une allégorie de notre société, ce qui a très clairement guidé ma lecture de ces deux premiers tomes. En effet, je cherchais dans les différents développements le moindre détail qui me permettrait d’établir une correspondance avec notre monde et avec les comportements humains. Et de ce point de vue, ces deux premiers tomes se révèlent déjà très riches.

L’univers se dévoile très rapidement, et permet d’appréhender l’organisation sociale de l’institut ainsi que les règles qui le régissent. Car comme précisé plus haut, la consommation de viande est interdite dans cet univers afin que les « carni » et les « herbi » puissent vivre ensemble, ce qui ne va pas sans quelques problèmes qui sont déjà évoqués à plusieurs reprises puisque certains animaux doivent taire leur instinct pour respecter ces règles., à l’image de Legoshi, le personnage principal sur lequel je reviendrai par la suite.

On voit durant ces premiers tomes la façon dont s’organise la vie quotidienne des élèves, la façon dont les repas sont élaborés pour répondre aux besoins à la fois des carni et des herbis. On nous présente également le principe de l’éco-journée. Deux fois par semaine, tous les animaux, en fonction de leur espèce doivent passer une heure dans une pièce adaptée à leur biologie afin de les aider à supporter le quotidien. Ainsi, ce simple détail est lourd de sens puisqu’il met bien en avant le fait que les animaux doivent lutter contre leur nature, ce qui est selon moi la thématique principale du récit pour le moment. La notion de Beastar est également abordée (et risque d’être un élément clé de l’histoire). Le titre de Beastar permet de commander à tous les élèves, quel que soit son espèce, et les Beastars deviennent les leaders de la société par la suite. On voit ici clairement l’équivalent dans nos sociétés humaines…

Tous ces éléments permettent également de crédibiliser l’univers. En expliquant le quotidien au sein de l’institut, on est enclin à croire au monde développé ici, renforçant le sentiment d’immersion et donnant envie d’en voir davantage. C’est un des points qui frappe dans ces deux premiers tomes : l’auteure fait preuve d’une aisance étonnante pour à la fois développer un début d’intrigue, poser très naturellement les bases de son univers, et caractériser ses personnages.

Car s’il y a bien une qualité que je mets au-dessus des autres dans ces premiers tomes, c’est la caractérisation des personnage, et en particulier de Legoshi. Étant le personnage principal, c’est à travers ses yeux que l’on voit le monde, et ses pensées sont celles que l’on partage le plus (même si on a également droit à de bribes concernant les autres). Or, Legoshi est passionnant. C’est un loup, mais également un adolescent (il a 17 ans). Il se retrouve dans cette période où l’on se cherche, où l’on peut avoir du mal à assumer ce qu’on est et où on peut se mettre facilement en retrait. Et c’est en l’occurrence ce qu’il vit, sa condition de loup fait qu’il effraie les autres. Il peut même en agacer certains (notamment le cerf Louis, qui ne supporte pas qu’un de ses prédateurs naturels s’écrase comme il le fait). On pourrait résumer le personnage en disant que c’est quelqu’un de visiblement gentil et sensible, mais qui a peur de sa nature profonde de violent prédateur.

Et cette nature est mise en avant d’une façon absolument brillante dans le premier tome, lorsqu’il se retrouve de nuit à surveiller l’entrée du gymnase alors que des camarades à lui y sont pour répéter. Il se met à sentir l’odeur d’un autre animal (une lapine) et n’arrive pas à s’empêcher de se jeter dessus. À ce moment-là, il se retrouve en lutte avec une petite voix matérialisée à l’image sous la forme d’un petit bonhomme, qui prend de plus en plus d’ampleur jusqu’à devenir un immense loup. Il s’agit bien évidemment de l’illustration de son instinct qui prend le dessus. Il sera fort heureusement interrompu et ramené à la raison avant d’avoir pu commettre l’irréparable, mais il aura quand même blessé le bras de la lapine.

Cette scène est clairement celle qui m’a le plus marqué car elle développe un sous-texte passionnant selon moi. J’ai expliqué au début de l’article que je lisais en recherchant des correspondances avec les comportements humains et notre société, et en l’occurrence je n’ai pas pu m’empêcher de voir cette scène comme une agression sexuelle. Comme si Legoshi était l’incarnation d’un prédateur sexuel sur le point de commettre un viol. Il n’est pas allé au bout fort heureusement, mais sa réaction ensuite montre qu’il se dégoutte d’avoir failli céder à ses pulsions sexuelles. La différence de gabarit entre les deux personnages et la façon dont Legoshi tient sa proie me donne même l’impression qu’il pourrait être question de pédophilie (ce qui concorde d’autant plus que certains pédophiles expliquent être dégoûtés d’eux-mêmes et de leurs pulsions qu’ils n’arrivent pas à contrôler). Ceci rend la scène vraiment puissante émotionnellement et marquante.

Mais Legoshi n’est pas le seul personnage à bénéficier d’un traitement de premier choix, je dirai même qu’aucun personnage important n’est mis de côté pour le moment. Louis est par exemple très intéressant et va surement bénéficier de développements conséquents par la suite. On sent le personnage qui souffre de la trop grande attention qu’il attire et de la pression que ça engendre chez lui (au point de le rendre un peu fou ?). Et enfin, la fameuse petite lapine agressée par Legoshi, qui se nomme Haru, est également un personnage qui m’a beaucoup touché.

Le chapitre 4 est un petit flash-back qui revient sur elle alors qu’elle est entre les griffes de Legoshi (je le précise car le situer ici n’est pas anodin, vous verrez). Elle est une lapine de race totalement banale, contrairement aux lapins arlequin qui ont tendance à la martyriser. Au-delà du discours sur le mépris de classe, elle se fait également malmener car elle a tendance à coucher avec beaucoup de garçons, et a une mauvaise réputation à cause de ça. Ainsi, montrer cet élément en même temps que la séquence d’agression, où elle se laisse faire en espérant qu’il la mange vite, met en avant la culpabilité que l’on cherche injustement à faire ressentir aux personnes victimes d’agression sexuelle. Et le comportement de Haru lors de sa première rencontre de jour avec Legoshi développe encore davantage les problèmes de la lapine.

Legoshi va la voir pour demander des roses pour le club de théâtre (elle fait partie du club de jardinage). Et alors qu’il lui donne un coup de main pour jardiner, il s’aperçoit tout d’abord qu’elle a totalement oublié son agression, comme s’il s’agissait d’un événement tellement traumatisant que son esprit a préféré l’éluder. Mais il va également se retrouver dans une position très délicate puisqu’elle va vouloir le remercier en lui proposant du sexe. Elle va se dévêtir devant lui et il s’enfuira alors qu’elle tentera de lui enlever son pantalon. Ainsi, il semblerait que Haru souffre de problèmes liés à la sexualité, ce qui rend d’autant plus pertinente la métaphore du viol lors de son agression par Legoshi.

Ces thématiques et ces développements de personnages m’ont particulièrement étonné et ont grandement contribué à l’impact de ces deux premiers tomes. J’ai d’ailleurs passé sous silence plusieurs autres éléments et thématiques car j’ai peur de vous perdre en route. Le mieux serait de lire à votre tour ces deux premiers tomes de grande qualité.

Avant de conclure, un petit mot sur le travail d’édition de Ki-oon, qui est comme à l’accoutumée d’excellente qualité. Les jaquettes bénéficient de magnifiques illustrations mises en valeur par un effet de relief sur les personnages que je trouve très plaisant. Et surtout, la traduction d’Anne-Sophie Thevenon est absolument brillante, remplie de jeux de mots et d’expressions qui utilisent le champ lexical animalier. Je vous laisse les découvrir, c’est un régal !

En résumé, c’est lorsque l’on a les plus grosses attentes que la déception risque le plus d’être au rendez-vous. Mais dans le cas de Beastars, nulle déception puisque le récit, bien que très différent de ce à quoi je m’attendais, dévoile dès ces deux premiers tomes une grande richesse. Les thématiques sont déjà très variées, des plus attendues aux plus originales. C’est d’ailleurs sur ces dernières que j’ai souhaité me focaliser, car elles m’ont particulièrement touché. Ainsi, l’attente avant le troisième tome sera dure, mais heureusement, on pourra se replonger avec plaisir dans les deux premiers pour mieux en extraire toute la richesse et la profondeur. On a en tout cas les premières graines d’une future grande oeuvre !

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3 commentaires

    • J’espère surtout que tu y trouvera la même richesse que moi. Ca reste un point de vue et une interprétation personnelle.
      Mais dans tous les cas, ça reste très bien écrit et dessiné !

      Aimé par 1 personne

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